09/03/2012

Le Maroc, une transition démocratique en profondeur que la presse française ne saurait voir

Dans ce contexte politique trouble que traversent le Maghreb et le Machrek, il existe quelques rares exemples de lente transition démocratique pacifique. Le Maroc en est un. Mais contrairement aux quelques affaires de mœurs recensées à Marrakech et montées en épingle ou aux quelques étranges arrangements politico-économiques récents entre Paris et Rabat[1], la presse en fait peu l’écho.

Pourtant, encore récemment fin février, à l’occasion de l’envoi d’une délégation à Rabat, l’Union Européenne saluait le processus de changement au Maroc. Elle renforçait même son accord d’association et par là même ses relations économiques avec lui. Le 6 mars 2012, une rencontre avait lieu à Bruxelles dans le cadre de la politique européenne de voisinage, entre une délégation conduite par le Président du parlement marocain et la Commission européenne.

Le Royaume vit une mutation politique historique engagée dès l’accession du roi Mohamed VI en 1999 et renforcée depuis deux ans. Ce dernier a progressivement tenté de tourner la page des années de plomb et des périodes sombres de l’histoire du pays sous le règne de son père, Hassan II. Ayant progressivement épuré le makhzen des éléments les plus réticents à la transparence et à la démocratie, le roi, comme Commandeur des croyants, se devait de montrer l’exemple.

Quand le mouvement du 20 février s’est constitué et a manifesté pour la démocratisation dans le pays à la suite des exemples tunisien et égyptien, Mohamed VI a engagé les premières réformes. La réforme de la constitution en est le meilleur exemple : les Marocains ont approuvé ce tournant par voie référendaire le 1er juillet 2011. Même si tout est loin d’être parfait, le changement est de taille.

Quelles évolutions a apporté cette nouvelle constitution[2] ? Le préambule pose le décor : « Fidèle à son choix irréversible de construire un Etat de droit démocratique, le Royaume du Maroc poursuit résolument le processus de consolidation et de renforcement des institutions d’un Etat moderne, ayant pour fondements les principes de participation, de pluralisme et de bonne gouvernance. » Les moyens d’y parvenir sont les suivants : la réduction du pouvoir du roi, l’impossibilité pour ce dernier de révoquer un ministre ; le premier ministre devient président du gouvernement, la dissolution possible du parlement par ce dernier ; la progression des droits des Marocains pouvant saisir le conseil constitutionnel, l’inscription de la parité hommes-femmes, l’accentuation de l’indépendance de la justice, l’inscription de l’héritage hébraïque mais également la reconnaissance de la langue amazigh comme langue officielle.

Le choix électoral des Marocains semble par ailleurs gêner les observateurs occidentaux, méfiants des islamistes. Les élections législatives de janvier dernier ont en effet vu l’arrivée des islamistes et du Parti de la Justice et du Développement accéder au pouvoir. Abdelilah Benkirane, dirigeant du PJD, a su conquérir le peuple, et a donc été chargé par le roi de former un gouvernement. La volonté de rompre avec les pratiques du passé, ne signifie pas que la jeunesse marocaine aspire à plus d’austérité religieuse. Au contraire, beaucoup de Marocains attendent même le retour d’une droiture politique et d’une intégrité dans les pratiques de bonne gouvernance. Certes, beaucoup d’observateurs constatent dans le même temps une recrudescence du port du foulard depuis quelques années au Maroc, mais on oublie souvent de dire que celui des mini-jupes et les décolletés ont d’autant plus explosé dans les grandes villes. On a beaucoup parlé cette semaine dans le Royaume de l’ouverture du premier sex-shop à Casablanca. Il est bon aussi de revenir sur la libéralisation de la presse d’opinion qui s’en donne à cœur joie contre le pouvoir dans des titres comme Tel Quel, Actuel ou Le Temps.

 

Et les signes d’ouverture et de modernisation se multiplient. Le plus grand shopping-center d’Afrique a ouvert à Casa, le « Morocco Mall », le 5 décembre dernier, inauguré par Jennifer Lopez[3]. Enfin, autre symbole, le 8 mars 2011,  toute la presse[4] titrait sur la journée mondiale de la Femme et les évènements nationaux en hommage à la femme n’ont pas manqué sur la semaine. La multiplication des associations de défense des droits est aussi le reflet d’un enracinement structurel de la société civile. Sont-ce là des symboles d’un pays qui veut s’enfermer ? Des points noirs, bien sûr qu’il y en a: difficulté de structuration de l’opposition, poids du makhzen et inertie bureaucratique notamment. Mais doit-on croire que le gouvernement islamiste, arrivé par les urnes et révocable par les urnes parviendra à museler un pays dont la jeunesse de moins de 25 ans représente 50% de la population[5] ? Cela semble peu probable et les journalistes français devraient penser à exploiter de nouvelles grilles d’analyse pour appréhender ce pays en plein bouleversement. D’ailleurs, petite touche d’humour, afin de rassurer, le premier Ministre Benkirane, à qui l’on faisait remarquer la multiplication des barbes dans le pays depuis quelques temps, répondait avec élégance qu’il comptait bien garder sa barbe courte et bien taillée et qu’il tenait à en faire un symbole pour tous. Avis aux extrémistes de tous poils ?

 

Sébastien Boussois



[1] L’affaire du TGV Tanger-Casablanca par exemple, négocié entre Sarkozy et Mohamed 6 sans appel d’offre, contesté par l’Allemagne qui aurait souhaité que Siemens remporte le contrat face à Alsthom qui fut imposé, en compensation de l’échec des achats des rafales par le Maroc à la France.

[2] http://www.lemonde.fr/international/article/2011/06/17/maroc-la-nouvelle-constitution-va-reduire-les-pouvoirs-du-roi_1537583_3210.html

[3] http://www.youtube.com/watch?v=0YKLmxK2IUE

[4] Annonces en boucle notamment sur la radio 2M

[5] http://www.un.org.ma/spip.php?article350