06/01/2012

Israël est-il en train de devenir une théocratie ?

Le sionisme des origines, celui qui a permis l’édification de l’Etat d’Israël, était au départ un mouvement socialisant et laïc. Theodor Herzl, le père de la nation, n’avait jamais imaginé confier les affaires du futur Etat des Juifs en Palestine aux religieux. En réalité, d’aucuns pensent qu’Israël ait été un jour socialiste mais la globalisation, l’accélération de l’ultralibéralisation de l’économie israélienne, l’individualisation de la société, ainsi que l’alignement de la société israélienne sur toutes celles du monde occidental prouvent que le pays a naturellement abandonné une partie de ses fondements idéologiques. Pourrait-il en être de même un jour avec la thématique religieuse ? Doit-on craindre une théocratisation de la scène politique et sociale israélienne ?

Les récents évènements autour des ultra-orthodoxes prouvent qu’Israël est en perpétuel tiraillement avec les différentes composantes de sa société qui ont parfois du mal à cohabiter. Le week-end du nouvel an fut tendu à Jérusalem et la manifestation d’ultra-orthodoxes, de la secte des Sicaires, déguisés en prisonniers des camps de concentration portant l’étoile jaune a suscité l’émoi de tout un pays. Ces derniers protestaient contre les médias et les laïcs en scandant les propos suivants : « Les juifs ne sont pas des sionistes, les sionistes ne sont pas des juifs mais des racistes ». Entendons racistes contre les ultraorthodoxes qui se sentent stigmatisés depuis le début de la crise sociale qui a débuté l’été dernier et qui se radicalisent dans leur attitude. Vivant en marge de la société, la communauté des « haredim », littéralement « ceux qui craignent Dieu », ont fait parler d’eux à plusieurs reprises et entendent faire respecter la Halakha, la loi juive de séparation des sexes: Yocheved Horowitz, Tanya Rosenblit et Na’ama Margolese s’en souviennent encore. La première contestait le fait de devoir aller à l’arrière d’un bus comme il est de coutume dans les lignes « kasher » afin de laisser la place aux hommes à l’avant du véhicule. La seconde fut stigmatisée pour les mêmes raisons et la troisième, la petite Na’ama, 8 ans, a fait le tour des chaînes de télévision du pays en témoignant en pleurs des attaques verbales et des crachats qu’elle a reçu à Beit Shemesh en s’habillant de manière soi-disant trop légère pour les haredim.

Il faut bien comprendre que le phénomène de théocratisation des esprits n’est pas tout à fait nouveau en Israël. A la création de l’Etat en 1948, les plus fervents opposants à l’établissement d’un foyer juif en Palestine furent justement les juifs religieux rigoristes, fermement opposés aux sionistes laïcs. Pour eux, la matérialisation d’Israël ne pouvait survenir qu’à l’arrivée du messie. En achetant leur adhésion par de nombreuses allocations sociales, les gouvernements successifs se mettaient de leur côté une ressource clé pour la logique de peuplement du pays et garantissaient la majorité juive. Par la suite, les politiques leur ont accordé le droit de ne pas servir dans l’armée et d’être exempté du service militaire. A ce prix là, les ultra-orthodoxes sont devenus en quelques décennies la principale caution morale du pays et surtout le principal socle religieux et identitaire dans la sauvegarde de l’identité juive. Aujourd’hui, les tensions renaissent entre religieux et laïcs car la plus grosse crise sociale qu’ait traversé le pays et les plus grosses manifestations conséquentes jamais survenues jusque là dans le pays désignaient deux boucs émissaires à la crise économique et à la faillite de l’Etat providence : les ultra orthodoxes qui ne concourent pas à l’activité du pays et deviennent un fardeau et les colons nationalistes qui coûtent cher avec l’occupation des Territoires (qu’ils appellent Judée-Samarie). Les ultra-orthodoxes représentent 10% des Israéliens et pourraient en représenter plus de 15% en 2025, selon le gouvernement.

La question est aujourd’hui plus politique que jamais. Preuve en est le poids que le religieux politisé a pris depuis l’arrivée historique de la droite en 1977 et la constitution du Bloc de la Foi, le « Gush Emounim», qui accorda une existence politique officielle inédite aux colons défendant le Grand Israël, après la défaite historique de la gauche socialiste et laïque. Preuve en est encore le mode de scrutin en Israël et l’enracinement de la société à droite toute depuis dix ans : le gouvernement de Benjamin Netanyahou et d’Avidgor Lieberman ne tiendrait pas sans le concours des partis religieux. Et le problème est bien là pour cette démocratie « laïque » qui tente de résister aujourd’hui: toute coalition gouvernementale semble vouée à l’échec sans l’appui des religieux et donc des trois partis que sont le Shass, l’Agoudat Israel et le Degel Hatorah.

 

Sébastien Boussois