30/10/2011

Libye, une opération teintée d’hypocrisie

Par Jean-Philippe Timmermans

« Le tyran est mort », « Le peuple libyen est sauvé » ou encore « La Libye est maintenant libre » titraient les journaux au lendemain de la mort du Colonel Mouammar Kadhafi. Nous, Occidentaux, avons joué un rôle dans cette « libération ». En protégeant la population de la répression particulièrement violente qu’exerçait Kadhafi et son armée, nous avons permis au peuple de se soulever et de venir à bout de celui qui se présentait comme leur « guide », mais dont l’oppression constituait l’unique stratégie politique. Nous ne pouvons donc que nous féliciter d’avoir contribué ainsi à la libération de tout un pays.

Le tableau parait bien flatteur. Cependant, le déroulement de ces événements présente des aspects quelque peu dérangeants. L’on peut en effet percevoir comme un décalage entre l’objectif principal de cette opération et les moyens utilisés pour y parvenir.

Le 17 mars 2011 est votée au Conseil de sécurité la résolution 1973 qui autorise « toutes mesures nécessaires », sauf occupation étrangère d’aucune sorte, « pour la protection des populations et des zones civiles menacées d’attaque » en Libye. Cette résolution se base sur le « devoir de protection » que nous avons vis-à-vis de la population civile libyenne. Il s’agit donc d’une intervention militaire justifiée par des raisons humanitaires, légitimée par le Conseil de sécurité, au motif que la situation en Libye est une menace pour la paix et la sécurité internationales.

Officiellement, nous n’intervenions donc que pour protéger les Libyens de leur dictateur sanguinaire. Mais la télévision d’Etat constituait-elle une menace pour le peuple libyen ? Le bombardement de la résidence personnelle de Kadhafi était-il nécessaire à la protection des civils ? Fournir la rébellion en armes et matériel militaire, était-ce une solution adéquate pour protéger les civils de la répression ? L’envoi de conseillers militaires ne relève-t-il pas plutôt d’un soutien unilatéral à l’insurrection armée ?

A l’issue du sommet de Paris le 19 mars 2011, deux jours après le vote de la résolution 1973, les participants déclaraient : « Nous assurons le peuple libyen de notre détermination à être à ses côtés pour l’aider à réaliser ses aspirations et à bâtir son avenir et ses institutions dans un cadre démocratique ». Le 28 mars, Nicolas Sarkozy et David Cameron annonçaient conjointement : « Kadhafi doit partir immédiatement ».  La résolution fut à peine adoptée que l’on envisageait déjà d’aller au-delà du simple devoir de protéger.

Bien qu’ils s’en défendent, les Etats intervenants avaient pourtant bien d’autres raisons relevant d’intérêts nationaux pour justifier leur intervention et le renversement du pouvoir.

Il y a en premier lieu les intérêts de types sécuritaires : il s’agissait d’éviter d’avoir à nos frontières un Etat paria, source d’instabilité ; d’éviter un potentiel flux migratoire incontrôlé de centaines de milliers de Libyens fuyant la répression dans leur pays ; d’éviter une riposte terroriste de la part du régime en place vis-à-vis des Occidentaux, menace d’autant plus probable que l’Allemagne, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne en ont déjà fait les frais par le passé.
Ensuite, il y a les incontournables intérêts économiques. La Libye est le pays d’Afrique qui détient les plus grandes réserves prouvées de pétrole brut enfouies sous son territoire et se place en 9ème position au niveau mondial. Elle détient également la 4ème place des plus grosses réserves gazières d’Afrique et la 21ème mondiale. La Libye est un très gros fournisseur d’énergie fossile pour l’Europe et une alternative nécessaire aux approvisionnements russes. L’Europe ne vise pas nécessairement le contrôle du secteur énergétique libyen, mais il est primordial que les approvisionnements soient assurés.

Enfin, il y a aussi un intérêt politique, notamment pour la France qui cherchait à redorer le blason de sa diplomatie après les révolutions de la Tunisie et de l’Egypte. En effet, alors que la Méditerranée est traditionnellement une chasse gardée de la diplomatie française, la France fut dépassée par les évènements qui ont secoué ces deux pays. Ne sachant que faire entre soutenir les peuples en train de se soulever ou les régimes en place considérés comme alliés, la France est restée particulièrement passive. Accusée de complaisance avec les régimes tyranniques de la région, la Libye offrait l’occasion de montrer aux peuples arabes l’engagement de la France pour leur auto-détermination.

Il apparaît évident que le renversement du régime de Kadhafi était un objectif en soi de l’Otan et de ses alliés. Bien que la capture de Kadhafi fût effectuée grâce à l’attaque de son convoi par les forces de la coalition, la secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton, persiste à dire que le renversement de Mouammar Kadhafi avait été « l’œuvre de Libyens ordinaires, courageux ». Comme s’il était nécessaire de rappeler que les forces occidentales n’y ont pas joué de rôle majeur étant donné que leur unique objectif était de « protéger » la population civile.

A l’heure où l’on ne parle que d’amélioration de la gouvernance politique et économique, l’hypocrisie avec laquelle nous avons encouragé ce renversement de régime crée un certain malaise. Regardons les choses en face ! Nous ne pouvons pas espérer être crédibles dans notre volonté de promouvoir la démocratie et la justice si nos propres actions cachent des objectifs différents. Comment réagiront les autres pays membres du conseil de sécurité, notamment la Chine et la Russie, lorsque nous demanderons une nouvelle application de ce « devoir de protéger » les populations, si légitime soit-elle, maintenant qu’ils savent pertinemment bien que nous n’hésitons pas à utiliser ce concept pour d’autres desseins ? L’aventure libyenne sonne probablement la fin des opérations de « protection » des populations soutenues par la communauté internationale, au grand dam des peuples opprimés et pour le plus grand bonheur des dictateurs toujours en place.

Néanmoins, doit-on pour autant déplorer cette opération en Libye ? Certes, elle a été menée avec beaucoup d’hypocrisie, mais faut-il regretter ce que nous avons accompli ? L’opération en Libye déroge peut-être aux règles du droit international et pourrait être qualifiée d’ingérence et de non respect de la souveraineté de cet Etat, mais combien de vies ce fou enragé aurait encore pu détruire s’il n’avait pas été renversé ? Non, nous ne regretterons pas le colonel Mouammar Kadhafi. Vu le caractère sanguinaire, excessif et imprévisible du personnage, nous ne pouvons qu’être soulagés par sa mort.  Sans lui, la Libye peut maintenant rêver d’un avenir moins cruel que celui que présentait la Jamahirya et son dirigeant sanguinaire. Aux représentants du peuple libyen de faire maintenant les bons choix afin de rendre cet avenir meilleur. A eux de ne pas verser dans le népotisme et la vengeance qui ne ferait que rétablir l’oppression sous d’autres aspects. Et ce ne sera pas si facile…