19/12/2011

Le Printemps arabe entre promesses et peurs

par le Professeur Bichara Khader

CERMAC, UCL

La bourrasque qui a arraché Ben Ali de Tunisie de son piédestal, le 14 janvier 2011, n’arrête pas de souffler sur le monde arabe. En Egypte, Moubarak, est contraint à la démission et est déféré, sur une civière, devant un tribunal national. Kadhafi, le Guide fantasque de Libye, blessé, est sommairement exécuté, emportant, dans sa tombe, des secrets bien embarrassants pour les occidentaux. Ali Saleh, au Yémen, s’est résolu à accepter le plan du Conseil de Coopération du Golfe qui l’enjoint de se retirer. En Syrie, le régime ba’thiste, autiste, agite des épouvantails de guerres communautaires et d’instabilité régionale, mais  il est aux abois. A Bahrain, la monarchie sunnite, contestée par la majorité chiite de la population, ne tient que grâce à la protection de l’Arabie Saoudite qui craint un ras de marée chiite et au soutien des Etats-Unis qui  ont, dans ce pays, la plus grande base navale  américaine dans le Golfe. En Jordanie,  le Monarque Hachémite, fait et défait les gouvernements affichant une volonté de lutte contre la corruption, mais sans calmer les manifestants. Au Maroc,  le Roi amortit le choc en annonçant quelques modifications constitutionnelles. L’Algérie, échaudée par la guerre civile des années 90, vit à l’abri de l’armée et des pétrodollars. Les pays du Golfe achètent le silence de leurs populations par de généreux subsides et des emplois publics.

Ainsi, les arabes, humiliés, indignés et en colère,  se soulèvent. La Tunisie a enclenché le mouvement, imparable et irréversible. Pendant trop longtemps, «  la Tunisie des plages avait totalement occulté la Tunisie des rages ».   Révoltes, soulèvements, révolutions, convulsions, peu importe la sémantique car dans l’histoire contemporaine du Monde arabe, il y aura désormais l’avant et l’après 2011. Est-ce un effet domino ? Est-ce un effet contagion ?  Peut-être pas. Certainement un effet d’exemplarité, un effet de démonstration. Les situations des pays arabes sont différentes sur le plan social, économique, politique, géographique, et sur le plan des alliances extérieures. Mais le mal est commun et structurel : brèche énorme entre les déshérités et les repus, fatigue de populations jeunes de régimes vieillissants et corrompus, qui  non seulement  ont fait voler en éclats, le rêve de sauver la Palestine des griffes de l’occupation, mais se sont révélés politiquement ineptes et économiquement  incapables de nourrir leurs populations et de leur ouvrir un horizon d’espérance. Tenaillés par le manque et l’oppression, les jeunes arabes ont fini par briser le mur de la peur derrière lequel se protègent les dictateurs.

Le monde entier a été surpris par ce brutal surgissement de cet élan révolutionnaire. Surprise d’autant plus forte que la rupture intervient au sein d’un monde arabe, longtemps perçu, comme réfractaire à la vague démocratique, rétif au changement au point que ce monde était devenu, pour beaucoup d’occidentaux, une  source de perplexité permanente, presque une sorte d’anomalie historique.

Un an après ce spectacle enthousiasmant de peuples arabes, enfin debout, faire un bilan est prématuré. Car nous sommes encore dans la phase de l’élan révolutionnaire et non dans celle de l’état démocratique. Et le passage de l’une à l’autre n’est pas dénué de périls, d’hypothèques, de contraintes, de risques. Les jeunes ont déboulonné des présidents : le changement de régime est une autre paire de manches. Changer de régime  signifie enraciner la démocratie et l’Etat de droit, bousculer les mentalités, diffuser la culture démocratique qui ne se limite pas à l’exercice électoral.

Nous sommes dans une période de transition. Et les transitions ne se ressemblent pas nécessairement. La Tunisie, pays homogène, doté d’une petite armée nationale et d’un passé de lutte contre la dictature, la transition se fait en douceur. Les islamistes d’Ennahhda sont sortis vainqueurs des urnes. Rien d’étonnant, c’est le parti des « torturés  et des exilés du régime », c’est un parti qui est proche du peuple disposant de milliers de mosquées qui sont autant de tribunes électorales, et c’est un parti crédité d’une image d’honnêteté et qui tient un discours identitaire dans un pays majoritairement croyant et fier de son islamité. Pourquoi s’en inquiéter ? Il faut d’abord  se réjouir que les tunisiens ont  pu voter, pour la première fois, librement. Les islamistes devront s’adapter aux contraintes du pays, notamment économiques, se montrer accommodants et pragmatiques, pour répondre aux besoins de la population. Bref, ils devront tenir un discours moins idéologique. A défaut, ils perdront tout leur crédit. Comme dit le proverbe arabe «  fil maydan, tchouf el foursan » :c’est au champ de course que se révèle le bon cavalier. Une chose est certaine, la Tunisie réunit toutes les conditions pour réussir et si la révolution tunisienne est, d’aventure,  confisquée, détournée, récupérée ou pervertie, il n’y aura aucun espoir que la démocratie s’enracine ailleurs.

En Egypte, la situation s’est compliquée avec le Conseil militaire qui multiplie les errements : maintien de l’Etat d’urgence, jugements de manifestants devant des tribunaux militaires, manœuvres dilatoires dans le procès de Mubarak, volonté d’empêcher le contrôle du gouvernement sur «  le budget de l’armée » et finalement répression sanglante. Un pharaonisme politique est en train de se mettre en place, à l’instigation de l’armée. A cette mauvaise nouvelle s’ajoute une autre : la percée électorale, non pas des Frères musulmans, dont le parti «  Justice et liberté » a raflé plus de 40 % des voix dans les deux premiers tous électoraux, mais des salafistes qui réalisent le 2ème meilleur score électoral. Or  ceux-là constituent un réel danger pour la cohésion de l’Egypte, la cohabitation des communautés religieuses, le décollage économique et les libertés générales. Certes il sera difficile que les Frères Musulmans et les Salafistes forment un gouvernement, à eux seuls. Ni les égyptiens, ni l’armée, ni les Frères musulmans, ni le monde extérieur ne le souhaitent. Mais les deux groupes joueront un rôle important dans la rédaction de la Constitution qui pourrait rogner sur les acquis des femmes et des minorités.

La Libye est un pays hors norme. Libéré avec l’aide de l’Otan, il doit d’abord cicatriser ses blessures, s’engager dans une justice transitionnelle, mettre sur pied un corps de police et une armée dignes de ce nom, dépasser les clivages régionaux et les divisions tribales, bref construire un Etat, en commençant  par les fondations. Des heurts entre factions et des règlements de comptes sont encore possibles. Le gouvernement semble sur les bons rails : il ne manque ni de volonté, ni de moyens dans un pays disposant des plus grandes réserves de pétrole de toute l’Afrique. Mais une démocratie «  à l’anglaise » en Libye demeure une vue de l’esprit.

Ailleurs, au Yémen, la géographie du pays, les clivages tribaux, les intérêts géostratégiques des acteurs régionaux (l’Arabie Saoudite) et internationaux «  les Etats-Unis », donneront à la transition «  démocratique » une coloration particulière, mais pas nécessairement une stabilité immédiate.

Les douleurs d’accouchement démocratique se poursuivront dans les autres pays. Une chose est sûre : on ne peut sortir le bébé démocratique des entrailles des dictatures par césarienne, à coups de bistouri, comme les Américains ont voulu faire en Irak. La démocratie exige une maturation culturelle et beaucoup de patience, de débats, de compromis, de  sagesse. Mais les incertitudes de la transition seront légion et  peuvent assombrir le chemin car  si les peuples font l’histoire, ils ne savent pas l’histoire qu’ils font.