16/12/2011

Les premiers pas hésitants de la démocratie tunisienne

La toute jeune démocratie tunisienne fait ses premiers pas sous le regard intransigeant des Tunisiens, lassés par des décennies d’immobilisme et qui ont besoin de véritables changements. Le chemin vers la démocratie n’est jamais sans embûche. La bataille pour un projet de société oppose frontalement les laïcs aux islamistes, les démocrates acharnés aux partisans du consensus.

Après avoir adopté une « petite Constitution » la semaine dernière, les membres de l’Assemblée constituante tunisienne viennent de choisir un nouveau président, Moncef Marzouki et un nouveau chef de gouvernement, Hamadi Jebali, vient d’être désigné. L’adoption de la mini-Constitution par l’Assemblée constituante, issue des urnes le 23 octobre dernier, n’a pas été sans heurts et le choix de Marzouki a également été sévèrement critiqué.

Les sit-ins quotidiens devant le palais du Bardo, siège de l’Assemblée constituante, témoignent du climat de méfiance présent au sein de la population tunisienne. Les manifestants dénoncent le « coup d’Etat démocratique » d’Ennahda et parlent de retour à l’absolutisme. Ils semblent beaucoup moins enthousiastes que les Occidentaux qui applaudissent des deux mains la jeune démocratie tunisienne pleine de promesses.

Qu’en est-il réellement des avancées politiques en cours en Tunisie ? Est-ce qu’il s’agit de faire un pas en avant pour deux pas en arrière ?

La « petite Constitution » qui vient d’être adoptée est censée organiser, de façon provisoire, le fonctionnement des pouvoirs publics. Malgré la large victoire d’Ennahda aux élections d’octobre dernier, le parti islamiste va gouverner au sein d’une coalition tripartite avec le Congrès pour la République et Ettakatol. L’adoption de cette Constitution, adoptée à une large majorité, a été sévèrement critiquée par la société civile et les partis d’opposition qui y voient un non-respect de l’équilibre des pouvoirs et un danger pour la démocratie en construction.

L’article 10 a fait l’objet de vifs débats, alors que le chef du gouvernement y était omnipotent dans le texte de départ, il perd quelques prérogatives dans la version négociée. Le texte adopté reste tout de même très favorable aux objectifs de départ d’Ennahda, qui renforce sa position déjà dominante. La quasi-totalité des pouvoirs sont conférés au gouvernement formé par le parti majoritaire. La seule concession faite par Ennahda a été d’abaisser le seuil pour le vote d’une motion de censure des deux tiers à la majorité simple. Le chef du gouvernement est de fait indélogeable grâce au soutien d’Ennahda et de ses alliances, il en est de même pour le Président de la République et le Président de l’Assemblée constituante qu’on ne peut déloger qu’à une majorité des deux tiers. Le fait qu’Ennahda s’approprie l’ensemble des portes-feuilles clés (le ministère de l’intérieur, les affaires étrangères et la justice) ne fait que confirmer la mainmise du parti islamiste sur le système politique tunisien.

Le Président ne semble, quant à lui, jouer qu’un rôle honorifique. Marzouki est considéré par l’opposition comme un pantin d’Ennahda. Ses récentes déclarations maladroites n’ont pas contribué à assurer sa crédibilité, il a par exemple été accusé de stigmatiser les femmes non-voilées lors de son premier discours officiel en les désignant de safirat, terme à connotation péjorative désignant des femmes ne répondant pas aux exigences religieuses.

Un des enjeux clés en Tunisie et dans l’ensemble des pays arabes en transition est le redressement économique pour répondre aux attentes de ces peuples. Hormis des déclarations visant à rassurer les investisseurs étrangers, Ennahda ne semble pas avoir de plan bien ficelé pour assurer aux Tunisiens la justice économique qu’ils réclament. Il est question de développer l’économie solidaire mais le financement des projets est encore bien flou. Au niveau politique, les choses ne sont pas plus claires, les Tunisiens attendent un projet de société complet et un strict respect des principes démocratiques. L’omnipotence d’un parti et le non-respect de l’équilibre des pouvoirs ne sont pas censés faire partie du plan. Les premiers pas de la démocratie tunisienne peuvent être hésitants mais doivent demeurer prudents au risque de remettre en cause les acquis de la révolution.

Dalila Bernard