23/05/2012

Bahrain : laboratoire politique des pays du Golfe ?

Le vocable « pays du Golfe » regroupe les six Etats monarchiques qui forment le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) : Arabie Saoudite, Oman, Bahrain, Koweït, Qatar et Emirats Arabes Unis. En sciences politiques, la région est principalement étudiée pour ses aspects géopolitiques qui recoupent les questions des ressources pétrolifères, la politique américaine ou bien encore l’économie plus ou moins florissante qui attire les capitaux du monde entier. Cependant, dans le contexte du printemps arabe qui souffle sur la rive gauche de la Méditerranée, le Mashreq apparait comme le parent pauvre des contestations et des revendications citoyennes. Dès lors, comment analyser le changement politique dans cette région ?  Est-ce que les monarchies du Golfe persique ont « la politique de leur géographie » (Ammor, 2006) ? Sur la question du prisme géopolitique, un pays du Golfe en particulier se détache des autres : le royaume de Bahrain. Ce dernier est coincé entre l’Arabie Saoudite, l’Iran et le Qatar. Île peu étudiée par les politologues de la région, elle s’est fait néanmoins connaître du grand public, ces dernières années, avec l’organisation du Grand Prix de Formule 1, ou, plus récemment, avec les différentes manifestations politiques.

Avec son million d’habitants, l’Etat de Bahrain semble être à plusieurs égards un laboratoire  politique pour comprendre les autres pays du Golfe dont les décisions politiques sont, effectivement, véritablement liées aux questions géopolitiques mais aussi économiques et religieuses. L’observation de cette monarchie permettrait de mieux comprendre les enjeux politiques, économiques et sociaux que traversent les pays du CCG et ainsi d’analyser les décisions politiques prises, notamment, dans le cadre du printemps arabe. En effet, la politique et la société civile bahrainies cumulent plusieurs spécificités géopolitiques et institutionnelles de la région. Ainsi, dans un premier temps, nous verrons comment l’Etat bahraini, en comprenant ses singularités, ne diffère pas institutionnellement de ses voisins. Dans un deuxième temps, nous aborderons les questions géopolitiques qui jalonnent la politique bahrainie. Enfin, nous verrons de quelles manières Bahrain tente de se distinguer de ses voisins en travaillant à devenir le « Monaco du Moyen Orient » en développant son secteur financier et bancaire de manière particulièrement efficace.

I. Un Etat patrimonialiste comme les autres ?

A)   Un pouvoir exécutif fort face aux jeunes élections parlementaires

Avant les années 1930, Bahrain était limité à sa capitale actuelle : Manama. La famille des Al Khalifa, descendant de la même branche des Al Saoud (Arabie Saoudite) et des Al Sabah (Koweït), était déjà fortement présente sur l’île depuis sa conquête au XVIIIe siècle. Mais, la ville est devenue un Etat à l’initiative britannique et à la découverte du pétrole dans les années 1930 (Commom ; 2008). Ainsi, la Grande-Bretagne a consolidé au sommet de la cité-Etat le pouvoir de la famille sunnite Al Khalifa au détriment des autres tribus et des familles marchandes : « (…) (elle a su) faire évoluer (son) pouvoir de shaykh en systèmes dynastiques héréditaires, s’appuyant à la fois sur les traités de protection britanniques et sur la découverte d’immenses richesses pétrolières. » (Dazi-Héni ; 2006). Dès lors, la prédominance clanique des Al Khalifa leur permet de monopoliser l’appareil étatique et la bureaucratie tout en y intégrant le tribalisme, favorisant les relations clientélistes (Commom ; 2008).

C’est dans ce contexte que Bahrain prend son indépendance en 1971 avec à sa tête le monarque Isa Ben Salman Al Khalifa. Cependant, dès 1973, l’Etat se dote d’une Constitution qui instaure, c’est une première dans la région, d’une assemblée législative (Majlis Al Shura). Cependant, un rejet d’un projet de loi sur la sécurité publique en 1975 amène le roi à dissoudre l’assemblée. Il faudra attendre jusqu’en 2001 pour que des assemblées législatives voient à nouveau le jour. En effet, à la mort le 6 mars 1999 de Isa ben Salman Al Khalifa, le pouvoir est passé à son fils Hamad ben Isa Al Khalifa qui se positionne clairement en rupture vis-à-vis de l’autoritarisme politique de son père. Très vite, il organise des élections communales en 1999 et un référendum le 14 et 15 février 2001. Les citoyens bahrainis, hommes et femmes, âgés de plus de 21 ans ont à se prononcer sur les réformes de la Constitution. Avec un taux de participation de 98%, le oui l’emporte. Le paysage institutionnel est en plein changement mais le nom également : « L’Etat de Bahrain » est devenu depuis 2001 « la monarchie constitutionnelle de Bahrain ». Ainsi, la nouvelle Constitution consolide d’une part le pouvoir royal mais instaure un bicaméralisme avec une Chambre haute (membres nommés par le Roi) et une Chambre basse (élue).

Cette « démocratisation » est nommée par le royaume « la détente politique » (infiraj siyasi). Elle désigne toutes les mesures qui tentent de tourner la page des années d’autoritarisme : amnistie des prisonniers politiques et annulation de la loi d’urgence notamment (Dazi-Héni ; 2006). Cependant, cette détente politique est contrebalancée par la « vieille garde » du gouvernement dirigé depuis 1971 par le Premier ministre Khalifa ben Salman Al Khalifa, oncle d’Ahmad ben Isa Al Khalifa. En effet, le Premier ministre reste puissant en raison du soutien de l’armée et de la police à son égard mais aussi grâce à ses liens privilégiés avec la famille Al Saoud et ses contacts avec le secteur pétrolier.

Ainsi, très succinctement, nous avons vu que le royaume bahraini est institutionnellement marqué par le patrimonialisme d’Etat où la famille royale Al Khalifa tend à considérer l’administration et ses agents comme leur propriété (Hermet, Badie, Birnbaum, Braud ; 2005) et opère sur elle un droit quasi absolu, en tout cas, jusque 1999. Cette caractéristique n’est pas propre à l’île mais peut s’appliquer aux autres pays du Golfe où les pouvoirs sont concentrés entre les mains de la famille royale régnante.

B)   Une société divisée entre sunnites et chiites (mais pas seulement)

Bahrain, s’il ressemble institutionnellement à ses voisins arabes, possède une caractéristique unique : la famille royale sunnite règne sur une population à majorité chiite. Cette dernière se considère encore à nos jours, nous l’avons vu avec le printemps arabe, comme victime de cette ordre sunnite, et ce, depuis l’invasion des Al Khalifa de Bahrain au XVIIIe siècle (Dezi-Hani ; 2006). L’histoire politique, économique et sociale de l’île est profondément marquée par ce rapport entre minorité sunnite et majorité chiite qui constitue, selon certaines sources, près de 70% de la population totale (Ammor ; 2006). Toutefois, les autorités bahrainies tentent de minimiser l’importance du chiisme dans sa société : dissolution du jeune Parlement, marginalisation des chiites dans la fonction publique et répression politique coercitive.

Pourtant, même si la société bahrainie est fortement marquée par le clivage sunnisme/chiisme, elle est également traversée par le clivage rural/urbain. En effet, la famille royale a profondément changé la structure de la population. En effet, l’île était traditionnellement peuplée des baharna, marchands sédentaires majoritairement chiites exploitant principalement la perle et l’agriculture et assez indépendants du pouvoir. Tendance que l’on retrouve dans les autres pays du Golfe, la manne pétrolière change la donne de façon spectaculaire : en 1941, plus de la moitié de la population était encore rurale. Trente ans plus tard, à l’indépendance, 78% de la population vit en ville et 70% de la population active travaille dans la fonction publique (Dazi-Héni ; 2006). Malgré ce changement socio-économique extrêmement rapide, les plus lésés par ce développement seront les Bahrainis chiites qui vivent en marge de Manama et de Muharraq, les principales villes du Nord de l’île, ceux qui, aujourd’hui, continuent les manifestations.

Pour résumer, la société bahrainie peut être structurée de cette manière (Dazi- Héni; 2006) : 1) au sommet se trouve la famille Al Khalifa et les tribus alliées sunnites, 2) les urbains (chiites et sunnites) qui regroupent les professions libérales et 3) les ruraux vivant en banlieue des principales villes du pays et à majorité chiite. Ces derniers sont particulièrement réprimés lors des différentes revendications politiques qui ont étayé les années 1990 et, depuis peu, lors du printemps arabe qui a commencé le 14 février 2011 sur l’île. En effet, les autorités étatiques accusent ces minorités chiites de vouloir renverser le pouvoir en faveur de l’Iran (Ammor ; 2006). Ainsi, ce confetti d’Etat se retrouve au cœur des enjeux politiques qui quadrillent  la région.

II. Un confetti d’Etat « bankable »  au cœur des enjeux géopolitiques de la région

A)   Bahrain : victime de sa géographie

Cette petite île qu’est Bahrain est l’objet de bien des dissensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran : l’Iran proclame régulièrement Bahrain comme faisant partie de son territoire, ce qui n’est absolument pas du goût des Saoudiens (Cordesman ; 1997). Les raisons invoquées sont multiples. Tout d’abord, l’Iran rappelle les liens historiques entretenus avec Bahrain : l’île fut conquise au XVIIe siècle par le Shah Abbas. Ceci aura pour conséquence, en raison de la forte présence du chiisme et des liens commerciaux entretenus avec la population, que Bahrain serait « naturellement » iranienne. Cette affaire fut portée en 1927 devant la Société des Nations par l’Iran lors de la signature des Britanniques avec les Saoudiens qui reconnaissaient explicitement l’indépendance de Bahrain (Cordesman ; 1997). Plus tard, même si Bahrain siège désormais à l’ONU (Organisation des Nations Unies) depuis les années 1970, l’ayatollah Khomeini continuait de réclamer la souveraineté de l’Iran sur Bahrain. Les liens entre les religieux chiites des deux pays restent encore étroits à ce jour puisqu’ils sont formés dans les mêmes écoles chiites en Irak et en Iran. Mais ces liens entre chiites bahrainis et l’Iran sont surévalués et surtout instrumentalisés par les autorités de l’île. En effet, toutes les manifestations depuis 1979 sont le résultat de la « main iranienne » sur l’île, d’où une répression particulièrement forte sur les protestataires (Da Lage, 2011). Ci-dessous, nous pouvons voir que les affiches gouvernementales jouent toujours la carte de la « conspiration iranienne » qui fomente les manifestations au sein du royaume.

Cette question iranienne dans le Golfe persique (le mot même de « persique » fait l’objet de débat) semble se cristalliser dans l’enjeu bahraini dont le voisin saoudien regarde attentivement ce qui s’y passe ; au point d’y intervenir militairement en mars 2011 afin de réprimer les manifestations du printemps arabe à Bahrain. Mais de façon plus globale, Bahrain joue un important rôle stratégique dans le Golfe, en particulier pour les politiques occidentales, principalement américaine et britannique (Cordesman, 1997). La position géographique de Bahrain est particulièrement avantageuse pour se baser militairement. C’est notamment pendant la Guerre du Golfe de 1990-1991 contre l’Irak que Bahrain est l’une des bases principales pour les opérations Bouclier du Désert et Tempête du Désert. Après la signature d’accords bilatéraux en 1991 entre Bahrain et les Etats-Unis, la présence américaine est de plus en plus grande : environ 2000 militaires y sont basés. De plus, suite au 11 septembre 2001, la base américaine de Riyadh s’est déplacée vers Bahrain et le Qatar.

Ainsi, Bahrain est au cœur des principaux enjeux géopolitiques qui traversent les pays du Golfe : la menace iranienne et la présence américaine. De quelles manières Bahrain tire son épingle du jeu et tente de se différencier dans la région ? Nous verrons que l’île tente de devenir une sorte de Monaco dans la région. Mais est-ce un moyen de dépressuriser le poids de sa géographie ?

B)   Le développement de la finance comme bouclier de protection?

L’économie de Bahrain repose encore majoritairement sur l’exploitation du pétrole et du gaz. Premier pays où les premiers puits ont été forés dans les pays du Golfe, Bahrain n’a en réalité plus d’or noir sur son territoire et tire ses rentes d’un champ de pétrole situé en Arabie Saoudite, gracieusement offert par la famille Al Saoud (Common ; 2008). Suite à l’exploitation des richesses pétrolières, le secteur public reste la principale activité économique et source d’emploi du pays (Commom, 2008) ; ce qui permet la redistribution (inégalitaire, nous l’avons vu) des rentes des hydrobarbures.

Pourtant, l’économie de Bahrain est la plus diversifiée de la région, principalement en raison du développement du tourisme, de la production d’aluminium et, surtout, de l’activité bancaire off shore, on shore et islamique (Dazi-Héni ; 2006). Le royaume a encouragé le développement financier depuis les années 1980 pour devenir une référence mondiale. L’île compte, en effet, plus de 360 banques, et, contrairement à Dubaï, célèbre pour le blanchiment d’argent, la crédibilité et le sérieux des banques basées sur l’île jouent en la faveur de l’agence monétaire de Bahrain (BMA – Bahrain Monetary Agency). Par ailleurs, Bahrain est le seul pays de la région à avoir un double système de régulation financier : non-islamique et islamique. Ce dernier secteur s’est principalement développé après le 11 septembre 2001. Aujourd’hui, aucun autre pôle financier du Golfe ne peut rivaliser avec le « port financier » de Bahrain muni de ce double système (Dazi- Héni, 2006). Bahrain voudrait-il devenir le « Monaco » de la région en attirant les capitaux du monde entier en raison de son statut de « paradis fiscal » ? En tout cas, en devenant l’une des banques du Moyen Orient, Bahrain tente de se prémunir des menaces géopolitiques de la région.

En conclusion, nous avons vu de façon succincte que Bahrain était un laboratoire particulièrement intéressant pour les sciences politiques. En effet, cette  monarchie constitutionnelle a une histoire politique et sociale particulièrement riche. Au carrefour des enjeux géopolitiques de la région, l’île est traversée par des enjeux qui recoupent les questions des présences britanniques puis américaines, du poids du regard saoudien et de l’influence iranienne dans la région du Golfe persique. Par ailleurs, son système politique repose sur le patrimonialisme et la redistribution des rentes : la famille royale sunnite Al Khalifa règne sur le système étatique et tend à le considérer comme sa propriété.
De plus, en matière de démocratisation et sur les questions de légitimité du pouvoir, Bahrain peut être dans ce cas un observatoire privilégié pour les Middle East Studies. Depuis février 2011, Bahrain a vu souffler sur son territoire le vent des protestations du printemps arabe mais il n’y a, dans ces évènements, rien de surprenant quant à la forte conscience politique lorsque l’on analyse la question des associations. En effet, tout en n’oubliant pas la question chiite, la mobilisation politique est particulièrement bien organisée dans l’élite citadine. Même si les partis politiques sont interdits, les « clubs » de citoyens  sont les véhicules de l’opposition politique. Contrairement aux « maisons funéraires » chiites qui regroupent les personnes de même confession, les clubs recrutent les personnes les plus éclairées de la société. Véritables structures para-politiques depuis les années 1930 qui existent également au Koweït, il manque à ce jour des études sur le sujet pour comprendre la façon de faire de la politique dans la région.

ELISABETH VANDENHEEDE

Doctorante en Sciences Politiques (ULB)

Bibliographie

  • CORDESMAN Anthony, Bahrain, Oman, and the UEA, Oxford, Westview Press, 1997.
  • DA LAGE Olivier, « Bahrein, l’excuse iranienne ne fonctionne plus », 19 février 2011, consulté le 9 mai 2012.
  • DAZI-HENI Fatiha, Monarchies et sociétés d’Arabie. Le temps des confrontations, Paris, Sciences Po Les Presses, 2006.
  • HACHEMAOUI Mohammed, « La rente entreva-t-elle vraiment la démocratie. Réexamen critiques des théories de « l’Etat rentier et de la malédiction des ressources », Revue française de science politique, 2012, vol.62, p.207-230.
  • HERMET Guy, BADIE Bertrand, BIRNBAUM Pierre, BRAUD Philippe, Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Paris, Armand Colin, 2005.