28/10/2011

Sharia et Occident : entre préjugés et légitimes préoccupations

Sharia, un mot qui a troublé les capitales occidentales, suscité des inquiétudes au sein des opinions publiques et réveillé les réflexes islamophobes des habituels diatribes de l’Islam. Littéralement, la Sharia est la voie, le fil conducteur dans la vie, plus que la loi islamique, elle comprend les préceptes du  Coran, de la Sunna (la tradition du Prophète) et est censée régir le statut personnel et familial de même que le droit pénal et public d’une société.

A la base de ces interrogations soudaines sur la mise en place de la Sharia et de ses implications, une déclaration, maladroite, de Moustapha Abdeljallil, président  du Conseil National de Transition (CNT) libyen. Déclaration selon laquelle la Sharia sera la « principale source de la législation » dans la Libye post-Kadhafi.  La récente victoire (à plus de 41% des voix)  du parti islamiste Ennahda en Tunisie et la montée des Frères musulmans en Egypte n’ont fait qu’alimenter les soupçons et renforcer la peur de l’islamisme radical.

Dans l’imaginaire collectif, la Sharia est souvent assimilée à la lapidation ou à la polygamie. Elle est en réalité la base du droit dans de nombreuses constitutions des pays arabes. C’est le cas en Egypte depuis 1980, en Tunisie où  l’article premier de la Constitution dispose que l’islam est la religion d’Etat, la Syrie, quant à elle, s’appuie sur une jurisprudence islamique. La Sharia n’est pas un ensemble de lois fixées. Son application dépend, pour beaucoup, de l’interprétation qui en est faite. La distinction principale faite au sein de la Sharia entre principes absolus et principes relatifs est la clé de sa mise en œuvre. Alors que les principes absolus sont immuables, les relatifs sont soumis à l’interprétation du juge, la jurisprudence peut ainsi faire évoluer les principes relatifs de la sharia islamique en fonction des évolutions de la société.  La cour constitutionnelle égyptienne n’a jamais clairement défini ces principes absolus. Un principe relatif est soumis à une interprétation évolutive et donc ouverte.

En dehors de l’Arabie Saoudite et du Soudan où la Sharia est inscrite dans le code pénal, celle-ci ne s’applique généralement que pour le droit de la famille et dans la finance islamique. Les interprétations varient également en fonction des différentes écoles de jurisprudence dans l’islam sunnite, l’Arabie Saoudite appartenant au wahabisme, la plus rigoriste de toutes.

La Sharia n’est donc pas synonyme de flagellation, lapidation des femmes adultères et mains coupées pour les voleurs, il y a un large volet  d’options envisageables entre son application aveugle et son rejet catégorique.

Et si l’on mettait de côté les effets d’annonce, les idées reçues et les raccourcis intellectuels pour regarder les faits tels qu’ils sont. La déclaration du CNT libyen, qui a des visées politiques beaucoup plus que sociétales ou religieuses, nous apprend que la Sharia sera la source du droit libyen, comme elle l’est dans la majorité des pays musulmans. Rien ne laisse présager qu’elle sera appliquée à la lettre. En Tunisie, le peuple s’est exprimé lors d’une élection libre et démocratique avec un taux de participation record. Les négociations en cours entre les différents partis pour la formation d’une coalition semblent témoigner de la volonté d’Ennahda de se soumettre au jeu de la démocratie.

Il ne s’agit pas ici de naïveté, on ne peut ignorer le poids du conservatisme et du tribalisme en Libye. Il faut rester vigilant quant au respect des libertés fondamentales et notamment l’égalité hommes/femmes, les minorités religieuses, la liberté de conscience et de culte. En redécouvrant que la Tunisie est un pays musulman, ne nous contentons pas de l’opposition entre laïcs et islamistes. Un parti islamiste ne vise pas automatiquement à l’introduction de la Sharia dans la Constitution comme en témoigne l’AKP en Turquie.

La question n’est pas de se demander si l’on va regretter Kadhafi et Ben-Ali mais de  faire confiance aux aspirations démocratiques de ces peuples qui ont gagné la liberté de choisir leurs dirigeants et leur système politique. Il ne nous appartient pas de porter des jugements mais de les soutenir avec au moins autant de ferveur que nous avions soutenu leurs dictateurs déchus pendant des décennies…

 Dalila Bernard