30/09/2011

Rentrée syrienne

par Jean-Baptiste Beauchard.

 

« Le régime disparaîtra mais le peuple restera ». Ces slogans, brandis dans les villes syriennes, reflètent une rupture de plus en plus marquée entre société et régime. Même si les soulèvements demeurent fragmentés et que le régime ne se fissure pas pour le moment, le fossé s’accroît.

Alors que les soulèvements durent depuis maintenant plus de 6 mois, le régime a franchi une nouvelle ligne. Après les bombardements d’Hama en 1982, le ballet des tanks entre les villes syriennes, la panoplie navale contre la ville de Lattaquié vient compléter la folie meurtrière d’un régime en péril. C’est dans cette logique d’étouffement sans limites de la contestation et d’usage sans restriction de la violence que le régime syrien est désormais passé à l’emploi de la mitrailleuse 12.7 comme ultime moyen de répression.

Le but escompté est l’étouffement des contestations. Le régime syrien n’a toujours pas appréhendé la logique « sacrificielle » qui semble définir la situation actuelle.

Les morts sont vengés par leurs frères, eux-mêmes tués durant les cérémonies funéraires. Les martyrs appellent les martyrs. En somme plus le régime réprime violement, plus il nourrit la contestation. C’est donc cette rupture entre société et régime qui se creuse, laissant place au vide. L’État-parti se détruit de l’intérieur.

 

L’opposition syrienne

Face au vide, les différents acteurs de ces révoltes doivent impérieusement prendre le relais d’un État en déliquescence. Nous l’avons vu dans le cas libyen, le CNT s’est rapidement constitué en accompagnant les rebelles dès le début des affrontements, instituant ainsi un processus politique. Qu’en est-il des instances actuelles des oppositions syriennes?

On en distingue 4 :

  • La coordination des comités locaux. Ces comités se retrouvent au cœur des soulèvements. Ils permettent de diffuser les slogans, les images et de coordonner les rassemblements. Il faut cependant les distinguer de l’opposition à proprement parlé.
  • Le comité national pour le changement démocratique (CNCD) qui est coordonné par Abdel Azim. Ce comité a pour objectif de rassembler  les libéraux de la déclaration de Damas (2005), les Frères musulmans et les islamistes indépendants.
  • Le Conseil national situé à Istanbul et formé majoritairement d’islamistes.
  • Le Conseil de transition syrien dirigé Burhan Ghalioum. universitaire basé à Paris.

L’opposition demeure encore éclatée malgré certaines tentatives de rapprochement. La priorité absolue est donc l’unification afin de constituer un front face au régime. Deux objectifs s’imposent à l’opposition :

  • En interne, l’opposition ne doit pas rompre le lien avec les manifestants qui se sacrifient quotidiennement. À l’instar de la Libye où le CNT était au service des rebelles, le futur CNT syrien doit se mettre au service des manifestants.
  • En externe, l’opposition doit exister et rassurer les acteurs régionaux et la communauté internationale en devenant un interlocuteur, marginalisant ainsi le régime syrien.

Malgré un discours particulièrement plus offensif ces dernières semaines, la communauté internationale et les acteurs régionaux ont fait preuve dans le cas syrien de bien plus de retenue que dans le cas libyen. C’est pourquoi, si l’opposition s’unifie et prend acte d’un certain nombre de points relatifs à la vision de l’Etat post Baas, de la position des minorités ou encore des relations avec ses voisins, la communauté internationale et les acteurs régionaux seraient plus à même d’accompagner une dynamique politique intérieure renforcée au sein d’une opposition unifiée.

 

Les interventions étrangères et sanctions

A l’instar d’Abdul Halim Khaddam (ancien vice président syrien) certains membres de l’opposition plaident en faveur d’une intervention étrangère et militaire. Pour cette frange, l’option militaire serait l’unique moyen de faire chuter le régime.

Néanmoins, la majeure partie de l’opposition est contre d’éventuelles interventions étrangères tout en restant fermement attachée aux condamnations et aux sanctions de la communauté internationale.

A ce titre, l’Union européenne vient d’adopter le 7ème volet de sanctions internationales contre le régime syrien. Ces sanctions visent à interdire les investissements dans le secteur pétrolier et l’alimentation de la banque centrale en pièces et billets. On peut d’ailleurs s’interroger sur la pertinence de telles mesures qui ne s’attaquent plus au gel des avoirs personnels des membres du régime mais va au delà au risque de pénaliser la population. L’IIF (Institut International de Finance) estime cette année que le PIB syrien va se contracter de 4% à cause des sanctions et des révoltes. De plus, les acteurs régionaux comme la Turquie semblent plus disposés à adopter des sanctions et à emboîter le pas à la communauté internationale.

L’acteur central dans la partition syrienne demeure Ankara. La diplomatie turque vit actuellement un bouleversement diplomatique et stratégique. Depuis plus de 10 ans, la Turquie a érigé le principe du « zéro problème » avec ses voisins en point cardinal de sa politique étrangère. En ce sens, Ankara a noué un partenariat stratégique en 2009 avec Damas, scellant ainsi un rapprochement entamé dans les années 2000. La coopération militaire, économique et politique s’est nettement accrue dans ce cadre privilégié.

La Turquie se retrouve désormais face à un acteur devenu bien encombrant. Après une tentative de médiation avortée et une volonté d’impulser une dynamique réformatrice en Syrie, Erdogan se radicalise de plus en plus vis-à-vis d’un homologue syrien indifférent aux appels turcs. Le discours se muscle, les actes ne tarderont pas. Ankara souhaiterait ne pas rater le train du « printemps arabe » et la Syrie demeure un obstacle dans son espace stratégique le plus proche.

Damas perd une carte importante et devra compter sur un soutien plus distant mais néanmoins réel de Téhéran. L’axe Ankara, Damas, Téhéran est rompu.

La Russie, échaudée par l’épisode libyen, ne souhaite même pas prêter attention aux sanctions et encore moins à une ébauche de projet de résolution internationale condamnant la Syrie. Pour Moscou, le « dialogue » face aux « terroristes et aux bandes armées » est la seule issue.

 

Scenarii

  • Le régime se maintient, les soulèvements perdurent et la violence continue. Il s’agirait ici d’une situation qui à terme deviendra incontrôlable. La Syrie plongerait lentement dans le chaos et le régime miserait sur une radicalisation des soulèvements et sur des divisions communautaires accrues. Ces rivalités renforceront les antagonismes sur scène libanaise.
  • La rupture entre la société et le régime se renforce, couplée à des sanctions économiques et à un isolement de plus en plus fort, le régime se fissure et chute. Dans cette hypothèse, le projet politique devra vite s’appliquer à la reconstruction de l’Etat. Seule une opposition unifiée, structurée et porteuse d’une vision politique pourrait réaliser ce dessein et constituer une alternative crédible. Dans ce cas, un rapprochement syro-libanais autour d’un projet commun pourrait voir le jour.
Jean-Baptiste Beauchard est doctorant au CECOJI (Centre d’Etudes sur la Coopération Juridique Internationale), rattaché à l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire, Paris) et membre du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient. Il travaille actuellement sur une thèse portant sur la pérennité du Droit international à l’épreuve d’une géopolitique conflictuelle au Proche-Orient.
Analyse initialement publiée sur le site du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO).