23/11/2011

Midi de la Méditerranée – Syrie : la révolution syrienne prendra-t-elle le chemin de Damas ?

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (22)

Syrie : la révolution syrienne prendra-t-elle le chemin de Damas ?

par

Manon-Nour Tannous

Doctorante en sciences politiques, rattachée au centre de recherche Thucydide Paris II Panthéon-Assas

 Membre du Cercle de Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO)

Mercredi 23 Novembre 2011

Organisé conjointement par l’Institut Medea et le CCMO

à Generation Europe Foundation

Compte-rendu : Dalila Bernard

MOT D’INTRODUTION par Nathalie Janne d’ Othée, Directrice de l’institut Medea

Manon-Nour Tannous est spécialisée sur le Proche et le Moyen-Orient, les politiques étrangères des grandes puissances par rapport à la région. Elle s’intéresse tout particulièrement à la politique étrangère syrienne. Manon-Nour est membre du CCMO, Medea s’est associé au CCMO pour promouvoir les travaux de jeunes chercheurs qui méritent plus de visibilité. La révolution syrienne est dans un tournant, en suspens. Monon-Nour va tenter de nous éclairer sur les perspectives de cette révolution qui, après 9 mois, peine à atteindre la capitale. Est-ce que le temps va jouer en faveur du régime ou en faveur des manifestants ?

SYRIE : LA REVOLUTION SYRIENNE PRENDRA-T-ELLE LE CHEMIN DE DAMAS ? par Manon-Nour Tannous

La révolution syrienne atteindra-t-elle Damas ? Cette interrogation pose la question de l’efficacité d’une contestation géographiquement périphérique, qui a lieu de ville en ville. En effet, malgré une forte mobilisation à Homs et à Hamas, deux villes centrales situées sur l’axe Damas-Alep, la révolution syrienne peine à se cristalliser à Damas, cœur décisionnel du pays, ainsi qu’à Alep, capitale économique. Il s’agit d’un symptôme de la configuration syrienne car elle traduit la composition confessionnelle et sociale de Damas et Alep. Les minorités par exemple, sont en partie convaincues qu’elles ont besoin d’une protection dans leur propre pays, et que c’est le régime, issu de la minorité alaouite, qui la leur assure le mieux. Le calme relatif dans ces deux grandes villes est aussi le résultat d’une évolution de la politique du parti Baath, qui, à l’origine, favorisait les régions périphériques. Enfin, les autorités syriennes sont conscientes qu’un ancrage de la contestation dans la capitale serait pour les manifestants une victoire, et s’emploient à l’empêcher. Un élément à prendre en compte car cette apparente normalité à Damas est un handicap pour les opposants syriens, qui sont confrontés à l’impossibilité de se rassembler en un territoire emblématique, comme l’était la place Tahrir au Caire.

La révolution syrienne doit-elle atteindre Damas pour l’emporter ? Cela pose la question de la capacité de ces contestations géographiquement périphériques, sont-elles de nature à renverser le régime ? Ou un ensemble de sanctions pourraient-elles leur venir en appui. Enfin, comme nous l’entendons parfois, une intervention étrangère ou la prise des armes sont-elles nécessaires ou souhaitables pour mener cette révolution à la victoire ?

La rhétorique du régime et la spécificité syrienne n’ont pas suffi : adaptation des arguments

Avant la révolution, le régime a développé la rhétorique de la spécificité syrienne mais celle-ci n’a pas suffi. Dans une interview de Bachar Al-Assad au Wall Street Journal le 31 janvier 2011, il livre son analyse sur les révolutions en Tunisie et en Egypte. Il développe un argumentaire sur l’impossibilité de tels évènements en Syrie, au nom d’une spécificité liée tant à la politique extérieure qu’aux données internes.

Le président syrien dégage une série de trois arguments :

1)        A travers la ligne nationaliste arabe et la résistance à Israël, Bachar Al-Assad serait en symbiose avec les attentes de son peuple. Le départ d’Hosni Moubarak a d’ailleurs été interprété comme l’échec des accords de Camp David, et la chute d’un régime traitre, en porte-à-faux avec les aspirations et la dignité du peuple égyptien.

2)       Le président se présente comme étant jeune, moderne et réformateur, il appartient à la génération suivante par rapport aux autres dirigeants déchus puisqu’en Syrie la succession a déjà eu lieu en 2000. Il s’est basé sur l’argument du mythe du bon roi mal-entouré : si le peuple à quelques raisons d’être en colère, celle-ci doit se cristalliser sur l’entourage présidentiel, et non sur le président qui, lui, est éclairé. Il y aurait donc un versant sombre du pouvoir, composé entre autres de son frère, Maher Al-Assad, patron de la Garde républicaine et de la 4ème division blindée, outils de la répression. Il faut noter que les manifestants appellent le président par son prénom (Bashar) ce qui n’était pas le cas dans les autres pays arabes.

3)       Mise en garde contre le scénario catastrophe : le spectre islamiste. Le régime syrien développe un argument binaire qui est désormais un classique : « c’est nous ou les islamistes ». Une seconde variante du chaos, plus spécifique au schéma syrien, est l’idée que seul un pouvoir fort, surplombant la société, pourrait gouverner un pays marqué par une telle diversité confessionnelle et ethnique. Le régime, à la tête duquel sont les alaouites, éviterait le chaos démocratique, la fitna.

Ainsi, la stratégie gouvernementale a été, comme dans d’autres pays arabes, de nier l’existence d’un mouvement populaire. Les autorités sont donc entrées dans un cycle d’accusations d’un fauteur de trouble dont l’identité est mouvante et multiple, l’important étant qu’il soit étranger. En réalité, la définition de la nation arabe syrienne, chère au parti Baath, est telle que toute dissidence, toute désunion, est inenvisageable et dépasse les cadres de la pensée.

La rhétorique du complot a une double fonction. Elle permet de présenter la Syrie comme une victime, du fait de sa politique de résistance, et de lui conférer une position morale avantageuse, celle de pays résistant. Ici, l’image vaut presque le statut. Le réalisateur syrien Charif Kiwan résume bien cette position, en parlant des deux corps du président Assad : le tyran qui, dans des situations de contestation de son pouvoir, se meurt, et le résistant, qui dans le même temps, rayonne.

A partir de cette trame, ce qu’il est intéressant de voir, c’est comment le régime gère la crise.

La gestion de la crise par le régime syrien

La gestion de la crise par le régime a associé deux outils simultanés : les mesures politiques et l’option sécuritaire.

1)       Les mesures politiques ont eu plusieurs objectifs successifs :

– La priorité est d’abord de décourager le mouvement qui s’esquisse. Le 16 avril : Bachar Al-Assad prend la parole devant le nouveau gouvernement syrien. Il revient sur les évènementse et distingue des fauteurs de trouble d’une catégorie de manifestants, limitée, mais dont les revendications sont légitimes. Il s’agit de décourager le mouvement à l’aide d’une première série de décisions symboliques : la naturalisation de 300 000 Kurdes (7 avril),  la levée de l’état d’urgence, l’abolition de la Cour de sûreté de l’Etat (21 avril), ou encore le renvoi des gouverneurs des provinces où la répression a provoqué un fort mécontentement.

– Face à la poursuite des mouvements de contestation, le second enjeu est de diviser la population syrienne. Les promesses de réforme ont alors pour objectif de déstabiliser l’opposition qui peu à peu se constitue, et de rallier au régime ceux qui le prennent au mot.

– Enfin, il s’agit aussi de donner une image de normalité et de dialogue, et de donner l’impression que le régime est en mouvement, est entré dans un processus de réformes longues et difficiles. Plus que l’aboutissement, c’est le processus-même, et le gain de temps, qui intéresse le régime.

2) Dès le début, l’option sécuritaire a elle aussi été adoptée.

-Dès les premières révolutions arabes, le Président syrien aurait formé un comité spécial pour examiner le risque de contestations en Syrie, et se prémunir contre leur expansion. Le comité serait parvenu à la conclusion que la cause de la chute des leaders tunisien et égyptien était leur incapacité à étouffer les protestations dès leurs débuts. Cela explique l’entrée, très tôt, dans une logique de répression, anachronique, qui a aboutit à une remise en cause plus large de la légitimité du pouvoir en place. Face à ce qu’il appelle des « microbes », Bachar Al-Assad réagit presque en scientifique. Ainsi, de manière méthodique, à chaque fois qu’une ville se soulève, elle est encerclée et les éléments perturbateurs sont éliminés à huit clos.

– Le bloc sécuritaire police-armée-services de sécurité se maintient dans une solidarité avec le régime. De plus, parallèlement à ce bloc (et notamment la 4ème division, la Garde républicaine, et les moukhabarat), la révolte syrienne a vu se répandre des milices, les Chabiha, dont le nom vient de l’arabe Chabh, fantôme, tant leurs silhouettes noires et anonymes sont terrifiantes. Il s’agit de bandes qui faisaient régner l’ordre dans le fief alaouite et la région côtière et vivaient de trafics divers. Les Chabiha sont mises à contribution par le régime, avec pour rôle de réinstaurer la peur et d’attiser les craintes de conflits confessionnels dans tout le pays. Et ce avec un seul objectif : la dissuasion.

Ainsi, le pouvoir envoie donc des signaux contradictoires. Etant donnée l’opacité du système décisionnel syrien, il nous est difficile de trancher sur les convictions réelles du Président. Certains évoquent l’existence des désaccords au sein du pouvoir, entre les réformateurs, parmi lesquels figurerait le président Assad, et les partisans de la ligne dure. En effet, Bachar Al-Assad n’est pas un militaire de formation, il est l’héritier d’un système construit avant lui et par d’autres que lui, il n’a pas pris le pouvoir mais on le lui a donné.

Pour d’autres, la gestion de la contestation comprendrait un volet politique et un volet sécuritaire, et la répartition des rôles serait une stratégie. Le régime syrien a toujours estimé que le temps jouait en sa faveur, notamment dans les conflits régionaux, et prôné la prudence dans tout ce qu’il entreprenait. Actuellement, il semble compter sur un découragement ou un dérapage de la part des manifestants. Aujourd’hui, contre qui le temps joue-t-il ?

Contre qui le temps joue-t-il ?

L’influence du temps comporte deux risques :

-La détérioration de la situation, et l’apparition de clivages dans la société syrienne. La crainte est notamment l’exacerbation des tensions selon le critère confessionnel.

-La possibilité, chez les manifestants, que des solutions jusqu’ici refusées de manière très claire (notamment par la voix du Conseil National Syrien) apparaissent désormais comme acceptables. Parmi elles, l’intervention étrangère, et la prise des armes par les manifestants.

Or faire appel à l’intervention étrangère aurait pour effet d’alimenter la théorie du complot bâtie par le régime. La situation de la Syrie sur la scène régionale fait en effet peser des menaces non voilées d’exportation du conflit qui la secoue. Le cousin du président, Rami Makhlouf, avait averti que « s’il n’y avait pas de stabilité en Syrie, il n’y aurait pas de stabilité en Israël ».

Quant au fait de prendre les armes, il s’agirait de la concrétisation du schéma idéal pour le régime, puisqu’il permettrait à Damas d’incarner sa rhétorique sur les groupes salafistes armées, et de confirmer le portrait qu’il fait des contestataires. Dans une configuration où l’on n’aurait plus l’armée contre le peuple, mais deux entités armées face à face, le régime pourrait légitimer sa propre violence. Le régime attise les tensions communautaires, et pousse le pays vers la guerre civile. C’est en ce sens que le temps pourrait jouer en faveur du pouvoir syrien.

Du côté des manifestants, le temps peut toutefois également œuvrer dans différentes directions :

L’organisation de l’opposition autour d’un projet politique. L’opposition syrienne prend actuellement plusieurs formes. L’opposition extérieure joue un rôle important dans la crise syrienne. Par exemple, le Conseil National Syrien, la formation la plus représentative de l’opposition syrienne, comprenant pour moitié des Syriens de l’intérieur, a été créé à Istanbul. Il œuvre en complément de l’action des manifestants, notamment en ce qui concerne la reconnaissance internationale. Au mois de mai ont été créés les Comités locaux de coordination, qui gèrent les manifestations et les questions qui y sont liées (organisation, protection, fournir des vidéos authentifiables, assurer les soins ou le soutien aux familles de martyrs, maintenir le souffle révolutionnaire). Enfin, il faut noter l’apparition de l’Armée Syrienne Libre (ASL), créée le 20 juillet par le colonel Riyad Al Asaad, peu après sa défection et son départ pour la Turquie.

L’effet des sanctions économiques sera aussi à évaluer. Les sanctions économiques (mise en place d’un embargo sur les importations de pétrole syrien vers l’Union Européenne, ou gel des crédits de la Banque européenne d’investissement (BEI) à la Syrie) peuvent avoir un impact politique : elles peuvent par exemple, à terme, œuvrer dans le sens d’une désolidarisation des hommes d’affaires avec le régime.

Désormais, plusieurs hypothèses sont possibles, et plusieurs obstacles pourraient être levés. Tout d’abord, la poursuite de la répression pourrait pousser les Russes et les Chinois, par cynisme ou par intérêt, à lever leur véto au Conseil de Sécurité de l’ONU. Toutefois, il y a peu d’indices d’une telle évolution de leur position aujourd’hui, et une résolution au Conseil de Sécurité semble être une étape difficilement atteignable. La Turquie pourrait également avoir un rôle plus actif, même si elle a récemment, par la voix de son vice-Premier ministre, exclu toute intervention étrangère. C’est sans doute le pays étranger qui peut le plus peser sur la Syrie.

Conclusion

Aujourd’hui, le rôle stabilisateur de la Syrie doit être nuancé. Depuis des décennies, Damas a brillamment entretenu la confusion entre la stabilité du régime, et son rôle stabilisateur. La stabilité du régime baathiste, au pouvoir en Syrie depuis 1963, et celle des dirigeants Assad, qui gouvernent le pays depuis 1970, sont une évidence. Mais le rôle stabilisateur est une illusion, tant, on l’a vu, le régime joue sur les rivalités au plan régional, et aujourd’hui entre les communautés au plan intérieur. A la lumière de ce qui s’est passé en Tunisie, Egypte et Lybie, on a appris que le temps levait ce genre d’illusion.

 

Questions/ débat:

Quelle évaluation faîtes-vous du soutien dont dispose Bashar Al-Assad? Car nous avons assisté à des manifestations de soutien au régime réunissant plus d’un million de personnes.

Il faut que le régime autorise l’entrée des journalistes dans le pays pour pouvoir faire une évaluation juste de ce soutien. On a du mal à évaluer combien sont avec ou contre le régime, il faut noter que le régime s’est délégitimé par la violence qu’il a mise en œuvre. Il y a une peur de la répression, une peur du lendemain qui est très forte (spectre de la guerre civile voire du danger islamiste). Les Alaouites identifient leur sort avec celui du régime, les Chrétiens se basent sur l’idée exagérée qu’ils ont besoin de protection dans leur propre pays, ces communautés ont cette idée que le régime (parti Baas) leur offrirait cette protection). Pour ce qui est des Frères musulmans, le danger islamiste est exagéré, il faut les confronter dans le jeu des élections et ce n’est pas sûr qu’ils remporteraient une majorité écrasante. Les manifestations pro-régime sont essentiellement composées de fonctionnaires qui sont contraints de manifester par peur de représailles. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’incident durant ces manifestations montre qu’il n’y a pas de complot comme le dit le régime.

Pourriez-vous nous donner plus de précisions sur les raisons de la révolte de la population syrienne ?

Cette révolution s’inscrit dans la mouvance des révolutions arabes avec des revendications économiques. La libéralisation économique n’a servi qu’à l’entourage de Bashar Al Assad ( la bourgeoisie sunnite qui s’est beaucoup enrichi). Il y a également des revendications locales, contre le rôle des milices qui sclérosaient l’économie.

Est-ce que les pressions économiques peuvent réellement aboutir à la chute du régime ?

La ville d’Alep, « la frondeuse », s’était soulevé mais s’est réconcilié avec le pouvoir sous Bashar. Il est difficile d’évaluer l’impact réel des sanctions. Le régime est habitué aux sanctions économiques mais elles peuvent tout de même avoir un poids. La Banque centrale syrienne envisage de faire ses transactions en rouble ou yen pour montrer que l’euro a pour elle peu d’importance. La Syrie est un enjeu pour l’influence entre sunnites ( Arabie saoudite) et chiites (Iran). Il faut également considérer le rôle de la Syrie dans le conflit israélo-arabe.

Quel rôle joue la question des minorités dans le conflit ?

Le régime s’appuie sur les minorités car la famille Assad est elle-même issue d’une minorité. Dans les années 1970s : une fatwa a été demandée par Hafad Al Assad pour rattacher les alaouites à l’Islam car le président syrien doit être musulman. La famille Al Assad utilise la peur du conflit confessionnel et la crainte des minorités pour maintenir son régime. La stabilité serait ainsi assurée uniquement par un régime fort.

Est-ce que la fin de l’histoire devra nécessairement être la chute du régime ? Est-ce que le régime ne serait pas réformable en soi ?

Les manifestants ne vont pas se décourager, la révolte dure depuis 9 mois , le régime a refusé toutes les possibilités de dialogue y compris le plan de paix arabe donc il ne semble pas réformable. On ne sait pas s’il va partir, toutefois, les conditions du départ détermineront la Syrie post Al-Assad ainsi que le rôle de l’armée (coup d’état ou simple protection de la population). L’intervention de la Turquie serait contre-productive. La Turquie pourrait rompre ses relations économiques avec Alep pour pousser les commerçants à s’engager (sanctions économiques) dans les manifestations.