18/01/2012

Midi de la Méditerranée – Les sociétés européennes et le printemps arabe

 LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE  (23)

Les sociétés européennes et le printemps arabe

Jeux de miroirs dans une région en transformation

par

Mathieu BOUCHARD

Mercredi 18 janvier 2012 de 12h30 à 14h

Organisé conjointement par l’Institut MEDEA et le Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient CCMO

avec le soutien de

Generation Europe Foundation

 

Par cette analyse, nous tenterons de voir si le printemps arabe, ou ce que l’on entend sous ce nom, a modifié la façon dont les Européens se représentent la Méditerranée ou le monde arabe à l’aide d’un double cadre, pragmatique et théorique.

D’une part, nous ne souhaitons pas dissocier les représentations des pratiques dans lesquelles elles s’inscrivent[1]. Autrement dit, il nous faut déterminer quels sont les usages, politiques sociaux, culturels, etc., que font les Européens de la Méditerranée et du monde arabe pour voir dans quelle mesure ils ont pu être altérés ou modifiés par les événements des douze derniers mois.

D’autre part, nous considérons que les représentations de la Méditerranée ou du monde arabe participent historiquement, par un système de miroirs, aux représentations que les Européens ont d’eux-mêmes[2]. En particulier, nous devons nous demander comment l’évolution interne des sociétés européennes influe sur ses rapports avec le monde arabe et méditerranéen.

Par ailleurs, il nous faut aussi questionner le concept de sociétés européennes : face à la Méditerranée et au monde arabe, peut-on parler d’Européens ou doit-on d’abord parler de Français, d’Italiens, de Belges, d’Allemands, de Britanniques, etc. ?

Ce cadre posé et en l’état actuel des choses, il nous semble que ce qu’on a appelé le printemps arabe a moins servi à modifier les représentations que les Européens ont du monde arabe, ou plutôt d’un monde arabe, qu’il n’a permis de révéler ou de rappeler à la fois leur profondeur historique et le rôle qu’elles jouent dans l’image que les Européens ont d’eux-mêmes.

 

Un cadre historique particulier

 

En effet, s’il n’est pas impossible que le printemps arabe provoque, à terme, une transformation des représentations qui échappe aujourd’hui à l’observateur, les discours qu’il a suscités jusqu’alors s’inscrivent majoritairement dans une temporalité qui relève de la longue et moyenne durée. Une mise en perspective historique s’avère donc nécessaire.

Dans ses travaux, Edward Saïd a su montrer comment la science et la littérature européennes des derniers siècles avaient su former et forger une catégorie conceptuelle permettant, par contraste, de définir ou distinguer l’Europe conquérante et coloniale : l’Orient. Décrit comme archaïque, statique, féodal et fanatique, celui-ci apparaissait ainsi comme le négatif d’une Europe idéale, moderne ou engagée sur la voie de la modernisation, progressiste et éclairée[3]. Et s’il est à noter qu’il existait un calque positif à ce discours, permettant à des personnalités, telles Pierre Loti ou Louis Massignon, critiques de l’évolution ou de certaines évolutions des sociétés européennes, de retrouver en Orient ce qu’ils estimaient être une authenticité, perdue en Europe, l’archaïsme et la féodalité se muant alors en respect des traditions, l’immobilisme devenant une sagesse, le fanatisme se transformant en une condamnation du matérialisme et du machinisme, ce que les sociétés européennes disaient de l’espace méditerranéen ou oriental, ou ce qu’elles y faisaient, influaient donc aussi bien sur elles-mêmes que sur les sociétés méditerranéennes.

À titre d’exemple, l’aventure coloniale a évidemment été l’occasion pour les Européens, au travers d’une série de discours sur les outre-mers et singulièrement sur le monde méditerranéen, de donner du sens à l’action de l’Europe. En Italie, chose connue et ressassée, le fascisme a revendiqué l’héritage de la mare nostrum, faisant de l’Italie mussolinienne l’héritière de Rome. Pour la France, chose moins connue, Louis Bertrand, à la faible postérité mais disposant autour de 1900 d’une certaine influence, a développé et popularisé une thèse ad hoc, la thèse d’une Méditerranée latine qui faisait de la France en Afrique l’héritière de Carthage et de Rome. Pour Louis Bertrand, qui a vécu en Algérie et qui, au seuil du XXe siècle, a parcouru le pays en compagnie de savants, comme l’archéologue Stéphane Gsell, à la recherche des traces du passé romain de l’Afrique du Nord, rien de ce qui est algérien n’est arabe ou turc. Au contraire, tout y est latin ou grec. Dans ce raisonnement, les usurpateurs en Algérie, c’étaient les Arabes, pas les Français ; pour Louis Bertrand et ses épigones, l’Algérie était donc moins une conquête qu’un héritage[4].

Si ces deux thèses ont pu se développer, c’est en particulier parce que le XVIIIe siècle finissant a développé et réussi à essaimer dans une bonne partie de l’Europe ce qu’Henry Laurens a appelé le mythe-histoire de la raison[5]. Celui-ci explique que la raison, au cours des siècles et tel un feu sacré, aurait été portée, tour à tour, par chacun des peuples de la Méditerranée, les anciens Égyptiens tout d’abord, puis les Grecs, les Romains, les Arabes et enfin les Occidentaux. Conséquence de cette vision linéaire et téléologique de l’histoire, les Européens se perçoivent à la fois comme les héritiers d’une civilisation méditerranéenne et comme la version la plus aboutie de cette civilisation. Aussi, ils ne rechignent pas à l’étudier, finançant de nombreuses missions d’étude et n’hésitant pas à ouvrir des maisons pour accueillir leurs propres chercheurs, venus chercher, en Égypte, en Palestine ou en Grèce, l’histoire de leurs origines[6]. Ce faisant, cette pratique, qui est à la fois, au XIXe puis au XXe siècle celle des Saint-Simoniens, des archéologues, des géographes et des orientalistes de tous bords conduit à faire de la Méditerranée un espace ambivalent : à la fois celui d’une fracture – entre Orient et Occident – et celui d’une destinée commune – la Méditerranée devenant peu à peu une idée et une idée qui désigne un espace commun, partagé par des populations issues d’une même matrice[7].

 

Des représentations qui s’inscrivent dans la longue et moyenne durée

 

À étudier les discours et débats dans les sociétés européennes relatifs aux révolutions arabes, cette ambivalence perdure. Les représentations européennes du printemps arabe continuent ainsi à faire de la rive sud une altérité irréductible ainsi qu’un foyer de tensions et de menaces. En cela, elles s’inscrivent dans la temporalité longue, théorisée par Edward Saïd, qui a fait de l’Orient un topos, un lieu propre, distinct, séparé. Les débats en Europe sur le printemps arabe s’accompagnent ainsi souvent de considérations, sur l’aptitude des sociétés musulmanes à vivre en démocratie, sur la condition des femmes, sur la condition des homosexuels, qui sous-entendent que le monde arabe – dont on tait par ailleurs les divisions et les spécificités – relève d’un espace à part.

Mais c’est un espace à part particulier puisqu’il s’agit aussi, paradoxalement, d’un espace partagé. Les révolutions du monde arabe ont fait et font la une des médias européens. Sur la rive nord, on a considéré et on considère que ce qui se passe de l’autre côté de la mer concerne et affecte les sociétés européennes. Et celles-ci, de multiples manières, tentent d’intervenir dans les processus en cours ou, du moins, de les influencer, qu’il s’agisse de soutenir l’une des parties en présence (la ministre française des Affaires étrangères Michelle Alliot-Marie proposait par exemple de mettre à disposition du pouvoir ben-aliste le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, le philosophe français Bernard-Henri Lévy a préconisé une intervention militaire en Libye, etc.) ou de servir d’experts pour la mise en place des nouvelles institutions. De même, les médias et hommes politiques européens ont souvent pointé le doigt sur ce qui relie les deux rives, enquêtant sur la réception des révolutions dans les communautés arabes présentes en Europe ou se demandant quels seront ses effets sur les flux migratoires.

Cette persistance d’une représentation ambivalente de la Méditerranée, à la fois lieu en commun et ligne de fracture, ne doit pas escamoter certaines transformations, que le printemps arabe révèle toutefois plus qu’il ne les a provoquées. Si les douze derniers mois montrent une certaine évolution des représentations, force est de constater, en effet, que celle-ci a commencé bien avant les révolutions arabes. L’importance du thème de l’immigration dans l’agenda politique et médiatique – en France et en Italie notamment, l’une des premières questions que l’on s’est posé fut de savoir si les révolutions arabes, en Tunisie en particulier, allaient entraîner un afflux de migrants – est antérieur à 2011. De même, la focalisation sur l’islamisme – sans qu’on ne s’attarde sur les multiples réalités que ce terme recouvre – voire sur l’islam date du début des années 2000.

 

Des jeux de miroirs toujours actifs et des sociétés européennes de plus en plus concernées par l’évolution du monde arabe

 

Selon nous, la cristallisation au moment du printemps arabe de thématiques apparus dans le débat européen au cours des trente dernières années révèle la permanence des jeux de miroirs dans les représentations européennes du monde arabe. En effet, alors que celui-ci s’agite au nom des droits de l’homme et de la revendication des sociétés à reprendre le contrôle de leurs destinées, nombreux sont ceux en Europe à tenter de lire les événements en cours au prisme de ces deux grandes préoccupations européennes, souvent présentées ou définies comme des inquiétudes, que sont l’immigration et l’islamisme. Ainsi, les révoltes arabes inquiètent les Européens plus qu’ils ne les rassurent[8].

De plus, les débats et échanges relatifs aux révolutions du monde arabe renvoient souvent à des sujets internes aux sociétés européennes, en particulier celles pour qui la géographie et l’histoire ont permis de cultiver des liens avec les rives méridionales et orientales de la Méditerranée. On l’a par exemple vu au travers du cas français : la question des relations amicales qu’entretenaient certaines élites avec les pouvoirs militaires du monde arabe a poussé une ministre, la ministre des Affaires étrangères Michelle Alliot-Marie, à démissionner. Et de manière générale, le débat sur la maturité politique et démocratique des sociétés arabes s’accompagne souvent, par un jeu de miroirs, d’une réflexion sur la nature démocratique des sociétés européennes, qu’il s’agisse de la célébrer ou d’en montrer ses limites, comme au moment du référendum grec avorté.

Ce phénomène s’observe bien entendu dans des pays historiquement et géographiquement liés à la Méditerranée, comme la France, mais il semble qu’il s’étend à des pays traditionnellement moins sensibles aux questions méditerranéennes tels que les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique ou le Danemark que l’histoire et la géographie avaient jusqu’alors tenu loin de la Méditerranée. Ce glissement est cependant lui aussi antérieur à 2011 et est à relier, là encore, à la montée un peu partout en Europe des questions liées à l’immigration et à la construction de l’islamisme en enjeu (ou en problème) mondial dans la foulée du 11-Septembre.

Mais parce que cette histoire n’est pas une histoire achevée mais une histoire en cours, on se doit de garder ouvertes un certain nombre d’hypothèses. En particulier, on doit se demander dans quelle mesure la crise européenne, économique et sociale en premier lieu, mais aussi morale, démocratique et institutionnelle, pousse les Européens, d’une part, à faire du monde qui les entoure une menace, d’autre part, à tenter de transformer le projet européen, soit la prospérité comme condition de la paix et celle-ci comme condition de la prospérité, en forteresse sinon politique du moins culturelle. On se doit aussi de surveiller les évolutions et les possibles imbrications des termes « oriental », « arabe » et « méditerranéen », en ce qu’ils créent de l’altérité et, dans le même temps, la reconfigurent. Ainsi, la situation actuelle de la Grèce, à laquelle, dans une moindre mesure, on pourrait associer celle du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, soit les quatre États que l’on désigne parfois à l’aide de l’acronyme dévalorisant de « PIGS », favorise dans certains discours, en Allemagne notamment, la construction d’une méditerranéité péjorative. Faudra-t-il donc, demain, replacer les représentations européennes du printemps arabe dans le cadre plus général d’une représentation, initiée dans le nord de l’Europe, de la Méditerranée y compris sa rive nord comme relevant d’un ensemble périphérique ?

 


[1] Sur le couple représentations-pratiques, voir Sylvain Venayre, « L’invention de l’invention. L’histoire des représentations en France depuis 1980 », dans Laurent Martin, Sylvain Venayre dir., L’histoire culturelle du contemporain, Paris, Nouveau monde, 2005, p. 35.

[2] Sur la notion de jeux de miroirs, voir Pierre Laborie, « De l’opinion publique à l’imaginaire social », p. 113, Vingtième siècle. Revue d’histoire, Paris, avril-juin 1988, n°18, p. 101-117.

[3] Edward W. Saïd,  L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Seuil, Paris, 2005 (1ère éd. 1978).

 

[4] Thierry Fabre, Jean-Claude Izzo, La Méditerranée française, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000.

[5] Henry Laurens, « L’Égypte dans le mythe-histoire de la raison », dans Henry Laurens, Orientales, t. 1, Paris, CNRS Éditions, 2007, p. 33-37.

[6] Marie-Noëlle Bourguet, « De la Méditerranée », Marie-Noëlle Bourguet et al. dir., L’invention scientifique de la Méditerranée. Éypte, Morée, Algérie, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998, p. 7-28.

[7] Anne Ruel, « L’invention de la Méditerranée », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 32, octobre-décembre 1991, p. 7-14.

[8] Cf. sondage IFOP-La Croix, « Les Européenss face aux révolutions arabes », mars 2011.