08/11/2011

Midi de la Méditerranée – Tunisie: quels enjeux suite aux élections?

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE (21)

Tunisie : quels enjeux suite aux élections ?

par

Ahmed Driss

Président-directeur du Centre d’études méditerranéennes et internationales (CEMI) de Tunis

 Professeur de droit et de sciences politiques à l’Université tunisienne

Mardi 8 Novembre 2011

Organisé conjointement par l’Institut MEDEA et l’Assemblée des Citoyens et des Citoyennes de la Méditerranée

 à Generation Europe Foundation

Compte-rendu : Dalila Bernard

MOT D’INTRODUCTION par Geoffroy d’Aspremont, responsable de projets à l’institut Medea

Le 23 octobre dernier, les Tunisiens se sont rendus aux urnes pour décider de ceux qui construiront le futur régime de la république suite au départ de Zine Abdine Ben Ali en janvier dernier. Les résultats confirment les pronostics : le parti islamiste modéré de Rached Ghannouchi, le parti El Nahda remporte 40% des voix. Cette victoire pose une série de questions : pourquoi le parti islamiste Ennahda est quasi majoritaire? ce résultat aura-t-il une incidence sur la société tunisienne, quel projet de société pour demain? Quel est le poids des différentes forces politiques avant et après les élections? Quelles sont les chances pour la démocratie?

Ahmed Driss va tenter de nous éclairer sur ces enjeux en revenant sur les différentes phases de la révolution tunisienne, de la chute de Ben Ali à la tenue des premières élections libres du pays.

 

PRESENTATION DE L’ASSEMBLEE DES CITOYENS ET CITOYENNES DE LA MEDITERRANEE (ACM)

Par Vicent Garcès , député européen, administrateur du CERAI (Centro de estudios rurales y de agricultura internacional), membre de la coordination et du conseil consultatif ACM.

L’ACM est une initiative émanant de la société civile. Il s’agit du résultat de travaux de réflexion pour le lancement d’une initiative citoyenne dans l’espace socio-politique méditerranéen. Il existait de nombreuses plateformes euro-méditerranéennes liées au processus de Barcelone mais pas d’initiative citoyenne. L’idée est de mettre en avant un peuple méditerranéen dans sa diversité à travers la vision citoyenne. Les différentes étapes de la constitution de l’Assemblée et ses fondements sont inscrits dans la Charte constitutive de l’ACM. On y trouve également les principes et valeurs démocratiques qui ont inspiré la création de cette Assemblée, la liberté, le respect des droits humains, la tolérance sont au centre de ce projet. L’Assemblée est constituée de cercles citoyens présents dans un grand nombre de villes méditerranéennes qui mettent en place un espace de dialogue et de rencontres. Le Conseil consultatif de l’ACM comprend des personnes incarnant les valeurs de l’Assemblée : respect, pluralité et unité dans la diversité.

La première grande Assemblée a eu lieu à Valencia, elle a réuni des citoyens de toutes parts de la Méditerranée pour approfondir les questions de citoyenneté méditerranéenne et d’espace méditerranéen. A partir du début de l’année 2011 et l’explosion des revendications citoyennes dans le sud de la Méditerranée, l’ACM a pris une dimension d’autant plus puissante et pertinente.

La deuxième Assemblée se tiendra à Tunis du 1 au 4 décembre 2011 et sera axée sur les changements en cours en Méditerranée.

 

TUNISIE : QUELS ENJEUX SUITE AUX ELECTIONS ? par Ahmed Driss:

Il y a presque un an, on a assisté à l’immolation d’un jeune tunisien à Sidi Bouzid, cet évènement a été le déclencheur d’un mouvement de contestation qui a gagné toute la Tunisie et a abouti à la fuite du dictateur Ben Ali.

Les raisons du soulèvement en Tunisie

Les raisons du soulèvement en Tunisie sont multiples. Les raisons de départ sont socio-économiques, le mouvement a évolué par la suite pour devenir à coloration politique, pour la justice, la liberté, la démocratie. Il a été porté par des personnes totalement oubliées par le pouvoir central. Depuis l’indépendance du pays, la politique de développement s’est concentrée sur une bande de 150 km sur la côte tunisienne et a laissé de côté tout le reste du pays.

Il s’agissait d’un choix politique de développement des régions côtières aux dépends des autres régions. La Tunisie était divisée en deux parties : une Tunisie inutile et une Tunisie utile marquée par la concentration de tous les secteurs économiques. La grogne a commencé depuis 2008 avec le bassin minier de Gafsa où les enfants de miniers au chômage ont déclenché une rébellion qui a été sévèrement réprimée. En 2010-début 2011, le soulèvement n’a pas pu être écrasé.

Ceci peut être expliquée par deux raisons principales :

1)       Ceux qui appartiennent aux sphères du parti au pouvoir rencontraient les mêmes difficultés socio-économiques que tous les autres Tunisiens de la région, les jeunes diplômés ne trouvaient pas de débouchés professionnels, la sphère privilégiée a également été victime de la crise économique. Il y a donc eu un déclassement de la classe moyenne tunisienne en général qui perdait beaucoup de sa position et de ses intérêts alors qu’elle était le soutien principal du président Ben Ali.

2)      Le soulèvement a eu un relais se matérialisant dans l’UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail), le syndicat tunisien le plus puissant. Les structures locales de l’UGTT ont soutenu le mouvement. Le soulèvement qui a émergé de Sidi Bouzid, gagne rapidement les autres villes du pays y compris Tunis où les quartiers populaires sont beaucoup plus peuplés que certaines villes en Tunisie. Une fois que le mouvement atteint la capitale, il atteint un point de non- retour.

Concernant le rôle de l’armée dans la révolution, celui-ci est difficile à déterminer, on ne peut pas affirmer que c’est le non-soutien de l’armée à Ben Ali qui a fait chuter le régime. Le 14 janvier 2011, le président encore en place a paniqué pour une raison inconnue jusqu’à maintenant. Deux hypothèses sont envisageables : il aurait été abandonné soit par l’armée soit par son propre système sécuritaire. Le fait est que sa protection n’était plus assurée.

La phase de transition

Nous pouvons noter trois étapes dans la phase de transition :

1)     La formation du premier gouvernement de transition présidé par le dernier premier ministre sous Ben Ali, Mohammed Ghannouchi, qui a décidé de conserver la majeure partie du gouvernement en octroyant quelques sièges à l’opposition. Très vite, une nouvelle vague de contestation s’est formée (Kasbah 1) pour faire tomber le gouvernement.

2)     La deuxième étape est marquée par la formation d’un nouveau gouvernement sans ministres de Ben Ali, formé de technocrates, d’indépendants ou de membres de l’opposition. Le mouvement Kaasbah 2 a exigé l’élection d’une assemblée constituante.

3)     La mise en place du troisième gouvernement de transition qui s’est fixé comme objectif d’organiser l’élection de l’Assemblée constituante. Il faut noter le rôle clé de l’instance pour la transition politique dans la mise en œuvre des réformes. Cette instance est devenue une instance quasi-parlementaire et l’acteur principal de la transition. Elle a ainsi décidé de transférer la gestion des élections de l’administration (Ministère de l’intérieur) à une instance indépendante : l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE). En se montrant intransigeante quant aux règles de participation et notamment n’avoir aucun lien avec l’ancien régime, elle a su obtenir la confiance de tous les acteurs. L’organisation des élections est devenue de plus en plus complexe avec la multiplication d’acteurs politiques: de 9 à 116 partis politiques en plus des organisations s’apparentant à de partis. L’ensemble des acteurs voulaient avoir leur mot à dire dans la transition.

La question de la participation de ces nombreux acteurs aux élections fut difficile à trancher. Il s’agissait d’exclure les membres de l’ancien régime. Une liste secrète des personnes qui avaient une responsabilité dans le parti mais également dans le gouvernement fut établie. Le parti RCD (Rassemblement Institutionnel Démocratique) a été dissous par une décision de justice. Plus de la moitié des 116 partis n’ont pu participer aux élections car ils ne respectaient pas les conditions nécessaires de participation telles que le respect de la parité hommes/femmes par exemple.

Finalement, un grand nombre de listes importantes d’indépendants apparurent : 1600 listes dont la moitié appartenant à des partis et l’autre moitié d’indépendants. L’Assemblée Constituante touche au projet de la société tunisienne, ce qui explique l’immense intérêt suscité par ces élections.

Les résultats des élections et les perspectives

La pré-campagne et campagne électorales ont été des phases d’apprentissage. Les irrégularités n’ont pas été trop graves, il y a eu un affichage plus présent pour certains partis du à la différence des moyens financiers.

Les électeurs et les révolutionnaires sont deux acteurs différents de la société tunisienne. Les résultats des élections ne reflètent pas les choix de ceux qui ont fait la révolution. Les programmes des différents partis n’ont pas porté sur les enjeux de la révolution.

Le parti Ennahda qui a obtenu 40% des suffrages exprimés et 91 sur les 217 sièges de l’Assemblée constituante n’a pas du tout participé à la révolution. Ses dirigeants étaient en prison ou en exil. La révolution était totalement apolitique et il n’y a eu aucun encadrement politique lors de ses différentes phases. Il n’y a pas un mouvement politique qui peut revendiquer son leadership de la révolution.

Ces partis politiques qui sont censés être élus pour écrire une constitution, n’ont pas abordé cette question car ce n’est pas ce qui intéressait l’électorat qui lui se focalisait sur les questions de l’emploi et du développement économique et social du pays.

Le programme de certains partis a été utopique, Ennahda a par exemple promis la création de 500 000 postes. Le contenu des campagnes a souvent été populiste, disant aux électeurs ce qu’ils souhaitaient entendre . Une des listes indépendantes, la Pétition Populaire, qui a fait un bon score aux élections (troisième place) a prôné le « tout gratuit » aux électeurs. Elle n’a tenu ni véritable campagne, ni meeting, son discours était simple et populiste s’adressant à des personnes frustrées par des décennies d’exclusion des systèmes politique et économique tunisiens.

Ennahda a puisé sa légitimité dans son statut d’opposant historique au régime de Ben Ali mais il a également eu recours à la stratégie des 3 M : Money, Mosquee, Material support. Il a par exemple offert le mouton de l’Aid jusqu’à la veille du scrutin à des familles tunisiennes. On a également noté l’orientation politique de la prêche dans certains cas.

Le parti Ennahda n’a pas l’intention de transformer la société tunisienne et de proposer un autre projet, le danger vient de la base d’Ennahda, de la société tunisienne elle-même qui est plus conservatrice que les dirigeants de ce parti. Le défi c’est de pouvoir influencer sa propre base électorale pour dans un sens modéré.

Ennahda n’est donc pas un parti radical, c’est un parti politique comme un autre. Les perspectives sont plutôt positives. Les Tunisiens ont voulu monter, avec ces élections, qu’ils peuvent être un exemple. Le défi actuel est à la fois d’être indulgent et vigilent car il s’agit d’une phase d’apprentissage pendant laquelle des fautes peuvent être commises.