17/06/2011

Intégration régionale arabe ou contre-révolution ?

 

Depuis sa création en 1981, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) a su maintenir cette image de club très fermé de la péninsule arabique, regroupant 6 états du Golfe riches en pétrole et dédié à l’intégration économique et politique régionale. Le Yémen, maillon faible de la région, se voit systématiquement refuser l’entrée aux portes du Conseil depuis plus d’une décennie, en dépit de son potentiel énergétique et son emplacement géostratégique au sud de la péninsule sur le golfe d’Aden. Une dure réalité à accepter? Sans doute, car l’adhésion à un club si exclusif n’est sûrement jamais gagnée d’avance.

Néanmoins, la décision prise le 11 mai dernier par les pays membres du CCG d’incorporer la Jordanie et le Maroc au sein du Conseil vient contredire cette hypothèse. En effet, contrairement au Yémen, aucun des deux pays ne se trouve sur la péninsule (plus de 5.000km séparent le Maroc et l’Arabie saoudite), ne présente un potentiel énergétique comparable aux pays de la région (les deux sont des importateurs nets de pétrole et de gaz) et ne partage pas avec la péninsule les mêmes priorités stratégiques. De plus, le Maroc comme la Jordanie sont d’ores et déjà deux bénéficiaires économiques importants des pays du Golfe, contredisant donc tout argument économique en faveur de cette expansion. Mais deux critères essentiels semblent avoir retenu l’attention du CCG, au moment où des dictateurs à travers le monde arabe tombent sous la pression de la rue: les deux pays semblent très peu affectés par les vagues de révolutions démocratiques et sont tous les deux des royaumes.

La consolidation d’une intégration régionale arabe pourrait être une raison concevable de l’effort expansionniste surprenant du CCG. En effet, le Conseil s’est montré particulièrement actif depuis le début de l’année 2011: s’associant aux efforts internationaux pour répondre aux troubles en Afrique du Nord, particulièrement face régime Kadhafi en Libye ; menant les négociations pour l’obtention d’un accord au Yémen ; et envoyant des forces de sécurité à Bahreïn, une action s’avérant très controversée. L’activité et l’influence accrues du CCG dans les affaires internationales contraste fortement avec la passivité et le manque d’unité interne de la Ligue arabe, qui est la principale organisation régionale du monde arabe. Il est donc concevable que les pays du CCG cherchent à mettre à profit cette période d’activité en consolidant le rôle du CCG comme moteur d’intégration régionale arabe. L’inclusion dans ce groupe traditionnellement fermé de deux pays arabes relativement modérés et épargnés par les vagues de protestation marquerait ainsi la première étape d’un nouvel élan d’intégration régionale dans le monde arabe.

Cependant, les choix de la Jordanie et du Maroc semblent avoir d’autres motivations : ces deux pays sont des monarchies avec d’importantes capacités militaires, capables de gérer efficacement toute instabilité interne et qui jouissent tous deux de liens étroits avec les familles royales du Golfe. Face à une vague de colère populaire grandissante se faisant sentir du Golfe Persique à l’Afrique du Nord, les membres du CCG semblent avoir opté pour une stratégique préventive : tout état arabe encore  stable​ doit être préservé et choyé. Certains développements ont en effet créé un vide politique dans la région inquiétant pour le bien des régimes du Golfe: l’éviction de Hosni Moubarak a vu la perte du régime le plus puissant du pourtour sud méditerranéen et un allié proche des pays du CCG ; en Syrie, une instabilité croissante interne menace le régime Al Assad, également un ami et allié proche des régimes du Golfe. Dans ce contexte d’instabilité, l’élargissement du Conseil chercherait donc à assurer la survie de régimes amis et de freiner la propagation de soulèvements populaires dans la région.

L’intégration de la Jordanie et le Maroc, deux monarchies relativement modérées et stables, dans le cercle traditionnellement fermé des pays du CCG est une décision clairement politique plutôt qu’économique. Le dynamisme de la CCG dans le contexte des révolutions démocratiques arabes et l’ouverture du Conseil vers le monde arabe peuvent être interprétés comme le début d’une nouvelle vague d’intégration régionale arabe, ce que la Ligue arabe avait jusqu’à présent échoué à atteindre. Mais cette annonce représente également un effort sans précédent des pays du Golfe pour consolider un front face les révolutions populaires arabes : pour lancer une contre-révolution.

 

Andrew Bower