25/07/2012

Le Liban et la crise syrienne

Les progrès très marqués de l’insurrection populaire en Syrie ces derniers jours, et la perspective plus tangible d’une chute du régime de Damas, conduisent à s’interroger à nouveau sur les risques encourus dans la région et notamment au Liban. Très affecté sur le plan économique, social, et sécuritaire par le conflit voisin, le pays du Cèdre n’a jusqu’à récemment que peu réagi à la crise syrienne.

Mais l’affaiblissement du régime de Bachar el-Assad ainsi que les risques liés aux trafics d’armes ou aux conflits portés par le Hezbollah sont de nature à faire bouger les lignes. Dans ce contexte, il est utile de rappeler quelles ont été la situation et les réactions libanaises depuis le début de la crise syrienne ainsi que les conséquences politiques et sécuritaires auxquels le pays est à ce jour exposé.

La Syrie n’a jamais veritablement quitte le Liban

Il est néanmoins nécessaire, avant d’aborder la situation présente, de rappeler que la Syrie a pu maintenir une influence forte au Liban après le retrait de son armée, en avril 2005.

En effet, si Damas a abandonné l’ambition d’une présence armée au Liban, le régime va néanmoins maintenir ses jalons politiques et militaires chez son voisin pour continuer de peser dans la région et maintenir une fierté nationale. C’est ainsi que Emile Lahoud et Nabih Berri, Présidents de la République et du Parlement, et alliés de Damas maintenus au pouvoir, défendirent à l’époque les intérêts syriens. Et que le Premier ministre, Fouad Siniora, sera ignoré par Damas et mis sous pression par l’opposition nouvelle au Courant du Futur majoritaire, composée du Hezbollah, de Amal et du Courant Patriotique libre (CPL) du Général Aoun, exclu de participation gouvernementale malgré son bon score électoral.

Ce nouveau clivage politique traduit la montée de tensions propres à la politique libanaise mais s’organisait surtout bien plus nettement autour de la question du rôle et de l’influence syrienne dans le pays, que les difficultés d’établissement du Tribunal spécial pour le Liban  (TSL) cristallisèrent. Le renforcement du Hezbollah suite à l’intervention israélienne de 2006, et la montée des tensions entre les camps du 8 mars (allié à Damas) et du 14 mars (opposé à Damas), firent courir un temps le risque de guerre civile et de tensions que la Syrie eût tout  intérêt à alimenter.

En effet, les accords de Doha de mai 2008, prévoyant l’élection d’un nouveau Président de la République et la formation d’un gouvernement d’union nationale, fournissent à la Syrie l’occasion de prétendre qu’elle concoure avec bienveillance à la baisse des tensions libanaises. Dans la foulée, sa réintégration dans le concert diplomatique dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée, à l’été, elle-même suivant des négociations de paix avec Israël, ainsi que l’ouverture de relations d’Etat à Etat avec le Liban[1], paraissent être autant de signes annonciateurs d’avancées entre les deux pays.

Peu de changements concrets sont toutefois notés dans la relation bilatérale, comme en attestent les nombreux contentieux syro-libanais toujours en suspens. Que ceux-ci concernent l’absence de délimitation de frontières, les armes des Palestiniens hors des camps, les prisonniers libanais en Syrie et, bien sûr, la trop lente révision des accords bilatéraux issus de Taëf,  la Syrie parvient a maintenir des leviers d’influence diffus au Liban. Quant à l’armée et aux services de renseignement libanais, ils ont été profondément marqués par la tutelle syrienne, le corporatisme, et le clientélisme, et ne comptent pas parmi les opposants à Damas. Les sociétés, elles mêmes, sont étroitement liées depuis longtemps.

Des liens civils et financiers demeurant forts

Dans l’Empire ottoman, les liens commerciaux et civils entre les provinces des territoires actuels de la Syrie et du Liban étaient naturels. Et les liens humains se sont renforcés par la suite. Au cours de la seconde guerre mondiale, par exemple, de nombreux ouvriers syriens ont émigré au Liban, avant des catholiques d’Alep arrivés dans les années 1950. Certains parmi ces derniers sont devenus des banquiers et riches commerçants du Liban. De nombreux hommes d’affaires syriens occupèrent également peu à peu des fonctions influentes dans la finance et l’immobilier libanais.

Cette présence ancienne reflète une volonté continue de la Syrie de se projeter dans un ensemble unifié, facilité par les nombreuses conventions d’application du Traite de Fraternité (1991), dont celles sur les libertés de circulation, de création d’emplois, de travail ou de circulation des capitaux. Celles-ci ont en effet conforté le rôle de plateforme commerciale et financière attribué au pays du Cèdre dans le service des intérêts syriens, qu’ils soient ceux du régime ou des milieux d’affaires des deux pays, et renforcent l’importance des proximités et intérêts entre les deux peuples. A titre d’exemple, on estime en 2010 qu’un tiers des avoirs syriens a l’étranger étaient placés au Liban, que 60% des familles libanaises avaient des parents en Syrie, et que trois cent mille syriens travaillaient au Liban[2].

Les répercussions du conflit syrien au Liban ont déjà beaucoup éprouvé le pays

Cette étroite imbrication des deux pays a d’autant plus exposé le Liban aux conséquences économiques, sociales, et sécuritaires de la crise syrienne actuelle.

L’économie libanaise est d’ores et déjà impactée par la crise syrienne malgré sa résilience maintes fois mise à l’épreuve par le passé. Ainsi le Fonds Monétaire International (FMI) a-t-il chiffré la croissance libanaise en 2011 à 1,5% contre une moyenne de 8% entre 2007 et 2010, et a identifié la crise syrienne comme le principal risque pesant en 2012 sur l’économie[3]. De même la plupart des banques libanaises ont souligné dans leurs bulletins annuels de conjoncture l’impact des événements syriens sur l’environnement économique. L’agence de notation Moody’s s’est également basée en partie sur la détérioration de la situation en Syrie pour dégrader en décembre 2011 les perspectives du secteur bancaire de stables à négatives. On relève trois canaux de transmission économique de la crise syrienne.

En premier lieu se trouve la situation géographique du Liban qui fait de la Syrie un partenaire commercial privilégié mais aussi sa seule porte de sortie terrestre. La perte du marché syrien se combine à des conditions de sécurité du transport terrestre très dégradées qui font augmenter les coûts d’assurance et affectent fortement les exportations de produits libanais ainsi que la distribution, dans les autres pays de la région, des produits arrivant par le port de Beyrouth. Les exportations de produits agricoles et de ciment sont particulièrement touchées. Les représentants des organisations agricoles tirent la sonnette d’alarme en signalant, par exemple, que 90% des bananes produites au Liban sont exportées vers la Syrie ou encore que les exportations de pomme de terre ont chuté de moitié. De même la Cimenterie nationale fait état d’exportations qui seraient tombées de 100.000 tonnes à 30.000 tonnes par trimestre, rejoignant les estimations d’autres acteurs du secteur.

Un autre secteur touché par la crise syrienne, quoique dans une moindre mesure pour l’instant, est celui du tourisme. Si les chiffres font état d’une très mauvaise année 2011 avec une contraction de l’ordre de 25% du nombre de visiteurs, l’instabilité politique au pays du Cèdre lui-même ne peut expliquer qu’une partie de l’atrophie. Il convient de comprendre que le flux de visiteurs occidentaux qui est directement affecté par la situation en Syrie[4] ne constitue pas le cœur du tourisme libanais. L’inquiétude porte donc plutôt sur les conséquences de la crise sur le tourisme régional, qu’il soit syrien ou arabe, ainsi que sur celui des libanais de l’étranger. Le principal risque est bien entendu celui d’une assimilation du Liban à la Syrie dans les esprits des touristes et/ou d’une crainte de contagion de l’instabilité qui conduirait à des annulations massives des estivants régionaux et des émigrés libanais.

Enfin, le système financier commence à être éprouvé par la crise syrienne, comme le montre l’avertissement de Moody’s évoqué plus haut. Deux mécanismes principaux sont à l’œuvre. D’une part, l’activité des banques libanaises, très présentes en Syrie depuis la libéralisation du secteur lancée par Bachar el Assad, subissent de plein fouet le ralentissement de l’activité et la dégradation rapide de la situation économique syrienne. Les sanctions contribuent également à diminuer fortement les flux financiers transitant par la place bancaire beyrouthine. D’autre part, les banques libanaises pourraient être fortement exposées au risque de crédit de par leurs implantations syriennes et leurs activités avec des entreprises ou ressortissants syriens depuis le Liban. Certains banquiers reconnaitraient en privé que leurs banques ont prêté des milliards de dollars au secteur privé syrien. Le coût du risque et les dépréciations associées à cette situation pourraient donc être colossaux[5].

Un tissu social éprouvé par l’afflux de réfugiés et les tensions partisanes

Les premiers réfugiés syriens sont arrivés au Liban en avril 2011 et leur nombre a récemment été accru de 30.000 personnes suite aux évènements de la semaine du 16 juillet[6], portant ainsi le total estimé à environ 70.000 personnes. Les réfugiés provenant encore majoritairement de Homs sont essentiellement présents dans le nord du pays (région de Wadi Khaled), dans la vallée de la Békaa et à Beyrouth. Au-delà de quelques centres dédiés à leur accueil, la plupart vit dans des familles libanaises ou syriennes dans lesquelles ils ont été accueillis sur la base de liens familiaux ou de la solidarité confessionnelle avec les sunnites majoritaires dans le nord du Liban.

 Les femmes sont surreprésentées et la presse libanaise se fait régulièrement l’écho de la présence importante d’enfants. Ces enfants souvent inscrits dans les écoles publiques libanaises sont confrontés à des difficultés liées à l’enseignement de certaines matières en français ce qui n’est pas le cas en Syrie. Les réfugiés bénéficient de l’aide du Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies (HCR), qui a distribué des biens de première nécessité et de l’aide alimentaire et prend en charge leur scolarité, du Haut Comité de Secours du Liban, et de programmes de soutien de l’UNICEF ou de diverses ONG.

L’autre aspect social des répercussions de la crise syrienne se trouve dans la reproduction des tensions syriennes au sein de la société libanaise et dans la vulnérabilité croissante de citoyens libanais présents en Syrie. Selon les régions du Liban les répercussions sont diverses. Ainsi la capitale a été le théâtre de nombreuses manifestations : à titre d’exemple, les ambassades de Syrie, de Russie, et de Chine, ont été le point de ralliement de pro et anti-Assad.  Certains débats télévisés ont également tourné au pugilat, les participants se jetant force insultes et verres d’eau. Très récemment, des violences entre groupes sunnites pro- et anti-Assad ont fait deux morts et 18 blessés dans le quartier de Tarik el-Jdideh de Beyrouth le 21 mai.

Dans le nord du pays c’est la ville de Tripoli qui a concentré les tensions : les quartiers rivaux de Bab al Tabbaneh et Jabal Mohsen, l’un alaouite l’autre sunnite, s’affrontent régulièrement à l’arme automatique et au lance-roquettes notamment depuis la mi-mai. Ces combats ont déjà fait une trentaine de morts et des dizaines de blessés. L’assassinat, dont l’armée libanaise est présumée coupable, du cheikh sunnite Ahmad Abdel Wahed le 20 mai dernier dans la région du Akkar, et l’enlèvement de 13 pèlerins chiites libanais en Syrie, le 24 mai contribuent également à la montée des tensions au Liban. Enfin la Force des Nations Unies pour le Liban (FINUL) a été l’objet de trois attentats au cours de l’année 2011, certains accusant le régime syrien d’avoir commandité ces actes.

Un défi sécuritaire autour du contrôle de la frontière

Depuis le début des soulèvements en Syrie la frontière libano-syrienne est devenue une zone de tension importante. L’armée syrienne a mené plusieurs incursions en territoire libanais au nom de la présence de bases arrière de l’opposition et du trafic d’armes qui alimenterait les insurgés[7]. Impliquant des véhicules blindés et des chars, celles-ci constituent clairement une violation de la souveraineté du Liban, condamnée d’ailleurs comme telles par la France puis enfin officiellement, le 24 juillet, par le Ministre des Affaires étrangères libanais qui a convoqué l’Ambassadeur de Syrie au Liban pour lui remettre une lettre de protestation[8]. Ce revirement est notable car le Ministre Adnan Mansour avait jusqu’à il y a peu justifié les opérations syriennes au motif de la présence d’Al Quaeda dans la vallée de la Bekaa.

Si la réalité de la présence d’Al Qaeda au Liban paraît plus que douteuse, celle du trafic d’armes depuis le pays pour équiper l’insurrection est plus documentée. Tout d’abord, des saisies ont été rapportées tant par l’armée libanaise que par les forces de sécurité syriennes, qui ont également effectué des enlèvements. Ensuite des diplomates occidentaux et différents centres de recherche tels que l’International Crisis Group (ICG) ont confirmé une augmentation du trafic d’armes depuis le Liban vers la Syrie. Enfin, des trafiquants d’armes ont souligné l’augmentation des ventes d’armes légères (kalachnikovs, M16, lance-roquettes) vers la Syrie ainsi qu’une explosion des prix, de l’ordre de 75%.

Toutefois il semble que la contrebande depuis l’Irak et la Turquie mais surtout les déserteurs de l’armée syrienne soient autant de fournisseurs de la rébellion. Dans ce contexte, le contrôle ces derniers jours du principal poste frontière syrien avec l’Irak, Boukamal, par l’Armée syrienne libre est un coup dur porté au régime de Damas qui permettra l’arrivée de renforts supplémentaires  Par ailleurs, les récents appels de l’Arabie Saoudite et du Qatar à armer l’opposition, ainsi que des livraisons probables d’armes, ne devraient pas tarir l’approvisionnement de l’insurrection.

Un jeu politique a la merci de  renversements d’alliances

L’explicitation des alliances libanaises actuelles nous permettra de mieux cerner la position du Hezbollah et les risques pesant sur la stabilité politique libanaise.

La scène politique libanaise doit sa structuration actuelle aux événements de 2005 à savoir l’assassinat de l’ex premier ministre Rafic Hariri, les manifestations populaires qui ont suivi et qui ont conduit au départ des troupes syriennes du pays. Dans cette structuration, deux camps se font face, ceux du 8 et du 14 mars en référence aux dates de deux grandes manifestations. La première a réuni les partisans de la Syrie : les mouvements chiites du Hezbollah de Hassan Nasrallah et de Amal de Nabih Berri. La seconde – qui réunissait les partisans sunnites du Courant du Futur, les druzes de Walid Joumblatt et les chrétiens des Forces libanaises, des Kataeb et les soutiens du général Aoun – accusait la Syrie de l’assassinat un mois plus tôt de Rafic Hariri et exigeait la fin de la mainmise de la Syrie sur le Liban, notamment à travers le départ des troupes et des services de renseignement syriens du sol libanais.

Cependant, les composantes de ces deux camps ont évolué significativement depuis 2005. Ainsi les partisans du général Aoun étaient dans les rangs de la manifestation du 14 mars 2005 car leur leader avait été chassé du pouvoir en 1990 par l’armée syrienne et avait dû s’exiler en France. Le CPL n’avait eu de cesse de dénoncer l’oppression syrienne et après l’attentat contre Rafic Hariri, Michel Aoun lui-même avait déclaré qu’il n’avait aucun doute sur l’implication de la Syrie dans cet assassinat. Mais après les élections législatives de juin 2005, remportées par le mouvement du 14 mars, le général Aoun s’oppose au gouvernement formé par Fouad Siniora et signe en février 2006 un document d’entente avec le Hezbollah, principal allié de la Syrie. A partir de ce moment les « aounistes » rejoignent le camp du 8 mars.

Les élections législatives de juin 2009 consacrent une nouvelle fois le camp du 14 mars mais un deuxième renversement d’alliance va conduire à la chute du gouvernement. En janvier 2011 le Hezbollah, menacé par la publication prochaine de l’acte d’accusation du Tribunal Spécial pour le Liban  (TSL) qui va mettre en cause certains de ses membres dans l’assassinat de Rafic Hariri, fait pression sur le gouvernement du 14 mars pour qu’il désavoue le tribunal international. Le 14 mars ne cédant pas, le Hezbollah décide de faire tomber le gouvernement en faisant démissionner l’ensemble de ses ministres, soit plus d’un tiers du gouvernement. Or la constitution libanaise prévoit que dans ce cas le gouvernement celui-ci tombe. De nouvelles consultations s’ouvrent donc et le leader druze Walid Joumblatt apporte son soutien au candidat du 8 mars, Najib Mikati, consacrant sa rupture avec le 14 mars. Le basculement du principal parti druze dans le camp du 8 mars donne une nouvelle majorité au Liban sans qu’aucune élection n’ait été tenue.

Le nouveau gouvernement ne sera formé qu’en juin 2011. Le Hezbollah et ses alliés, notamment Michel Aoun, détiennent la plupart des portefeuilles. Najib Mikati, ami personnel du président el Assad, reçoit immédiatement après la formation du gouvernement les félicitations de la Syrie, inaugurant une nouvelle donne politique. Mais l’accentuation de l’insurrection syrienne est toutefois susceptible de bousculer à nouveau l’équilibre du jeu politique libanais et pourrait ouvrir la voie à de nouveaux renversements d’alliance dont les conséquences doivent être anticipées très finement par le gouvernement libanais.

Le rôle clé de Walid Joumblatt

Nous l’avons dit, la nouvelle majorité ne repose pas sur une volonté du peuple exprimée dans les urnes mais sur un simple retournement d’alliance. Elle est donc à la merci d’un nouveau renversement. Ainsi un nouveau positionnement du parti druze de Walid Joumblatt n’est pas à exclure. Celui-ci semble en effet être guidé avant tout par la volonté de protéger les druzes. Les affrontements armés de 2008 avaient démontré s’il en était encore besoin la suprématie militaire du Hezbollah qui était parvenu en quelques jours à se rendre maître de plusieurs quartiers sunnites de Beyrouth et qui avait menacé les régions druzes. Ces événements ne sont sans doute pas étrangers au ralliement de Joumblatt au camp du 8 mars intervenu en janvier 2011.

Cependant, le même calcul pourrait conduire Walid Joumblatt à faire le chemin inverse dans le cas d’une chute du régime syrien. En effet Damas est le principal soutien avec l’Iran du Hezbollah et sa chute affaiblirait considérablement le Hezbollah d’un point de vue politique et militaire. Dans ce cas la menace serait moindre et le 14 mars serait mieux à même de protéger les intérêts des druzes. Les récentes prises de position publiques de Walid Joumblatt contre le régime de Damas l’éloignent de facto de ses alliés du 8 mars qui soutiennent ouvertement le régime. Au contraire, le leader druze a appelé les druzes syriens à prendre le parti du peuple contre le régime et  à armer l’opposition syrienne. Chacun comprendra aisément que ce type de position relève plutôt du 14 mars que du 8 mars.

La fragilité du contexte régional est propice a un scenario d’embrasement

Dans un autre scénario récemment remis sur le devant de la scène, le Liban pourrait basculer dans un conflit interne ou régional si el Assad, acculé, décidait de jouer sa dernière carte, celle du Hezbollah.

En effet, l’hypothèse aujourd’hui plus probable d’un débordement du conflit syrien sur le théâtre libanais pourrait avoir des conséquences directes sur la sécurité d’Israël, compte tenu du maintien de la forte présence armée du Hezbollah au Sud-Liban. Ce risque paraît aujourd’hui d’autant plus grand que la perte de contrôle, ou le transfert, d’armes sophistiquées ou chimiques par le régime syrien sont possibles.

Cette perspective est d’autant plus risquée qu’une chute de Damas perturberait nettement la route historique empruntée par les armes iraniennes envoyées au Hezbollah en même temps qu’elle laisserait un champ plus libre à certains groupes islamistes armés présents en Irak et en Syrie. Dès lors, le fait que gouvernement israélien ait très récemment, après une visite discrète d’Hillary Clinton à Tel Aviv, décidé de suspendre les permissions de ses soldats et sans doute préparé un plan d’action ciblé au Liban en cas d’urgence est une conséquence logique d’une insécurité croissante.

Toutefois, dans l’hypothèse favorable où le régime syrien chuterait sans déclencher de conflits régionaux, le défi principal de la communauté internationale voulant faciliter un contexte favorable à la paix dans la région consisterait à contenir la menace iranienne, à couper les liens de Téhéran avec un Hezbollah affaibli, à préparer une transition efficace en Syrie, et à éviter toute provocation ou dérapage de groupes israéliens et palestiniens. Mais cette perspective paraît encore lointaine car le régime de Damas est assuré de ne pas subir d’opération militaire extérieure et bénéficie encore, à ce jour, de livraisons d’armes et de carburant en dépit de l’accroissement net des sanctions internationales[9].

Conclusion

L’instabilité des alliances politiques libanaises et les répercussions économiques, sociales et sécuritaires du conflit syrien au pays du Cèdre ont conduit tout au long de la crise son gouvernement à adopter une position aussi neutre que possible. Toutefois, l’affaiblissement marqué du régime de Damas ces derniers jours a accru les risques de conflits associés au Liban et conduit les autorités libanaises à anticiper plus franchement les conséquences politiques et sécuritaires d’une chute du régime syrien.

La possibilité que Damas utilise les capacités de nuisance du Hezbollah, ou perde le contrôle de certaines armes sophistiquées ou chimiques, met en effet nettement en péril la stabilité du pays et de la région. Éviter que cela ne se produise requiert un contrôle étroit du territoire libanais que l’armée peut difficilement assurer ainsi qu’une éventuelle intervention de services internationaux ou israéliens. Au delà, c’est une instabilité gouvernementale induite par le ralliement possible de Walid Joumblatt, chef des Druzes, au camp du 14 mars, et un affaiblissement du Hezbollah que le gouvernement libanais doit préparer.

OLIVIER MARTY ET LOÏC KERVRAN

Après leurs études à l’IEP de Paris et à la London School of Economics, les auteurs ont débuté leur carrière dans le capital-investissement et la banque


[1] Ces relations étaient attendues depuis la résolution 1680 de mai 2006.

[2] Rapport du député Elisabeth Guigou sur la Syrie (2010).

[3] Le Fonds tablait en avril dernier sur une croissance de 3% en 2012, mais cette prévision apparait optimiste.

[4] Ce pays fonctionnant comme un produit d’appel pour des circuits régionaux qui incluent des visites en territoire libanais, notamment sur le site de Baalbek.

[5]L’ensemble de ces éléments sont susceptibles de conduire à une dégradation budgétaire et commerciale qui bien entendu ne serait pas une bonne nouvelle pour l’équilibre des comptes publics et les renégociations de dette alors que la dette publique libanaise atteint, en 2010, 139% du PIB (Source : Ministère des Affaires étrangères français).

[6] L’assassinat de plusieurs responsables de la sécurité syrienne le 18 juillet, dont le Ministre de la Défense et le beau-frère de Bachar el-Assad, Assef Chawkat, a conduit le régime à mener une grande offensive à Damas et à Alep.

[7] La dernière incursion significative aurait eu lieu le 22 juillet dans la plaine de la Bekaa.

[8] Preuve toutefois de l’hésitation du gouvernement libanais, cette lettre, préparée, n’a pas encore été remise officiellement au jour du 29 juillet 2012 car le Ministre souhaitait encore vérifier des éléments sur le terrain. De même, l’Ambassadeur a évité une convocation par le Président Sleimane.

[9] Voir sur les raisons « internes » du maintien du régime syrien et sur ses alliances diplomatiques l’article d’Olivier Marty paru dans Futuribles (« Le régime de Bachar el-Assad va-t-il tomber ? ») en février 2012. Voir sur le caractère peu probable du’ne intervention militaire l’article d’Olivier Marty dans Esprit (« Perspectives pour l’insurrection syrienne ») en décembre 2011.