10/11/2011

Israël, l’Iran et la menace existentielle

par Jean-Baptiste Beauchard

 

Alors que l’AIEA diffuse son rapport à charge sur le programme nucléaire iranien, les autorités israéliennes communiquent largement depuis plus d’une semaine sur l’avancement de la menace nucléaire iranienne. Il s’agit d’une opération de communication internationale visant à brandir la menace d’une attaque préventive afin de pousser la communauté internationale à adopter un nouveau « round » de sanctions internationales plus coercitives. Au-delà de ces éléments discursifs, la menace nucléaire iranienne est-elle réelle ? Israël a-t-il intérêt et/ou la capacité d’agir en amont ?

 

  • La probabilité d’une intervention israélienne ?

 

Avant l’apparition de la menace du nucléaire iranien au milieu des années 1990, Israël a appliqué, à deux reprises, la doctrine « Begin »[1]. La première intervention israélienne visant à empêcher un État de la région de développer un programme nucléaire militaire date du 7 juin 1981 contre la centrale d’Osirak, construite en Irak avec la collaboration de la France. La seconde fut celle opérée en Syrie en septembre 2007 contre un site situé sur l’Euphrate près d’Al-Kibar et supposé abriter une centrale nucléaire livrée par la Corée du Nord.

Cependant, même si Israël a appliqué sans exception cette doctrine, le cas iranien est, à bien des égards, différent. En Iran, les sites suspectés d’abriter des installations nucléaires sont disséminés et profondément enterrés, ce qui les rend difficilement atteignables en cas d’attaque. Par ailleurs, à la différence de la Syrie, l’Iran dispose d’une réelle capacité de représailles qui tient aux activités du corps des Gardiens de la Révolution et qui pourraient être mise en œuvre en riposte à une éventuelle intervention israélienne.

L’idée d’une attaque contre les installations nucléaires iraniennes est évoquée par Israël depuis 1994[2] mais c’est depuis 2002 que cette option est véritablement étudiée comme possible réponse à la menace d’un Iran nucléarisé à des fins militaires. Deux raisons expliquent l’étude du recours à la force contre l’Iran : d’une part, le programme nucléaire iranien connaît depuis 2002 une nette accélération et, d’autre part, l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad a entrainé une plus grande radicalisation du discours iranien.

 

Une attaque contre les installations nucléaires iraniennes consisterait principalement en un raid aérien assez périlleux. Pourtant, les capacités aériennes de l’armée israélienne sont jugées insuffisantes au regard de la distance qui sépare Israël de l’Iran et de la difficulté de ravitailler en vol ses chasseurs et bombardiers. Ces contraintes techniques compliqueraient (sans les rendre impossibles) sérieusement les possibilités pour Israël de mettre en œuvre un tel scénario qui comprend un nombre trop élevé d’aléas.

Par ailleurs, les systèmes anti-aériens mis en place par les Iraniens autour de leurs installations nucléaires participent de ces aléas. Une attaque au moyen de missiles balistiques de type Jéricho III[3] est possible mais la précision d’une telle opération présente trop de dangers quant aux dommages collatéraux dont pourraient être victimes les civils iraniens.

 

A ces aspects techniques s’ajoute le rôle clé que pourraient jouer le Hamas palestinien mais surtout le Hezbollah libanais. Le parti de dieu, dont les capacités actuelles se comptent à plus de 40 000 roquettes[4], serait une pièce maîtresse dans le dispositif iranien en cas d’attaque d’Israël.

De plus, une intervention israélienne ne saurait survenir sans l’aval préalable des Etats-Unis. Ces derniers, poursuivant la « stabilisation » de l’Afghanistan et planifiant le retrait de leur force, déjà largement commencé en Irak, prendraient difficilement le risque de consentir à une intervention militaire contre l’Iran, à moins que la menace soit caractérisée et imminente.

 

Cependant, Israël et les Etats-Unis demeurent prêts à réagir à toute menace iranienne comme en attestent les manœuvres « Juniper Cobra 10 [5]» menées conjointement par les deux armées. L’hypothèse d’une attaque israélienne s’etait un peu éloignée avec l’arrivée au pouvoir du Président Obama, davantage hostile à cette option que ne l’était Georges W. Bush. C’est la raison pour laquelle certains experts israéliens en stratégie envisagent progressivement le scénario d’une coexistence aux côtés d’un Iran nucléarisé.

 

  • Le jeu de la dissuasion et l’Iran nucléarisé.

 

            « Israël pourrait considérer que la doctrine Begin comporte plus d’inconvénients que d’avantages et que l’accession de l’Iran au rôle de puissance nucléaire serait un moindre mal[6] ».

 

Le Ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a commandé un rapport sur la manière de préparer le pays à la perspective d’un Iran doté de l’arme atomique[7]. Le précédent gouvernement avait déjà établi, dans la plus grande discrétion, un plan au cas où la République islamique parviendrait à enrichir son uranium à un degré suffisamment élevé pour la mise au point d’une bombe. A travers ces différents rapports, il ressort qu’au delà d’un discours nécessairement musclé, l’une des hypothèses envisagées par les autorités israéliennes est la perspective d’un Iran nucléarisé, faisant place au jeu de la dissuasion.

Mahmoud Ahmadinejad

Les Etats-Unis ont d’ores et déjà assuré Israël de son soutien défensif pour faire face à cette menace. En effet, les Américains ont aidé Israël a renforcer sa capacité anti-missile avec la fourniture du radar américain : le Joint Tactical Ground Surveillance (JTGS).

 

La doctrine Begin commande toutefois à Israël de ne pas renoncer à lutter contre la nucléarisation de l’Iran et à ne pas accepter la pérennisation d’une menace vitale dont elle pourrait être la cible. Il apparaît ainsi probable que l’Etat hébreu ait déjà commencé une « intervention »,  mais au moyen d’attaques d’un genre nouveau dont il est cependant difficile de lui imputer avec certitude la responsabilité.

 

  • La Cyber attaque ou la nouvelle stratégie israélienne ?

 

L’ancien Ministre iranien des Renseignements, Heydar Moslehi, a annoncé le 3 octobre 2010 que la République islamique avait arrêté des « espions » qui essayaient de faire échouer le programme nucléaire iranien. Cette annonce est intervenue alors que le virus « Stuxnet » frappait des systèmes informatiques et industriels iraniens. Certains ont estimé que ce virus avait pu viser la centrale nucléaire de Busher.

Ce virus s’est attaqué aux systèmes informatiques industriels de l’Iran et aurait infecté plus de 30 000 ordinateurs. Découvert en juin 2010, Stuxnet aurait permis de prendre le contrôle des oléoducs, des plates-formes pétrolières, des centrales électriques et diverses installations industrielles[8].

Aux dires de certains experts, ce virus aurait pour fonction de modifier la gestion de certaines activités afin d’entraîner la destruction physique des installations touchées. Il s’agirait ainsi d’un « sabotage par informatique [9] ». Stuxnet aurait principalement frappé l’Iran, mais aussi l’Inde, l’Indonésie ou le Pakistan, selon ces mêmes experts.

 

Les capacités de frappes stratégiques de la République islamique ont en outre fait face à des incidents comme la triple explosion survenue le 12 octobre 2010 dans une base secrète de missiles des Gardiens de la Révolution située près de Khorramabad, dans la province du Lorestan[10].

La base militaire baptisée « Imam Ali » est un vaste complexe de galeries souterraines, creusées sous les montagnes de Zagros et destinées à protéger les rampes de lancement de missiles Shahab-3[11] qu’elle abrite d’une éventuelle attaque aérienne.

Selon les autorités iraniennes, les explosions sont le résultat d’« un feu survenu dans un dépôt de munitions voisin [12] » et non le résultat d’une opération secrète qui aurait été menée à l’encontre de la base. La responsabilité du Mossad est supposée mais aucune revendication officielle n’a eu lieue.

Si cette attaque se révélait être effectivement le résultat d’une opération israélienne, elle laisserait alors supposer que les services de renseignements israéliens ont d’ores et déjà réunis de précieuses informations quant aux emplacements des sites secrets iraniens ainsi que des activités qui y sont menées.

Cette hypothèse témoignerait de la vulnérabilité de la République islamique et de sa difficulté à se prémunir contre des éléments infiltrés qui livreraient des informations portant sur les activités secrètes de l’Iran, sur l’emplacement des sites secrets et qui permettraient in fine d’y accéder afin d’y mener des actions de sabotage.

Si l’hypothèse d’une intervention militaire israélienne paraît peu probable, on peut toutefois croire que l’attaque du virus Stuxnet et l’explosion de la base Imam Ali seraient des actes, parmi d’autres qui n’ont pas été identifiés ou révélés[13], d’une guerre clandestine déjà commencée.

 

 

Scenarii

 

 

  • La stratégie israélienne actuelle consisterait à forcer la communauté internationale à adopter de nouvelles sanctions dites « paralysantes ( ?)». Grâce à cette pression, les autorités iraniennes ne pourraient poursuivre plus en avant leur programme nucléaire à des fins militaires, faisant de l’Iran une puissance au seuil du nucléaire.
  • Une attaque militaire classique, avec des moyens aériens de grande ampleur paraissant peu probable, Israël accepte l’idée d’un Iran nucléarisé. Il se mettrait ainsi en place un « jeu de la dissuasion », une sorte d’équilibre de la terreur mais largement favorable à Israël tant ses capacités nucléaires, ses moyens de défense et sa capacité d’agir sont largement  supérieurs à ceux détenus par l’Iran. La question centrale serait de savoir si l’Iran représente véritablement une menace existentielle pour Israël ?  Néanmoins, dans cette perspective, il serait à craindre une course folle au nucléaire, notamment de la part de l’Arabie saoudite, de la Turquie et éventuellement de l’Égypte.

 

Jean-Baptiste Beauchard est doctorant au CECOJI (Centre d’Etudes sur la Coopération Juridique Internationale), rattaché à l’IRSEM (Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire, Paris) et membre du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO). Il travaille actuellement sur une thèse portant sur la pérennité du Droit international à l’épreuve d’une géopolitique conflictuelle au Proche-Orient.



[1] Affirmé par le premier ministre Begin en 1977, Israël ne s’accommoderait jamais d’une puissance nucléaire à ses côtés qui menace son existence.

[2] Samy Cohen, « Israël et l’Iran : la bombe ou le bombardement ? », politique étrangère, 2010. Le général Uzi Dayan déclarait en 1994 qu’Israël pouvait se voir contraindre de mener préventivement une attaque contre certains sites iraniens.

[3] Missile capable d’atteindre une cible à 4 800 kilomètres.

[4] Le Figaro – 25 octobre 2010 « Dans le secret des caches d’armes du Hezbollah ».

[5] Manœuvre militaires ayant eu lieues du 21 octobre 2007 au 3 novembre 2009.

[6] Samy Cohen, ubi cit

[7] « Israël prépare sa réponse à un Iran nucléaire ». L’Orient le jour – 26 octobre 2010

[8]  AFP/ Le Monde – 29 octobre 2010 « Le virus informatique Stuxnet continue de toucher l’Iran » http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/09/27/le-virus-informatique-stuxnet-a-touche-l-iran-sans-degats-serieux_1416389_651865.html

[9] AFP/Le Monde – 30 septembre 2010 « Plusieurs millions d’ordinateurs infectés par Stuxnet en Chine » http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/09/30/plusieurs-millions-d-ordinateurs-infectes-par-stuxnet-en-chine_1418382_651865.html

[10] Province située dans l’ouest de l’Iran.

[11] Missile capable d’atteindre une cible à une distance allant de 1300 à 2000 kilomètre et pouvant emporter avec lui des sous-munitions

[12] Le Figaro – 22 octobre 2010 « Mystérieuse explosion sur une base secrète iranienne ».

[13] Le général Ashkenazi a depuis revendiqué l’attaque.