26/11/2011

La révolution égyptienne: de Moubarak à Tantaoui.

A trois jours des premières élections législatives post-Moubarak, les Egyptiens n’ont pas fini de faire leur révolution. Leur objectif de départ, El Karama- la dignité -, n’a toujours pas été atteint et semble aujourd’hui bien loin. Alors que la place Tahrir ne désemplit pas depuis une semaine et que les affrontements entre les manifestants et les forces de l’ordre font rage au Caire, le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA) vient de nommer un homme de l’ancien régime comme Premier ministre, Kamal El-Ganzouri. Ancien Premier ministre de Moubarak de 1996 à 1999, El-Ganzouri est un choix rassurant pour les généraux égyptiens qui s‘accrochent à leurs privilèges, de toutes leurs forces.

Les semblants de concessions accordées au peuple égyptien par Mohamed Hussein Tantaoui, chef du CSFA ne semblent pas avoir convaincu les manifestants. La promesse, renouvelée, d’une transition rapide vers un pouvoir civil n’a jusqu’ici pas été tenue par l’armée. Les opposants de la place Tahrir ne voient dans la proposition du maréchal Tantaoui d’organiser un référendum sur le retrait du militaire de la vie politique qu’un piège visant à manipuler les Egyptiens qui redoutent une nouvelle phase d’instabilité dans le pays. Le CSFA promet également la tenue d’élections présidentielles d’ici à fin juin 2012.

Depuis la reprise du soulèvement, la répression par les forces de l’ordre a été violente faisant trente-huit morts et deux mille blessés. Ceci rappelle l’écrasement de la manifestation pacifiste copte le mois dernier. Cette utilisation de la violence par l’armée n’est pas un cas isolé. Depuis le départ de Moubarak en février dernier, le CFSA ne cesse de commettre des violations des droits de l’Homme. Au moins 1200 civils ont été jugés par des tribunaux militaires, le champ d’application de la loi sur l’état d’urgence a été élargi, en place depuis 1981, elle suspend la constitution égyptienne et permet la détention arbitraire des opposants politiques pour une durée indéterminée. Le blogueur Alaa Abdel Fattah n’est malheureusement pas le seul dans ce cas. Sans parler de la torture ou de tests de virginité forcés sur des femmes qui ont manifesté pour la liberté.

Pourquoi l’armée s’accroche-t-elle ainsi au pouvoir ? Il faut savoir que l’institution militaire a toujours eu un poids politique prépondérant en Egypte, les différents présidents égyptiens depuis 1952 : Nasser, Sadat ou encore Moubarak sont des anciens officiers de l’armée. Pour s’assurer la loyauté de l’armée , Moubarak leur avait accordé le contrôle de la sécurité intérieure du pays, ce qui leur a permis de développer un complexe militaro-industriel puissant. L’armée égyptienne contrôle également des pans entiers de l’économie dont des secteurs aussi diversifiés que l’informatique ou l’agriculture en passant par le tourisme, elle serait également le premier constructeur de routes et de logements du pays et le premier propriétaire foncier de la capitale.

Les arguments avancés par les militaires égyptiens pour se maintenir au pouvoir sont plutôt classiques, semblables à ceux des dictateurs arabes depuis des décennies. Ils se voient comme garants de la stabilité du pays et agitent la menace islamiste pour réduire les libertés et sauver leurs intérêts. Pourtant, les peuples des pays arabes ne sont pas dupes, ils savent que leur destin ne se résume pas à un simple choix entre dictature et islamisme extrémiste. Sachant que les dictatures n’ont jamais protégé leurs populations contre les extrémismes mais les ont au contraire alimentés. Bashar Al-Assad s’est servi du même argument pour justifier le maintien de son régime. Les Frères musulmans égyptiens, quant à eux, se tiennent à l’écart de cette nouvelle vague de manifestations et appellent au calme. Ils ont refusé d’envisager un report des élections qu’ils comptent bien remporter.

L’armée égyptienne qui a toujours été une institution populaire dans le pays et qui a soutenu le soulèvement contre Moubarak n’aurait-elle donc rien saisi aux revendications du peuple égyptien?

Les généraux égyptiens considèrent qu’ils ont aidé à déloger Moubarak et donc qu’ils ont tous les droits de rester au pouvoir. Ils auraient, selon eux, protégé les manifestants et permis une transition stable et paisible (contrairement à la Libye). Le fait est que la transition n’a jamais eu lieu puisque l’institution militaire ainsi que les forces de sécurité sont les mêmes que sous Moubarak. Les généraux ne seront prêts à céder le pouvoir aux civils qu’une fois leurs intérêts économiques et commerciaux préservés. Ils veulent s’assurer qu’ils ne paieront pas le prix du changement et qu’ils pourront continuer à tenir les rênes du pouvoir comme en témoigne les principes supra-constitutionnels qu’ils viennent d’édicter et qui leur permettront d’avoir le dernier mot au niveau législatif. Remettre l’armée à sa place et mettre en place un régime démocratique civil ne sera pas chose facile. Le départ de Moubarak ne fut qu’une première étape d’un long chemin vers la liberté. Déloger Moubarak fut une chose, évincer tous les responsables de l’ancien régime qui se battent corps et âme pour maintenir leurs privilèges en est une autre.

Dalila Bernard