A trois jours des premières élections législatives post-Moubarak, les Egyptiens n’ont pas fini de faire leur révolution. Leur objectif de départ, El Karama- la dignité -, n’a toujours pas été atteint et semble aujourd’hui bien loin. Alors que la place Tahrir ne désemplit pas depuis une semaine et que les affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre font rage au Caire, le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) vient de nommer un homme de l’ancien régime comme Premier ministre, Kamal El-Ganzouri. Ancien Premier ministre de Moubarak de 1996 à 1999, El-Ganzouri est un choix rassurant pour les généraux égyptiens qui s‘accrochent à leurs privilèges, de toutes leurs forces.
Les semblants de concessions accordées au peuple égyptien par Mohamed Hussein Tantaoui, chef du CSFA ne semblent pas avoir convaincu les manifestants. La promesse, renouvelée, d’une transition rapide vers un pouvoir civil n’a jusqu’ici pas été tenue par l’armée. Les opposants de la place Tahrir ne voient dans la proposition du maréchal Tantaoui d’organiser un référendum sur le retrait du militaire de la vie politique qu’un piège visant à manipuler les Egyptiens qui redoutent une nouvelle phase d’instabilité dans le pays. Le CSFA promet également la tenue d’élections présidentielles d’ici à fin juin 2012.
Depuis la reprise du soulèvement, la répression par les forces de l’ordre a été violente faisant trente-huit morts et deux mille blessés. Ceci rappelle l’écrasement de la manifestation pacifiste copte le mois dernier. Cette utilisation de la violence par l’armée n’est pas un cas isolé. Depuis le départ de Moubarak en février dernier, le CFSA ne cesse de commettre des violations des droits de l’Homme. Au moins 1200 civils ont été jugés par des tribunaux militaires, le champ d’application de la loi sur l’état d’urgence a été élargi, en place depuis 1981, elle suspend la constitution égyptienne et permet la détention arbitraire des opposants politiques pour une durée indéterminée. Le blogueur Alaa Abdel Fattah n’est malheureusement pas le seul dans ce cas. Sans parler de la torture ou de tests de virginité forcés sur des femmes qui ont manifesté pour la liberté.
Pourquoi l’armée s’accroche-t-elle ainsi au pouvoir ? Il faut savoir que l’institution militaire a toujours eu un poids politique prépondérant en Egypte, les différents présidents égyptiens depuis 1952 : Nasser, Sadat ou encore Moubarak sont des anciens officiers de l’armée. Pour s’assurer la loyauté de l’armée , Moubarak leur avait accordé le contrôle de la sécurité intérieure du pays, ce qui leur a permis de développer un complexe militaro-industriel puissant. L’armée égyptienne contrôle également des pans entiers de l’économie dont des secteurs aussi diversifiés que l’informatique ou l’agriculture en passant par le tourisme, elle serait également le premier constructeur de routes et de logements du pays et le premier propriétaire foncier de la capitale.
Les arguments avancés par les militaires égyptiens pour se maintenir au pouvoir sont plutôt classiques, semblables à ceux des dictateurs arabes depuis des décennies. Ils se voient comme garants de la stabilité du pays et agitent la menace islamiste pour réduire les libertés et sauver leurs intérêts. Pourtant, les peuples des pays arabes ne sont pas dupes, ils savent que leur destin ne se résume pas à un simple choix entre dictature et islamisme extrémiste. Sachant que les dictatures n’ont jamais protégé leurs populations contre les extrémismes mais les ont au contraire alimentés. Bashar Al-Assad s’est servi du même argument pour justifier le maintien de son régime. Les Frères musulmans égyptiens, quant à eux, se tiennent à l’écart de cette nouvelle vague de manifestations et appellent au calme. Ils ont refusé d’envisager un report des élections qu’ils comptent bien remporter.
L’armée égyptienne qui a toujours été une institution populaire dans le pays et qui a soutenu le soulèvement contre Moubarak n’aurait-elle donc rien saisi aux revendications du peuple égyptien?
Les généraux égyptiens considèrent qu’ils ont aidé à déloger Moubarak et donc qu’ils ont tous les droits de rester au pouvoir. Ils auraient, selon eux, protégé les manifestants et permis une transition stable et paisible (contrairement à la Libye). Le fait est que la transition n’a jamais eu lieu puisque l’institution militaire ainsi que les forces de sécurité sont les mêmes que sous Moubarak. Les généraux ne seront prêts à céder le pouvoir aux civils qu’une fois leurs intérêts économiques et commerciaux préservés. Ils veulent s’assurer qu’ils ne paieront pas le prix du changement et qu’ils pourront continuer à tenir les rênes du pouvoir comme en témoigne les principes supra-constitutionnels qu’ils viennent d’édicter et qui leur permettront d’avoir le dernier mot au niveau législatif. Remettre l’armée à sa place et mettre en place un régime démocratique civil ne sera pas chose facile. Le départ de Moubarak ne fut qu’une première étape d’un long chemin vers la liberté. Déloger Moubarak fut une chose, évincer tous les responsables de l’ancien régime qui se battent corps et âme pour maintenir leurs privilèges en est une autre.
Dalila Bernard
- Le président yéménite Saleh signe accord pour céder le pouvoir ( Yemeni President Saleh signs deal on ceding power) - BBC- 23/11/2011
Le président yéménite Ali Abdallah Saleh, a signé un accord en vertu duquel doit se retirer après des mois d’agitation. Selon le plan, il va transférer ses pouvoirs à son adjoint avant une élection anticipée et en retour, obtiendra l’immunité. Mais les manifestants dans la capitale yéménite, Sanaa, ont prévenu qu’ils rejetteraient tout accord accordant l’immunité président.Les manifestants ont déclaré que l’initiative du Golfe ignore le «sang des martyrs ». M. Saleh – qui avait unifié le Nord et le Yémen du Sud en 1990 – avait longtemps soutenu qu’il était le seul homme qui pouvait contrôler son pays divisé politiquement et socialement.
- A Bahreïn, l’opposition exhorte le gouvernement à démissionner ( Bahrain opposition urges government to resign) - Financial Times - 24/11/2011
Des affrontements ont éclaté à Bahreïn un jour après la publication d’un rapport accablant détaillant l’utilisation excessive et systématique de la force et la torture contre les manifestants pro-démocratie plus tôt cette année. Des affrontements entre des jeunes de la majorité chiite sont désormais des faits quasi-quotidiens sur l’île, qui est une alliée des Etats-Unis et dont le gouvernement est dominé par des membres de la communauté minoritaire sunnite. Le cycle de violence met en lumière les défis auxquels est confronté le Roi Hamad Bin Isa Al-Khalifa pour mettre en œuvre les réformes recommandées par le rapport.
- Les dirigeants palestiniens rivaux se rencontrent mais ne parviennent pas à mettre fin aux divisions ( Rival Palestinian Leaders Meet but Fail to End Rift) - New York Times - 24/11/2011
La réunion, au Caire, a été la première entre M. Abbas, chef du mouvement Fatah, et son rival, Khaled Meshal, le chef politique du Hamas, depuis que les deux hommes ont signé un accord de réconciliation en mai dernier. Depuis, la gestion des territoires palestiniens est restée divisée, avec l’autorité de M. Abbas confinée à la Cisjordanie tandis que le Hamas contrôle l’enclave côtière de Gaza. On ne sait toujours pas après la réunion de jeudi si les deux parties se sont engagées pour le dialogue et si elles ont pris des mesures tangibles pour un partage du pouvoir. Les parties ont convenu d’aller de l’avant avec les élections dans les territoires palestiniens l’année prochaine, selon des responsables présents sur place.
- L’Armée syrienne libre réclame des frappes aériennes étrangères ciblées - Le Monde - 24/11/2011
Le chef de l’Armée syrienne libre (ASL), qui regroupe des militaire dissidents, s’est prononcé, jeudi 24 novembre, pour des frappes aériennes étrangères contre »certaines cibles stratégiques » pour le régime en place. « Nous ne sommes pas favorables à l’entrée de troupes étrangères, comme cela fut le cas en Irak, mais nous voulons que la communauté internationale nous fournisse un soutien logistique », a déclaré le colonel Riad Al-Assaad, basé en Turquie. « Nous souhaitons aussi une protection internationale, la mise en place d’une zone d’interdiction aérienne et d’une zone-tampon », a-t-il ajouté. Longtemps réticents à toute internationalisation de la question syrienne, les responsables arabes ont décidé d’appeler le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, à « prendre les mesures nécessaires pour appuyer les efforts de la Ligue arabe pour résoudre la crise en Syrie ».
- La révolution qui n’est pas (encore) ( The revolution that wasn’t (yet))- Euobserver - 24/11/2011
For the past two days, Egypt’s liberation square has once again turned into a battlefield. Attempts by protesters to give the upheaval a heroic touch calling it a ‘revolution 2.0’ cannot mask the sad truth: what was celebrated so euphorically after the ousting of Hosni Mubarak was not a revolution after all, but a military coup. A revolution replaces old institutions, practices and values of the system by new ones. None of this has happened in Egypt. The Supreme Council of the Armed Forces that has de facto ruled the country since the fall of Mubarak’s regime soon lost the Egyptian public’s sympathies through its increasing attempts to cement its own rule. Since the January upturn, the Supreme Council, a remnant of the Mubarak era, has mutated from an acclaimed saviour of the revolution to an autocratic brake bloc.
- Les Marocains se rendent aux urnes lors d’un jour historique pour la démocratie ( Moroccans go to poll on historic day for democracy)- Middle East Online - 25/11/2011
Les Marocains se rendent aux urnes ce vendredi pour les premières élections législatives depuis l’entrée en vigueur d’une réforme de la constitution en juillet dernier qui renforce le rôle du Parlement et du Premier ministre. Les sondages d’opinion ne sont pas autorisés mais selon les observateurs, le parti d’opposition la Justice et le parti pour le Développement seraient donnés gagnants après le récent succès du parti islamiste modéré en Tunisie lors des premières élections démocratiques il ya un mois. La constitution amendée donne au Parlement un rôle plus important dans le processus législatif et renforce le rôle du Premier ministre qui doit maintenant être nommé par le roi mais issu du parti qui remporte le plus de sièges dans l’assemblée.
- Yemeni President Saleh signs deal on ceding power - BBC- 23/11/2011
Yemeni President Ali Abdullah Saleh has signed a deal under which he will step down after months of unrest. Under the plan, he will transfer his powers to his deputy ahead of an early election and in return will get immunity from prosecution. But protesters rallying in the Yemeni capital, Sanaa, said they would reject any deal giving the president immunity. The demonstrators said the Gulf initiative ignored the « blood of martyrs”. Mr Saleh – who had unified North and South Yemen in 1990 – had long argued that he was the only man who could control his politically and socially divided country, the BBC’s Sebastian Usher says.
- Bahrain opposition urges government to resign - Financial Times - 24/11/2011
Clashes broke out in Bahrain a day after a damning report was released detailing excessive use of force and systematic torture against pro-democracy protesters earlier this year. Clashes between youths from the majority Shia have become an almost daily occurrence on the island, a US ally, whose government is dominated by members of the minority Sunni community. The continuing cycle of violence highlights the challenges faced in any attempt by King Hamad bin Isa al-Khalifa to implement reforms recommended by the report he accepted at a ceremony on Wednesday.
- Rival Palestinian Leaders Meet but Fail to End Rift - New York Times - 24/11/2011
The meeting, in Cairo, was the first between Mr. Abbas, chief of the mainstream Fatah movement, and his rival, Khaled Meshal, the political leader of Hamas, since the two men signed a reconciliation accord in May. Even since then, the leadership of the Palestinian territories has remained divided, with Mr. Abbas’s authority confined to the West Bank while Hamas controls the coastal enclave of Gaza. It remained unclear even after the meeting on Thursday whether the two sides were indeed committed to a further narrowing of their differences, and whether they would take any tangible steps toward power sharing soon or at all. the sides agreed to go ahead with elections in thePalestinian territories next year, according to officials.
- The Free Syrian Army calls for targeted foreign air strikes ( L’Armée syrienne libre réclame des frappes aériennes étrangères ciblées) – Le Monde - 24/11/2011
The head of the Free Syrian Army , a group of military dissidents, has called,Thursday, November 24 for foreign air strikes against « certain strategic targets » for the regime. « We do not support the entry of foreign troops, as was the case in Iraq, but we want the international community to provide us with logistical support, » said Colonel Riad Al-Assaad, based in Turkey. « We also want international protection, the establishment of a no-fly zone and a buffer zone, » he added. While they were reluctant to any internationalization of the Syrian issue, Arab leaders now decided to call the UN Secretary General Ban Ki-Moon, to « take the necessary steps to support the efforts of the Arab League to resolve the crisis in Syria « .
- The revolution that wasn’t (yet) - Euobserver - 24/11/2011
For the past two days, Egypt’s liberation square has once again turned into a battlefield. Attempts by protesters to give the upheaval a heroic touch calling it a ‘revolution 2.0’ cannot mask the sad truth: what was celebrated so euphorically after the ousting of Hosni Mubarak was not a revolution after all, but a military coup. A revolution replaces old institutions, practices and values of the system by new ones. None of this has happened in Egypt. The Supreme Council of the Armed Forces that has de facto ruled the country since the fall of Mubarak’s regime soon lost the Egyptian public’s sympathies through its increasing attempts to cement its own rule. Since the January upturn, the Supreme Council, a remnant of the Mubarak era, has mutated from an acclaimed saviour of the revolution to an autocratic brake bloc.
- Moroccans go to poll on historic day for democracy - Middle East Online - 25/11/2011
Moroccans go to the polls Friday in the first legislative elections since the approval of a reform of the constitution in July which strengthens the role of parliament and the prime Minister. Opinion polls are not allowed but observers said the opposition Justice and Development Party would make strong gains after a similar success by a moderate Islamist party in Tunisia’s first democratic election a month ago. The amended constitution gives parliament a greater role in the legislative process and strengthens the role of prime minister, who now must be appointed by the king from the party which wins the most seats in the assembly.
LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (22)
Syrie : la révolution syrienne prendra-t-elle le chemin de Damas ?
par
Manon-Nour Tannous
Doctorante en sciences politiques, rattachée au centre de recherche Thucydide Paris II Panthéon-Assas
Membre du Cercle de Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO)
Mercredi 23 Novembre 2011
Organisé conjointement par l’Institut Medea et le CCMO
à Generation Europe Foundation
Compte-rendu : Dalila Bernard
MOT D’INTRODUTION par Nathalie Janne d’ Othée, Directrice de l’institut Medea
Manon-Nour Tannous est spécialisée sur le Proche et le Moyen-Orient, les politiques étrangères des grandes puissances par rapport à la région. Elle s’intéresse tout particulièrement à la politique étrangère syrienne. Manon-Nour est membre du CCMO, Medea s’est associé au CCMO pour promouvoir les travaux de jeunes chercheurs qui méritent plus de visibilité. La révolution syrienne est dans un tournant, en suspens. Monon-Nour va tenter de nous éclairer sur les perspectives de cette révolution qui, après 9 mois, peine à atteindre la capitale. Est-ce que le temps va jouer en faveur du régime ou en faveur des manifestants ?
SYRIE : LA REVOLUTION SYRIENNE PRENDRA-T-ELLE LE CHEMIN DE DAMAS ? par Manon-Nour Tannous
La révolution syrienne atteindra-t-elle Damas ? Cette interrogation pose la question de l’efficacité d’une contestation géographiquement périphérique, qui a lieu de ville en ville. En effet, malgré une forte mobilisation à Homs et à Hamas, deux villes centrales situées sur l’axe Damas-Alep, la révolution syrienne peine à se cristalliser à Damas, cœur décisionnel du pays, ainsi qu’à Alep, capitale économique. Il s’agit d’un symptôme de la configuration syrienne car elle traduit la composition confessionnelle et sociale de Damas et Alep. Les minorités par exemple, sont en partie convaincues qu’elles ont besoin d’une protection dans leur propre pays, et que c’est le régime, issu de la minorité alaouite, qui la leur assure le mieux. Le calme relatif dans ces deux grandes villes est aussi le résultat d’une évolution de la politique du parti Baath, qui, à l’origine, favorisait les régions périphériques. Enfin, les autorités syriennes sont conscientes qu’un ancrage de la contestation dans la capitale serait pour les manifestants une victoire, et s’emploient à l’empêcher. Un élément à prendre en compte car cette apparente normalité à Damas est un handicap pour les opposants syriens, qui sont confrontés à l’impossibilité de se rassembler en un territoire emblématique, comme l’était la place Tahrir au Caire.
La révolution syrienne doit-elle atteindre Damas pour l’emporter ? Cela pose la question de la capacité de ces contestations géographiquement périphériques, sont-elles de nature à renverser le régime ? Ou un ensemble de sanctions pourraient-elles leur venir en appui. Enfin, comme nous l’entendons parfois, une intervention étrangère ou la prise des armes sont-elles nécessaires ou souhaitables pour mener cette révolution à la victoire ?
La rhétorique du régime et la spécificité syrienne n’ont pas suffi : adaptation des arguments
Avant la révolution, le régime a développé la rhétorique de la spécificité syrienne mais celle-ci n’a pas suffi. Dans une interview de Bachar Al-Assad au Wall Street Journal le 31 janvier 2011, il livre son analyse sur les révolutions en Tunisie et en Egypte. Il développe un argumentaire sur l’impossibilité de tels évènements en Syrie, au nom d’une spécificité liée tant à la politique extérieure qu’aux données internes.
Le président syrien dégage une série de trois arguments :
1) A travers la ligne nationaliste arabe et la résistance à Israël, Bachar Al-Assad serait en symbiose avec les attentes de son peuple. Le départ d’Hosni Moubarak a d’ailleurs été interprété comme l’échec des accords de Camp David, et la chute d’un régime traitre, en porte-à-faux avec les aspirations et la dignité du peuple égyptien.
2) Le président se présente comme étant jeune, moderne et réformateur, il appartient à la génération suivante par rapport aux autres dirigeants déchus puisqu’en Syrie la succession a déjà eu lieu en 2000. Il s’est basé sur l’argument du mythe du bon roi mal-entouré : si le peuple à quelques raisons d’être en colère, celle-ci doit se cristalliser sur l’entourage présidentiel, et non sur le président qui, lui, est éclairé. Il y aurait donc un versant sombre du pouvoir, composé entre autres de son frère, Maher Al-Assad, patron de la Garde républicaine et de la 4ème division blindée, outils de la répression. Il faut noter que les manifestants appellent le président par son prénom (Bashar) ce qui n’était pas le cas dans les autres pays arabes.
3) Mise en garde contre le scénario catastrophe : le spectre islamiste. Le régime syrien développe un argument binaire qui est désormais un classique : « c’est nous ou les islamistes ». Une seconde variante du chaos, plus spécifique au schéma syrien, est l’idée que seul un pouvoir fort, surplombant la société, pourrait gouverner un pays marqué par une telle diversité confessionnelle et ethnique. Le régime, à la tête duquel sont les alaouites, éviterait le chaos démocratique, la fitna.
Ainsi, la stratégie gouvernementale a été, comme dans d’autres pays arabes, de nier l’existence d’un mouvement populaire. Les autorités sont donc entrées dans un cycle d’accusations d’un fauteur de trouble dont l’identité est mouvante et multiple, l’important étant qu’il soit étranger. En réalité, la définition de la nation arabe syrienne, chère au parti Baath, est telle que toute dissidence, toute désunion, est inenvisageable et dépasse les cadres de la pensée.
La rhétorique du complot a une double fonction. Elle permet de présenter la Syrie comme une victime, du fait de sa politique de résistance, et de lui conférer une position morale avantageuse, celle de pays résistant. Ici, l’image vaut presque le statut. Le réalisateur syrien Charif Kiwan résume bien cette position, en parlant des deux corps du président Assad : le tyran qui, dans des situations de contestation de son pouvoir, se meurt, et le résistant, qui dans le même temps, rayonne.
A partir de cette trame, ce qu’il est intéressant de voir, c’est comment le régime gère la crise.
La gestion de la crise par le régime syrien
La gestion de la crise par le régime a associé deux outils simultanés : les mesures politiques et l’option sécuritaire.
1) Les mesures politiques ont eu plusieurs objectifs successifs :
- La priorité est d’abord de décourager le mouvement qui s’esquisse. Le 16 avril : Bachar Al-Assad prend la parole devant le nouveau gouvernement syrien. Il revient sur les évènementse et distingue des fauteurs de trouble d’une catégorie de manifestants, limitée, mais dont les revendications sont légitimes. Il s’agit de décourager le mouvement à l’aide d’une première série de décisions symboliques : la naturalisation de 300 000 Kurdes (7 avril), la levée de l’état d’urgence, l’abolition de la Cour de sûreté de l’Etat (21 avril), ou encore le renvoi des gouverneurs des provinces où la répression a provoqué un fort mécontentement.
- Face à la poursuite des mouvements de contestation, le second enjeu est de diviser la population syrienne. Les promesses de réforme ont alors pour objectif de déstabiliser l’opposition qui peu à peu se constitue, et de rallier au régime ceux qui le prennent au mot.
- Enfin, il s’agit aussi de donner une image de normalité et de dialogue, et de donner l’impression que le régime est en mouvement, est entré dans un processus de réformes longues et difficiles. Plus que l’aboutissement, c’est le processus-même, et le gain de temps, qui intéresse le régime.
2) Dès le début, l’option sécuritaire a elle aussi été adoptée.
-Dès les premières révolutions arabes, le Président syrien aurait formé un comité spécial pour examiner le risque de contestations en Syrie, et se prémunir contre leur expansion. Le comité serait parvenu à la conclusion que la cause de la chute des leaders tunisien et égyptien était leur incapacité à étouffer les protestations dès leurs débuts. Cela explique l’entrée, très tôt, dans une logique de répression, anachronique, qui a aboutit à une remise en cause plus large de la légitimité du pouvoir en place. Face à ce qu’il appelle des « microbes », Bachar Al-Assad réagit presque en scientifique. Ainsi, de manière méthodique, à chaque fois qu’une ville se soulève, elle est encerclée et les éléments perturbateurs sont éliminés à huit clos.
- Le bloc sécuritaire police-armée-services de sécurité se maintient dans une solidarité avec le régime. De plus, parallèlement à ce bloc (et notamment la 4ème division, la Garde républicaine, et les moukhabarat), la révolte syrienne a vu se répandre des milices, les Chabiha, dont le nom vient de l’arabe Chabh, fantôme, tant leurs silhouettes noires et anonymes sont terrifiantes. Il s’agit de bandes qui faisaient régner l’ordre dans le fief alaouite et la région côtière et vivaient de trafics divers. Les Chabiha sont mises à contribution par le régime, avec pour rôle de réinstaurer la peur et d’attiser les craintes de conflits confessionnels dans tout le pays. Et ce avec un seul objectif : la dissuasion.
Ainsi, le pouvoir envoie donc des signaux contradictoires. Etant donnée l’opacité du système décisionnel syrien, il nous est difficile de trancher sur les convictions réelles du Président. Certains évoquent l’existence des désaccords au sein du pouvoir, entre les réformateurs, parmi lesquels figurerait le président Assad, et les partisans de la ligne dure. En effet, Bachar Al-Assad n’est pas un militaire de formation, il est l’héritier d’un système construit avant lui et par d’autres que lui, il n’a pas pris le pouvoir mais on le lui a donné.
Pour d’autres, la gestion de la contestation comprendrait un volet politique et un volet sécuritaire, et la répartition des rôles serait une stratégie. Le régime syrien a toujours estimé que le temps jouait en sa faveur, notamment dans les conflits régionaux, et prôné la prudence dans tout ce qu’il entreprenait. Actuellement, il semble compter sur un découragement ou un dérapage de la part des manifestants. Aujourd’hui, contre qui le temps joue-t-il ?
Contre qui le temps joue-t-il ?
L’influence du temps comporte deux risques :
-La détérioration de la situation, et l’apparition de clivages dans la société syrienne. La crainte est notamment l’exacerbation des tensions selon le critère confessionnel.
-La possibilité, chez les manifestants, que des solutions jusqu’ici refusées de manière très claire (notamment par la voix du Conseil National Syrien) apparaissent désormais comme acceptables. Parmi elles, l’intervention étrangère, et la prise des armes par les manifestants.
Or faire appel à l’intervention étrangère aurait pour effet d’alimenter la théorie du complot bâtie par le régime. La situation de la Syrie sur la scène régionale fait en effet peser des menaces non voilées d’exportation du conflit qui la secoue. Le cousin du président, Rami Makhlouf, avait averti que « s’il n’y avait pas de stabilité en Syrie, il n’y aurait pas de stabilité en Israël ».
Quant au fait de prendre les armes, il s’agirait de la concrétisation du schéma idéal pour le régime, puisqu’il permettrait à Damas d’incarner sa rhétorique sur les groupes salafistes armées, et de confirmer le portrait qu’il fait des contestataires. Dans une configuration où l’on n’aurait plus l’armée contre le peuple, mais deux entités armées face à face, le régime pourrait légitimer sa propre violence. Le régime attise les tensions communautaires, et pousse le pays vers la guerre civile. C’est en ce sens que le temps pourrait jouer en faveur du pouvoir syrien.
Du côté des manifestants, le temps peut toutefois également œuvrer dans différentes directions :
L’organisation de l’opposition autour d’un projet politique. L’opposition syrienne prend actuellement plusieurs formes. L’opposition extérieure joue un rôle important dans la crise syrienne. Par exemple, le Conseil National Syrien, la formation la plus représentative de l’opposition syrienne, comprenant pour moitié des Syriens de l’intérieur, a été créé à Istanbul. Il œuvre en complément de l’action des manifestants, notamment en ce qui concerne la reconnaissance internationale. Au mois de mai ont été créés les Comités locaux de coordination, qui gèrent les manifestations et les questions qui y sont liées (organisation, protection, fournir des vidéos authentifiables, assurer les soins ou le soutien aux familles de martyrs, maintenir le souffle révolutionnaire). Enfin, il faut noter l’apparition de l’Armée Syrienne Libre (ASL), créée le 20 juillet par le colonel Riyad Al Asaad, peu après sa défection et son départ pour la Turquie.
L’effet des sanctions économiques sera aussi à évaluer. Les sanctions économiques (mise en place d’un embargo sur les importations de pétrole syrien vers l’Union Européenne, ou gel des crédits de la Banque européenne d’investissement (BEI) à la Syrie) peuvent avoir un impact politique : elles peuvent par exemple, à terme, œuvrer dans le sens d’une désolidarisation des hommes d’affaires avec le régime.
Désormais, plusieurs hypothèses sont possibles, et plusieurs obstacles pourraient être levés. Tout d’abord, la poursuite de la répression pourrait pousser les Russes et les Chinois, par cynisme ou par intérêt, à lever leur véto au Conseil de Sécurité de l’ONU. Toutefois, il y a peu d’indices d’une telle évolution de leur position aujourd’hui, et une résolution au Conseil de Sécurité semble être une étape difficilement atteignable. La Turquie pourrait également avoir un rôle plus actif, même si elle a récemment, par la voix de son vice-Premier ministre, exclu toute intervention étrangère. C’est sans doute le pays étranger qui peut le plus peser sur la Syrie.
Conclusion
Aujourd’hui, le rôle stabilisateur de la Syrie doit être nuancé. Depuis des décennies, Damas a brillamment entretenu la confusion entre la stabilité du régime, et son rôle stabilisateur. La stabilité du régime baathiste, au pouvoir en Syrie depuis 1963, et celle des dirigeants Assad, qui gouvernent le pays depuis 1970, sont une évidence. Mais le rôle stabilisateur est une illusion, tant, on l’a vu, le régime joue sur les rivalités au plan régional, et aujourd’hui entre les communautés au plan intérieur. A la lumière de ce qui s’est passé en Tunisie, Egypte et Lybie, on a appris que le temps levait ce genre d’illusion.
Questions/ débat:
Quelle évaluation faîtes-vous du soutien dont dispose Bashar Al-Assad? Car nous avons assisté à des manifestations de soutien au régime réunissant plus d’un million de personnes.
Il faut que le régime autorise l’entrée des journalistes dans le pays pour pouvoir faire une évaluation juste de ce soutien. On a du mal à évaluer combien sont avec ou contre le régime, il faut noter que le régime s’est délégitimé par la violence qu’il a mise en œuvre. Il y a une peur de la répression, une peur du lendemain qui est très forte (spectre de la guerre civile voire du danger islamiste). Les Alaouites identifient leur sort avec celui du régime, les Chrétiens se basent sur l’idée exagérée qu’ils ont besoin de protection dans leur propre pays, ces communautés ont cette idée que le régime (parti Baas) leur offrirait cette protection). Pour ce qui est des Frères musulmans, le danger islamiste est exagéré, il faut les confronter dans le jeu des élections et ce n’est pas sûr qu’ils remporteraient une majorité écrasante. Les manifestations pro-régime sont essentiellement composées de fonctionnaires qui sont contraints de manifester par peur de représailles. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’incident durant ces manifestations montre qu’il n’y a pas de complot comme le dit le régime.
Pourriez-vous nous donner plus de précisions sur les raisons de la révolte de la population syrienne ?
Cette révolution s’inscrit dans la mouvance des révolutions arabes avec des revendications économiques. La libéralisation économique n’a servi qu’à l’entourage de Bashar Al Assad ( la bourgeoisie sunnite qui s’est beaucoup enrichi). Il y a également des revendications locales, contre le rôle des milices qui sclérosaient l’économie.
Est-ce que les pressions économiques peuvent réellement aboutir à la chute du régime ?
La ville d’Alep, « la frondeuse », s’était soulevé mais s’est réconcilié avec le pouvoir sous Bashar. Il est difficile d’évaluer l’impact réel des sanctions. Le régime est habitué aux sanctions économiques mais elles peuvent tout de même avoir un poids. La Banque centrale syrienne envisage de faire ses transactions en rouble ou yen pour montrer que l’euro a pour elle peu d’importance. La Syrie est un enjeu pour l’influence entre sunnites ( Arabie saoudite) et chiites (Iran). Il faut également considérer le rôle de la Syrie dans le conflit israélo-arabe.
Quel rôle joue la question des minorités dans le conflit ?
Le régime s’appuie sur les minorités car la famille Assad est elle-même issue d’une minorité. Dans les années 1970s : une fatwa a été demandée par Hafad Al Assad pour rattacher les alaouites à l’Islam car le président syrien doit être musulman. La famille Al Assad utilise la peur du conflit confessionnel et la crainte des minorités pour maintenir son régime. La stabilité serait ainsi assurée uniquement par un régime fort.
Est-ce que la fin de l’histoire devra nécessairement être la chute du régime ? Est-ce que le régime ne serait pas réformable en soi ?
Les manifestants ne vont pas se décourager, la révolte dure depuis 9 mois , le régime a refusé toutes les possibilités de dialogue y compris le plan de paix arabe donc il ne semble pas réformable. On ne sait pas s’il va partir, toutefois, les conditions du départ détermineront la Syrie post Al-Assad ainsi que le rôle de l’armée (coup d’état ou simple protection de la population). L’intervention de la Turquie serait contre-productive. La Turquie pourrait rompre ses relations économiques avec Alep pour pousser les commerçants à s’engager (sanctions économiques) dans les manifestations.