13/05/2011

Le Printemps arabe : bourreau de l’intégration européenne ?

 

Instauré en 1985, le système de Schengen permet aux individus de voyager librement et sans contrôle de passeport à travers un grand nombre d’états membres de l’UE signataires de l’accord. L’espace Schengen, qui regroupe actuellement 25 états membres, marquait au moment de sa création l’une des avancées majeures dans le processus d’intégration européenne et reste, à ce jour, l’un des principaux succès du Projet Européen. Cependant, l’avenir de ce projet phare de l’UE semble bien compromis : les états membres européens viennent, en effet, de suggérer, à la surprise générale, une révision des clauses définies à Schengen en 1985 afin de limiter la mobilité des individus au sein de l’espace Schengen.

Les révolutions en Tunisie et en Egypte, ainsi que le conflit libyen, ont lourdement contribué à ce revirement inattendu de situation.  Face à l’instabilité persistante des pays balayés par le printemps arabe, de nombreux réfugiés nord africains ont fui vers les ports méditerranéens européens. En effet, au cours du mois de Février seulement, environ dix mille migrants, majoritairement d’origine tunisienne, ont atteint la ville portuaire italienne de Lampedusa, un point d’arrivée migratoire traditionnellement important en Méditerranée (voir Communiqué de presse Frontex 24-03-2011). L’inquiétude s’est rapidement fait ressentir au sein de l’opinion publique et de gouvernements européens nationaux toujours plus enclins à insister sur l’aspect sécuritaire des flux migratoires.

Ce sentiment de nervosité européen, résultat indéniable de l’instabilité persistante en Afrique du Nord, s’est tout d’abord exprimé par des querelles de voisinage entre la France et l’Italie, tous deux signataires de Schengen, suite à la décision italienne d’attribuer des permis de séjour « humanitaires » temporaires à 25.000 migrants tunisiens, leur permettant ainsi de circuler au sein de l’espace Schengen. Le Danemark n’a quant à lui pas hésiter à rétablir les contrôles policiers et douaniers aux frontières (la raison officielle émise par les autorités danoises est la recrudescence sur son territoire de la criminalité et la vente d’armes – voir EuropeanVoice, 05/12/2011), suscitant de nombreuses critiques au sein du groupe des 27.

Les requêtes, initiées par la France et l’Italie en début de semaine, pour une révision des accords de Schengen vers un retour temporaire aux frontières nationales et la possibilité d’isoler un État membre n’étant plus considéré capable de gérer efficacement les flux migratoires entrants dans l’Union européenne, ont obtenu le soutien d’une majorité des états membres européens (ces questions ont été abordées lors d’une réunion extraordinaire des ministres de l’intérieur  tenue le 12 mai à Bruxelles). Cette question sera bien sûr examinée par les premiers ministres européens réunis à Bruxelles en Juin, avant approbation par le parlement européen, où une telle évolution dommageable pour l’intégration européenne se heurtera probablement à une opposition féroce. En effet, ces révisions visent à renforcer les compétences nationales en dépouillant, si ce n’est que temporairement, la commission européenne de certaines de ses compétences principales.

Toute révision de l’accord de Schengen de 1985, un des piliers du processus d’intégration européenne, représentera donc un retour en arrière et ne fera en aucun cas les affaires d’une Union qui a encore tant à prouver chez soi ainsi qu’à l’extérieur. La fébrilité des réactions européennes aux évènements libyens de ces dernières semaines avaient en effet soulevé des questions essentielles sur les limites d’une voix européenne unie et l’entêtement des dirigeants européens à penser ‘national’. Repenser les bases de la libre circulation au sein de l’Union, renforcera le sentiment de «forteresse européenne» auprès de nos voisins méditerranéens tout en allant à contre-courant de l’élan d’intégration européenne qui semblait jusqu’alors infatigable.

 

Andrew Bower