25/04/2012

Le Golfe, nouvel acteur régional : Histoire d’un renouveau et perspectives futures

Par Olivier Da Lage

Parti de Tunisie et d’Égypte à la fin 2010, début 2011, le mouvement de contestation dans les pays arabes (le « printemps arabe ») a gagné la Péninsule arabique (Yémen et Bahreïn) quelques semaines plus tard, au point que l’on a parlé de « contagion démocratique ». La réponse des autorités a été énergique pour contrer ce mouvement, mais quand on envisage le monde arabe dans son ensemble, elle ne paraît pas avoir été homogène : soutien aux rebelles dans certains cas (Libye, Syrie) répression ou soutien à la répression ailleurs. En réalité, cette contradiction apparente est le reflet d’une attitude simple : les monarchies du Golfe défendent leurs intérêts à court terme. Pour autant, rien n’est réglé.

Le mouvement de contestation a des causes endogènes

Il est tentant, au vu de la chronologie, de voir un effet de contagion dans le mouvement de contestation qui s’est développé à Bahreïn, en Arabie Saoudite, puis au Yémen. En réalité, si la révolution qui s’est déroulée en Tunisie et en Égypte a eu un rôle de catalyseur, les causes des troubles auxquels on a assisté dans la Péninsule arabique ont des causes internes, enracinées très profondément dans l’histoire des pays concernés. Au Bahreïn, le feu couvait sous la cendre dès l’été 2010, avec l’arrestation d’opposants. En Arabie Saoudite, les tensions étaient perceptibles dans la province orientale, où réside le gros de la population chiite du royaume, dès les mois de novembre et décembre. Quant au Yémen, l’instabilité chronique de ce pays et le rapport de force fluctuant entre le pouvoir central du président Saleh et les forces tribales est une donnée de base.

La montée de la crise et la contre-révolution saoudienne

• Au Bahreïn, la tension est, comme toujours depuis 250 ans, liée à l’opposition entre la majorité chiite et la minorité sunnite au pouvoir. En 2001, l’émir avait soumis à référendum une charte nationale promettant la réconciliation et le retour à la vie parlementaire. Près de 98 % des électeurs avaient approuvé ce texte le 14 février et la nouvelle constitution avait été promulguée un an après, le 14 février 2002. C’est pourquoi l’opposition avait choisi de marquer le dixième anniversaire des promesses déçues par un grand rassemblement le 14 février 2011. Là où l’influence des événements d’Égypte est patente, c’est l’annonce d’un sit-in place de la Perle (un rond-point à l’ouest de la capitale Manama) sur le modèle de ceux en cours place Tahrir au Caire. Comme les manifestants du Caire, ceux de Manama veulent occuper l’espace public jusqu’à ce que leurs revendications soient satisfaites (égalité des droits chiites-sunnites, fin des discriminations, etc.) Mais les forces de sécurité du Bahreïn réagissent brutalement et leurs assauts font plusieurs morts en quelques jours. Les blessés sont arrêtés sur leur lit d’hôpital, ainsi que les médecins et infirmières qui les traitent. La contestation se radicalise et l’occupation de la place de la Perle se transforme en véritable siège. Le 14 mars, Un millier de Saoudiens de la Garde nationale et un détachement de 500 Émiriens franchissent le pont pour apporter leur soutien au régime de la dynastie Al Khalifa. Dans les jours qui suivent, l’assaut est donné contre les manifestants. Cet assaut fait plusieurs morts et de nombreux blessés.

• En Arabie Saoudite, on a assisté en janvier à Djeddah à des manifestations contre la corruption, sans lien avec des revendications de nature proprement politique. Mais en février mars, la contestation chiite prend de l’ampleur, faisant suite aux tensions de novembre décembre, s’appuyant sur le mouvement de Bahreïn et s’inspirant de ce qui se passe au même moment en Égypte. Les réseaux sociaux, notamment Facebook, jouent un rôle non négligeable, à l’instar de la Tunisie ou de l’Égypte, dans ce pays où il n’existe aucune liberté d’expression et où les médias sont sévèrement contrôlés. On assiste aussi à un renouveau de la contestation féministe (pour obtenir le droit de conduire) et, comme dans les années 1991-1994, la contestation – gagne aussi les milieux sunnites qui demandent, au nom de l’islam, une plus grande participation au pouvoir de décision. Le 11 mars est décrété « journée de la colère » par l’opposition et une page Facebook appelant au succès de cette journée rencontre un certain succès. Mais au jour dit, il ne se passe rien, les autorités saoudiennes ayant lancé de sévères mises en garde et déployé un impressionnant dispositif policier.

Pour les dirigeants des monarchies du Golfe, les troubles en cours au Bahreïn et dans la province orientale de l’Arabie Saoudite sont inspirés par l’Iran, dans le contexte de la rivalité régionale entre Ryad et Téhéran.

Une contre-révolution efficace, mais qui ne résout rien

La répression mise en œuvre au Bahreïn comme en Arabie Saoudite a permis aux autorités de se rassurer (leur pouvoir n’avait jamais été vraiment menacé) mais les problèmes à l’origine de ces troubles n’ont pas été résolus.

Au Bahreïn, le roi veut reprendre la main vis-à-vis de la tendance dure de sa famille, incarnée par le premier ministre, ainsi que vis-à-vis de la communauté internationale et désigne une commission d’experts internationaux chargés d’enquêter sur les troubles et de faire des recommandations. Cette commission, présidée par un juriste égyptien réputé, Cherif Bassiouni, préconise une reprise du dialogue entre l’opposition et le gouvernement, critique les violences policières et recommande la réintégration des grévistes et manifestants licenciés.

En Arabie Saoudite, les dirigeants sont occupés à résoudre des problèmes de succession : le prince héritier Sultan, souffrant d’un cancer depuis des années, est mort en octobre et le roi Abdallah l’a remplacé par son demi-frère le prince Nayef, ministre de l’Intérieur avec lequel il entretient des relations tendues. Nayef, proche des milieux religieux ultra-conservateurs, est connu pour son hostilité à l’encontre des chiites et son aversion pour les réformes sociales. Traditionnellement, lorsque l’Arabie Saoudite est confrontée à une contestation, les autorités y répondent en achetant la paix sociale et en emprisonnant les meneurs. C’est ce qui s’est passé en 2011 : En février et en mars, le roi Abdallah a décidé d’injecter près de 130 milliards de dollars pour créer des emplois des logements financer l’éducation etc. Mais si les prix élevés du pétrole permettent de faire face à ces dépenses en 2011 et 2012, il n’est pas sûr que le budget saoudien reste en excédent les années suivantes et les réformes de structure dont l’économie saoudienne sont différées.

Si les monarchies du Golfe ont condamné les révolutions en Tunisie et en Égypte et ont réprimé la contestation au Bahreïn et en Arabie, elles ont en revanche soutenu les rebelles en Libye et en Syrie. Ce n’est donc pas une position doctrinale sur le maintien des pouvoirs en place qui a prévalu, mais une décision d’opportunité conforme à la perception de leurs intérêts immédiats. Le colonel Kadhafi était hostile aux rois et émirs de la Péninsule, le Qatar et l’Arabie ont soutenu les insurgés et favorisé l’intervention occidentale en profitant de ce que le Qatar présidait la Ligue arabe. De même, la sanglante répression menée en Syrie par Bachar al-Assad a conduit Doha et Ryad a quitté leur neutralité pour appuyer les opposants. Dans leur grille de lecture, il s’agit d’un pouvoir chiite (alaouite), de surcroît le seul allié arabe de l’Iran, réprimant dans le sang une majorité sunnite.

C’est donc bien à l’aune du prisme iranien qu’il faut comprendre l’annonce d’un élargissement du Conseil de coopération du Golfe (CCG) à la Jordanie et au Maroc. En fait, il s’agit davantage d’un affichage de la solidarité entre les monarchies sunnites que d’un véritable projet des six monarchies de la Péninsule d’ouvrir leur club à de nouveaux entrants.

Au total, l’année 2011 et ce début 2012 ont été marqués par une radicalisation du clivage sunnite-chiites sur fond de tension régionale entre l’Iran et les monarchies arabes qui lui font face, accrue par l’éventualité d’une intervention israélo-américaine contre l’Iran. Les monarchies du Golfe en profitent pour tenter de revenir sur les ouvertures politiques qui avaient suivi l’invasion américaine de l’Irak et la chute de Saddam Hussein et à geler les réformes politiques et sociales. Plus que jamais depuis sa création en 1981, le CCG est un club de monarques sunnites qui ne veulent rien lâcher de leur mainmise sur les populations qu’ils gouvernent.