14/12/2011

L’Orient, une altérité sans cesse reconstruite

par Mathieu Bouchard

En fait, tout se passe comme si plus l’Europe allait mal, plongée dans une crise tout à la fois économique, sociale et démocratique, il lui fallait un Autre qui aille bien plus mal qu’elle et qui, par comparaison, la rassure sur sa propre condition. La coïncidence entre ce qu’on a appelé le printemps arabe et ce que l’on nommera peut-être un jour l’automne ou l’hiver européen a, en effet, ceci de particulier qu’elle tend, de premier abord, à supprimer l’altérité fondamentale, celle d’un Orient à l’arrêt, contre laquelle l’Europe s’est définie depuis trois siècles. Or, ce bouleversement survient au moment-même où les sociétés européennes, malmenées, auraient certainement le plus besoin d’être (ré)confortée quant à leur leadership si ce n’est politique du moins moral.

Il nous semble en effet que les nombreuses critiques formulées, en France en particulier, dans la foulée des élections tunisiennes, marocaines et égyptiennes renseignent finalement moins sur l’évolution de la rive méridionale de la Méditerranée que sur ce qui se passe dans certains esprits de la rive septentrionale. Le – relatif – succès de partis « islamistes[1] » aux différentes élections organisées dans le monde arabe, auquel s’ajoute la volonté déclarée de certains dirigeants libyens de faire de la charia la source du droit du pays, a entraîné un tonnerre de réactions foncièrement alarmistes et malveillantes dont l’édito de Christophe Barbier dans L’Express du 25 octobre dernier nous semble constituer un bon exemple.

Souhaitant exprimer une « peur » qui « est celle de l’islamisme, celle d’un pouvoir barbu et liberticide, dont les imams psychopathes remplaceraient les militaires d’opérette et les despotes débauchés d’hier », l’éditorialiste nous livre une vision d’un Orient qui, loin de s’engager dans un double mouvement d’émancipation sociale et de démocratisation, ne ferait finalement qu’échanger ses vieilles chaînes pour des chaînes encore plus dures. Les discours traditionnels sur l’Orient, souvent désigné, contrairement à l’Europe, comme un espace archaïque aux portes duquel le progrès social et démocratique se serait arrêté, se renouvellent ainsi ou plutôt s’adaptent à l’actualité pour continuer à en faire l’envers de l’Occident, cet espace que l’auteur définit comme celui des « enfants béats de Danton et de Rousseau ».

Pour Christophe Barbier, le printemps arabe n’est qu’un leurre. L’éditorialiste fait ainsi mine de se demander « si rebelles et révoltés [n’auraient pas] œuvré, à leur insu, pour préparer le règne des imams », les sociétés arabes, qui « sont comme un enfant effrayé par ses premiers pas dans un monde vertigineux », manquant singulièrement d’une culture de la démocratie pour laisser prospérer celle-ci, la preuve étant donnée par l’exemple de l’Algérie qui « faillit tomber dans l’intégrisme par la fente des urnes » et où « il fallut interrompre le processus électoral et engager la bataille armée ».

De plus, à l’immaturité, les sociétés arabes ajouteraient un deuxième vice : celui d’être essentiellement musulmanes – l’islam étant implicitement défini par Christophe Barbier comme une maladie. Récusant l’exemple turc que « les sirènes de l’optimisme » se plairaient à chanter « à tue-tête » pour prouver qu’il est possible de bâtir une démocratie en terre musulmane, l’éditorialiste explique que la Turquie bénéficierait, à l’inverse des pays arabes, de la « cure de laïcité » et du « vaccin » qui lui auraient été distillés par Mustafa Kemal afin de la préserver de l’islam, celui-ci étant donc présenté comme un risque pour la démocratie que seuls un « vaccin » et une « cure » pourraient vaincre, au moins pour un temps.

Conclusion suggérée : la démocratie telle que nous la connaissons en Occident serait chose difficile ou impossible de l’autre côté de la Méditerranée où l’on aurait affaire à des sociétés immatures et malades car musulmanes ; pire, elle y serait même dangereuse puisque susceptible de permettre à des islamistes de bénéficier de l’onction démocratique en cas de victoire électorale. Et l’auteur de considérer que le soutien aux dictateurs renversés fut « cynique mais valable » et de se demander si les « élections promises [sauront] nous éviter la nostalgie de l’ordre tyrannique ».

Au final, si tout a changé en apparence en quelques mois dans le monde arabe, au fond, rien n’aurait véritablement bougé. Les sociétés arabes étaient prisonnières de leurs tyrans qui auraient cependant eu le mérite de les protéger et de nous protéger de l’islam et de l’islamisme. Aujourd’hui, le garde-fou ne serait plus et le monde arabe aurait troqué ses chaînes pour celles de la religion.

Le constat de l’irréductibilité du monde arabe ou musulman à la démocratie gêne cependant. Primo pour la méthode qui lui précède. Dans son édito, Christophe Barbier parle du « règne des imams » à venir. La formule est choc. Mais en toc. Dans le texte publié sur le site Internet du magazine, un hyperlien, censé servir de caution intellectuelle, pointe de l’expression vers un autre article du journal, écrit par le correspondant du magazine en Égypte. L’analyse de l’éditorialiste à Paris serait-elle étayée par le travail du reporter sur le terrain ? Que nenni ! Dans l’article lié, s’il est question des Frères musulmans égyptiens, il n’est absolument pas question d’un règne des imams ou d’une incompatibilité entre l’islam et la démocratie. Au contraire, il y est écrit que les Frères musulmans « reprennent à leur compte les revendications portées par les démocrates laïques : protection des libertés, défense des droits de l’homme, bonne gouvernance. » Faisant fi des observations et des enquêtes menées sur place, il est donc des éditorialistes, dont les écrits sont bien plus souvent influents que ceux des reporters, qui contribuent à spéculer sur l’évolution d’un monde qu’ils connaissent mal.

Secundo pour les présupposés que porte l’idée d’une incapacité fondamentale des sociétés musulmanes ou arabes à la démocratie. Car sous couvert de dénoncer les succès actuels ou éventuels des partis dits islamistes aux élections qui vont désormais rythmer la vie politique de pays engagés dans la voie de la démocratie représentative, les auteurs qui, comme Christophe Barbier, considèrent plus ou moins clairement que l’islam et la démocratie ne peuvent se concilier ne font finalement que recycler de vieux lieux communs sur la coupure Orient-Occident en faisant de ces deux mondes deux caricatures – l’une sombre, l’autre éclairée – et en oubliant une fois de plus non seulement les interactions mais aussi les similarités. Après tout, si la place de la religion dans la vie publique et politique est une question légitime au sud de la Méditerranée, ne l’est-elle pas aussi ou ne devrait-elle pas l’être également dans certains pays du nord où certaines constitutions nationales et certains partis se réfèrent explicitement au christianisme ? Considérer a priori que ce qui est ou a été possible avec le christianisme, par exemple agir en politique au nom de valeurs religieuses, ne l’est pas par essence avec l’islam revient, encore une fois, à bâtir deux cadres distincts : l’un – l’Occident – engagé dans la temporalité de l’histoire, l’autre – l’Orient – nécessairement figé et prisonnier de ses déterminismes[2].

Tertio pour les effets liés à ce genre de discours. Car, performatifs, ces discours n’ont de cesse d’entretenir et de créer du « nous » et du « eux », au risque que non seulement nous entérinions la dualité Occident-Orient mais que les populations dites orientales reçoivent et intériorisent ce qui est dit à leur propos et considèrent, à leur tour, que la démocratie n’est point faite pour elle.

Il n’est évidemment pas nôtre de soutenir les mouvements politiques dits islamistes ni d’affirmer que leur arrivée au pouvoir dans le monde arabe ne s’accompagnera pas d’un durcissement des mœurs. Mais il nous semble que leur condamnation a priori par certains journalistes ou intellectuels influents sert surtout à réinventer un Orient qui permette, en contrepoint, à l’Europe, malgré la crise financière, la crise sociale et l’influence grandissante de l’extrême droite, de continuer à s’ériger en phare et bastion du progrès et de la démocratie. Au risque de rater l’occasion de renouer avec un monde qu’elle s’était aliénée en soutenant ses dictateurs.

 

Mathieu Bouchard (Université Paris 1) achève, sous la direction de Robert Frank, une thèse de doctorat, intitulé « Les Français et le Moyen-Orient (1947-1958). Une histoire culturelle des relations internationales », sur l’image et la place du Moyen-Orient dans la société française de la IVe République. Il est l’auteur d’un ouvrage, L’exode palestinien. Construction d’une représentation occidentale du conflit israélo-arabe (Paris, l’Harmattan, 2003), et de plusieurs articles



[1] Si les normes typographiques le permettaient, il faudrait décupler les guillemets tant le terme, devenu un lieu commun du discours journalistique, tend à englober dans une même totalité des partis, des organisations, des individus et des motivations très disparates.

[2] Chroniqueuse au Monde, Caroline Fourest analyse ainsi le programme des Frères musulmans au travers des écrits d’Hassan Al-Banna, qui datent des années 1930, comme si le temps n’existait ni pour les Frères musulmans ni pour le monde arabe. En Europe, il ne viendra cependant jamais à l’idée de personne de juger d’un parti ou d’un mouvement politique en se référant à des doctrines vieilles de plusieurs décennies, même si elles furent à l’origine du parti ou du mouvement.