22/01/2012

Maroc : la révolution des petits pas ?

« Ceux qui rendent une révolution pacifique impossible rendront une révolution violente inévitable » disait J.F.Kennedy et c’est exactement ce que tente d’éviter Mohammed VI au Maroc. Le Maroc est l’un des rares pays arabes à ne pas avoir été touché, ou presque, par la vague révolutionnaire. Sans passer par une révolution, le pays semble lancé sur la voie des avancées démocratiques. En témoigne l’adoption de la nouvelle constitution par référendum en juillet dernier et les élections législatives qui ont en suivi. Le royaume a fait le choix des réformes graduelles pour éviter un grand bouleversement qui risquerait de menacer la monarchie en place. Mais peut-il y avoir changement profond sans révolution et sans rupture avec le passé ? Où en est la transition démocratique au Maroc et est-ce que les réformes promises auront vraiment lieu ?

En arrivant au pouvoir en 1999, le jeune roi Mohammed VI a marqué une rupture considérable avec le règne brutal de son père au pouvoir depuis 1961. La poursuite et la torture des opposants étaient monnaie courante -comme l’a montré l’exemple de la famille du général Oufkir (responsable d’un putch militaire échoué) détenue dans l’une des prisons secrètes de Hassan II, pendant dix neuf ans.

Le nouveau monarque se construit une image de roi moderne et réformateur. Il a pris un certain nombres de mesures progressistes pour libéraliser le pays. Il a par exemple créé l’Instance Equité et Réconciliation chargée de révéler les crimes commis pendant le règne de Hassan II, sans pour autant que les responsables soient poursuivis. Il a aussi fait adopter une mesure phare en faveur du droit des femmes, la Moudawana, qui rend la polygamie illégale et réforme le code de la famille.

Mohammed VI a résisté à la vague des révolutions arabes en réagissant rapidement dès les premiers signes de contestation. Pour répondre aux manifestations issues du mouvement du 20 Février, il décide dès mars de réviser profondément la Constitution et d’organiser des élections législatives anticipées. La nouvelle Constitution -adoptée par référendum en juillet dernier- prévoit que le roi abandonne une partie de ses prérogatives au chef du gouvernement et que le Parlement dispose de pouvoirs plus élargis. Les islamistes du Parti Justice et Développement (PJD) sont arrivés en tête des élections du 25 novembre dernier. Ce parti est résolument monarchiste et ne remet aucunement en question le pouvoir du Roi.

Ces mesures n’ont toutefois pas suffi à répondre aux exigences du mouvement du 20 Février, qui estime que le PJD a toujours fait partie du paysage politique marocain très corrompu et n’apporte pas la rupture souhaitée par le peuple. Il est vrai que dans le contexte du vent de liberté qui a soufflé sur les pays arabes, le Maroc aurait pu faire bien mieux. Les manifestants du 20 Février exigent un changement politique profond, la fin de la corruption et la mise en place d’une monarchie constitutionnelle. Or, les élections législatives n’ont pas suscité l’engouement attendu. L’organisation du système électoral ne permet pas la domination d’une force politique sur une autre au Parlement, les différents partis ne peuvent donc gouverner qu’au sein d’une coalition. Les partis politiques demeurent ainsi faibles et le pouvoir reste aux mains du roi.

La nouvelle Constitution est  véritablement progressiste. Jamais un chef de gouvernement marocain n’a disposé d’autant de pouvoirs. En théorie, ce gouvernement est le plus puissant de l’histoire du Maroc et son chef a été choisi au sein du parti qui a remporté le plus de sièges aux législatives. La reconnaissance de l’amazighe comme deuxième langue officielle du pays est aussi une avancée considérable qui doit être soulignée. Désormais, la question est de savoir si le roi respectera les dispositions de la nouvelle constitution et laissera au chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, les mains libres pour mener à bien les réformes économiques nécessaires. Ce nouveau gouvernement se retrouve face à des défis économiques de taille avec un taux de chômage des jeunes de plus de 30%, alors que le déficit public avoisine les 6%. Le scepticisme s’est installé depuis les élections, puisque la nouvelle constitution prévoit que le premier ministre remplace le roi en tant que chef du gouvernement. Pourtant, le roi a formé son propre cabinet. Pour être crédible, le premier ministre devra marquer son indépendance face à un roi omnipotent. Si le Maroc souhaite réellement prendre le chemin de la monarchie constitutionnelle, un véritable contrôle doit pouvoir être exercé sur le roi. Pour l’instant, il dispose encore de pouvoirs très étendus, demeure chef de l’armée, des autorités religieuses et judiciaires. Pour beaucoup, ces réformes n’ont permis que l’émergence d’un exécutif bis.

La question de la corruption du régime n’aide pas à établir la crédibilité du roi dans ce chantier de réformes. Alors que WikiLeaks a révélé l’étendue de la corruption de la famille royale, le magazine américain Forbes a quant à lui introduit Mohammed VI dans la liste des monarques les plus fortunés de la planète. Il y apparaît en septième position, avant le roi du Qatar, avec une fortune de 7,5 milliards de dollars. Dès le début de son règne, l’affairisme du jeune roi a été sévèrement critiqué. Il a assuré sa domination sur l’immobilier, l’agroalimentaire et le secteur bancaire. Ceci s’ajoute à l’absence de liberté de la presse où les médias indépendants disparaissent progressivement grâce à l’arme financière. Les lignes rouges que sont la religion, le roi et la monarchie semblent impossible à franchir.

Personne ne s’attend à ce que le Maroc passe d’une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle du jour au lendemain. Le pays va sans doute dans la bonne direction mais le roi doit non seulement respecter scrupuleusement les réformes adoptées mais également montrer clairement qu’il ne s’agit ici que de la première étape d’une longue série de réformes.  Mohammed VI ne subit pas le même type de pressions que les autres chefs d’Etats arabes , il dispose encore d’un large soutien auprès de la population en tant que Commandeur des Croyants. Pour autant, il ne devrait surtout pas sous-estimer l’importance des exigences populaires pour plus de démocratie et de justice sociale car la vague révolutionnaire ne semble épargner personne.

 

Dalila Bernard