06/10/2011

Chrétiens syriens et régime baassiste

 

par Dr. Nael GEORGES

 

Le nombre de chrétiens syriens ne cesse de baisser depuis l’arrivée du régime baassiste en 1963. Actuellement la population en Syrie s’élève environ à 20 millions d’habitants dont la majorité appartient à la religion musulmane, soit environ 90%[1], et le reste de la population est chrétienne, soit deux millions[2]. À cela s’ajoute un grand nombre des chrétiens irakiens[3], immigrés récemment en Syrie, surtout à Damas.

Le pouvoir en Syrie est essentiellement dans les mains de la communauté alaouite[4]. Cette dernière, qui est une branche de chiisme, constitue approximativement 12% des citoyens syriens. De ce fait, le régime interdit la diffusion d’information précisant les pourcentages de la population. Ceci, en effet, menace la légitimité du pouvoir dans les mains d’une minorité face à la majorité sunnite. Dans ce contexte, plusieurs facteurs jouent en faveur des chrétiens. Tout d’abord, les alaouites, en tant que minorité faible démographiquement, cherchent à coopérer avec les autres minorités existantes dans le pays afin de renforcer leur légitimité et de maintenir leur pouvoir. Cela signifie que les alaouites ont besoin d’un support démographique, à savoir les chrétiens, qui ne font pas partie de la communauté sunnite, afin de maintenir leur pouvoir sans aucune menace pour le régime[5]. De même, les alaouites, en tant que minorité musulmane non-sunnite, ne sont pas en légitimité de détenir le pouvoir sur une base religieuse. De ce fait, le régime syrien tente par tous les moyens d’écarter la conception islamique d’État, à la différence de la Jordanie et de l’Égypte. Ainsi le régime remplace le panislamisme par le panarabisme laïc comme l’en témoigne la constitution actuelle du pays.

Par conséquent, la discrimination à l’égard des chrétiens en vertu du statut de dhimma a été majoritairement éliminée[6] et un nouveau concept de citoyenneté fut renforcé dans le pays. La pression islamique dans la société syrienne est moins forte, contrairement aux sociétés voisines, car aucune expression publique n’est possible par les fondamentalistes. Ceci a amené naturellement à « désislamiser » la sphère publique et, par conséquent, à rendre la vie des chrétiens syriens plus confortable.

Malgré la tolérance limitée du régime syrien à l’égard des chrétiens au niveau de leur liberté religieuse, celui-ci ne peut cependant pas assurer leur intégration, leur protection durable ainsi que le respect de leurs droits fondamentaux. Tout d’abord, l’attachement du régime syrien à l’arabité a affecté les droits culturels, surtout linguistiques, des chrétiens non-arabes comme les Arméniens et les Assyriens. Ceux-ci constituent deux minorités chrétiennes numériquement importantes en Syrie, mais en baisse permanente.

L’autoritarisme du régime avait de graves conséquences sur la situation des droits de l’homme tant pour les chrétiens que pour les musulmans[7]. Ainsi un nombre important de chrétiens ont été enfermés dans les prisons du régime, comme Michel Kilo et Anwar Al-Benni, en raison de leur opposition pacifique au pouvoir en place[8].

La réislamisation récente de l’Orient arabe, dont l’oppression politique est l’une de ses principales causes, n’a pas laissé indifférent le régime syrien, malgré son idéologie non-religieuse.  Celui-ci adopte désormais, dans le souci d’assurer sa survie, des mesures visant à satisfaire la masse musulmane. En 2004, un Syrien a été condamné pour avoir fumé en public pendant le jeûne[9]. Tel n’était jamais le cas en Syrie où chrétiens et musulmans mangeaient librement en public durant le ramadan. En avril 2006, une faculté de la charia a été ouverte à Alep par le gouvernement. Le Chef de l’État ne manque pas de se rendre à la mosquée, notamment lors des fêtes religieuses.

Cette influence de l’islamisme sur le régime baassiste affecte surtout les chrétiens. Ainsi, un projet de loi du statut personnel, qui a été énoncé par l’État en 2009, renforce la discrimination à l’encontre des chrétiens, mais aussi l’islamisation du pays[10]. Ce projet a été suspendu au Conseil des ministres en raison de la forte réaction de la société civile[11]. De même, un nouveau décret présidentiel n° 30 de 2007, concernant le service militaire, impose désormais au clergé chrétien le paiement d’une lourde somme, environ cinq mille dollars, pour bénéficier d’une exemption du service militaire[12]. Ceux-ci étaient, avant ce décret, en ajournement durable jusqu’à un certain âge, puis ils étaient exemptés définitivement. Il semble que le décret n° 30 est inspiré du statut de dhimma. Celui-ci a longtemps imposé aux chrétiens le versement d’une somme d’argent (gyzia) pour être exonéré d’un engagement dans l’armée[13].

La participation des chrétiens à la vie politique et publique est devenue moins satisfaisante ces dernières années. Ils sont de moins en moins représentés dans la vie politique et leur accès à certains postes clés, au sein de l’armée et de la police, est plus limité. Ces restrictions ont plusieurs raisons. Tout d’abord, la majorité des postes clés, dans l’État, sont entre les mains des Alaouites. Ensuite, la forte influence des chrétiens dans l’armée et la police peut menacer le régime en place. À cela s’ajoute que le régime syrien ne peut négliger totalement les sentiments des islamistes, qui éprouvent des difficultés à voir un chrétien tenir un poste clé dans un État musulman. Ces différentes mesures ne peuvent que porter un signe de changement de la politique laïque traditionnelle du régime baassiste.

Quant aux chrétiens syriens, un nombre considérable se sont montrés en principe favorable à l’existence de ce régime baassiste « laïc » malgré l’état des droits de l’homme. Ils y adhèrent car ils redoutent l’arrivée des islamistes au pouvoir, en estimant que dans un tel cas, l’état de dictature entraîne plus d’humiliation pour les chrétiens et de violation de leur liberté religieuse. Ils redoutent également l’instabilité du pays en cas d’une chute du régime comme c’était le cas en Irak. De même, beaucoup de chrétiens ont profité de l’avantage qu’offre le régime baas ayant une vocation nationale non-religieuse comme nous avons montré. L’Église en Syrie, à la différence de celle d’Égypte, ne s’est jamais montrée opposée au régime, même durant la révolution actuelle, à l’exception d’une tension temporaire émergée lors de la nationalisation des écoles chrétiennes en 1967.

Néanmoins, il faudra mentionner l’opposition des militants des droits de l’homme, dont un nombre important sont des chrétiens, à l’autoritarisme du régime. De même, les crimes contre l’humanité commis par ce régime durant la révolution actuelle[14] ont affaibli sa popularité chez les chrétiens. Ceux-ci commencent à réviser leur position, en prenant en considération l’expérience irakienne dans laquelle les chrétiens d’Irak étaient perçus comme alliés de Saddam Hussein et font l’objet, suite à sa chute, d’attaques sans précédent. Les chrétiens doivent donc profiter de cette occasion pour montrer leur nationalisme et non leur soutien à un régime autoritaire. Il est urgent qu’ils participent, en masse, à la révolution syrienne qui vient de se déclencher, notamment car celle-ci a pour slogan principal « la récupération de la liberté confisquée » par le régime et non pas l’instauration d’un « état islamique ».

Bref, il est vrai que l’existence de ce régime en Syrie, depuis quarante ans, a assuré un espace de liberté religieuse et de protection pour les chrétiens. Cependant, à long terme, les chrétiens seront perdants, lorsque la dictature ne fait qu’augmenter la tension interreligieuse, d’une part, et la disparition lente des chrétiens, d’autre part. En témoigne le nombre actuel des chrétiens syriens comparant à leur nombre dans les années soixante. De là vient l’importance de la révolution syrienne pour les chrétiens comme pour le reste de la population. La révolution syrienne pourrait mener à l’instauration d’une démocratie où les Syriens (chrétiens, sunnites et alaouites, etc), bénéficient d’une égalité parfaite.

Les chrétiens ne devraient pas craindre l’arrivée des islamistes en Syrie. Ce pays constitue le visage le plus divers de l’Orient arabe. Elle est composée de plusieurs minorités chrétiennes et musulmanes ainsi que des minorités ethniques non-arabes. Cet état pluriconfessionnel rend difficile l’instauration d’une prédominance politique islamique. Les chrétiens devraient continuer leur lutte, avec l’ensemble de la population syrienne, pour mettre fin au régime criminel actuel, une étape indispensable pour leur émancipation et leur intégration.

 

Né en Syrie, Dr. Nael Georges a obtenu un Master I de la faculté de droit de Damas ainsi qu’un Master II en droit international et européen de l’Université Pierre Mendès France (UPMF). Il est l’auteur de plusieurs articles de revues scientifiques ainsi que d’une thèse de doctorant intitulée :  » le droit des minorités le cas des chrétiens en Orient arabe ». Celle-ci a été soutenue, avec la mention Très Honorable et Félicitations du Jury en mars 2010, à l’UPMF. Elle fera bientôt l’objet d’une édition. 

 



[1] Les musulmans en Syrie sont divisés en plusieurs communautés : alaouite, druze, ismaélite, chiite, et sunnite. Cette dernière constitue environ 60% de l’ensemble des citoyens syriens.

[2] Cf., Barah Mikaïl, « Les chrétiens de Syrie : un statut enviable, ou une sérénité simulée », in Conflue-nces Méditerranée, n°66, L’Harmattan, Paris, 2008, p. 48. Ainsi, le pourcentage des chrétiens syriens est aujourd’hui étonnant. Les historiens nous parlent d’une majorité écrasante des chrétiens lors de la conquête musulmane et quelques siècles plus tard. Selon Youssef Courbage : « On comptait, un siècle après l’islam, 250 000 musulmans (6% de la pouplation) et 3,75 millions des chrétiens ». Il rajoute : « Vers l’an 900, la Syrie en vint à compter autant de musulmans que de chrétiens (c’est-à-dire 2 millions) ». Youssef Courbage, « Démographie des communautés chrétiennes au Proche-Orient : une approche historique », in Confluences Méditerranée, n°66, L’Harmattan, Paris, 2008, pp. 28-29.

[3] Les estimations avancent six cents milles chrétiens irakiens.

[4] Cependant, il ne faut pas négliger l’opposition d’un grand nombre des personnes appartenant à cette communauté au régime.

[5] La dimension religieuse du régime apparaît par la coopération avec les chiites qui détiennent le pouvoir en Iran.

[6] Le code du statut personnel fait une exception.

[7] Il est important de rappeler que le régime baassiste tente de profiter de ces chrétiens à travers leurs différents événements culturels et religieux. Une publicité obligatoire pour le régime est imposée souvent aux événements religieux.

[8] L’autoritarisme a aussi installé une situation économique faible et de pauvreté entre les Syriens. L’invasion de l’Irak a conduit également à des conséquences négatives sur l’économie syrienne suite à l’immigration massive d’un grand nombre d’Irakiens en Syrie. L’isolement politique du régime, après l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais, était aussi un autre facteur de l’augmentation de la pauvreté et les violations des droits de l’homme.

[9] Géraldine Chatelard, « Les chrétiens en Jordanie, dynamiques identitaires et gestion du pluralisme », in Les cahiers de l’Orient, numéro spécial Chrétiens d’Orient, Quel avenir ?, n°93, Paris, janvier 2009, p. 80.

[10] Le texte du projet inclut des termes inspirés de la charia comme « dhimmi » (article 38). En revanche, le terme “citoyen” n’a jamais été cité dans ledit texte. L’article 232 encourage la conversion à l’islam lorsque le converti est admis en islam, quel que soit son motif.

[11] Sur le contenu de ce projet, voir Nael Georges, دراسة قانونية : مدى انطباق مسودة قانون الأحوال الشخصية السوري مع منظومة حقوق الانسان (Étude juridique : la conformité de projet de la loi du statut personnel syrien avec les droits de l’homme), Damascus Center for Theoretical and Civil Rights Studies, 18 juin 2009, www.dctcrs.org. Le texte intégral de ce projet est publié par Syrian Women Observatory, www.nesasy.org. Un nouveau projet moins strict a vu le jour en novembre 2009. Pour plus de détails, voir Nael Georges, المواطنة في مشروع قانون الأحوال الشخصية االسوري- 2 (La citoyenneté dans le Projet de loi du statut personnel syrien-2), Damascus Center for Theoretical and Civil Rights Studies, 01 décembre 2009, www.dctcrs.org

[12] Ceci en vertu de l’article 12 de ce décret. Cf., فرض الخدمة العسكرية على رجال الدين المسيحي في سوريا (L’imposition de service militaire sur les clergés chrétiens en Syrie), 15 mars 2008, www.all4syria.info. Le texte intégral est disponible en arabe sur : http://www.syriasteps.com/index.php?d=127&id=7221

[13] Ceci est revendiqué par la majorité des musulmans de nos jours.

[14] Cf., Report of the Fact-Finding Mission on Syria pursuant to Human Rights Council resolution S-16/1, juin 2011, p. 13 et s.