22/11/2012

Comment continuer à informer les Européens sur la guerre civile en Syrie?

Analyse

Comment continuer à informer les Européens sur la guerre civile en Syrie?

Cette analyse est tirée de la conférence des Midis de la Méditerranée qui s’est tenu le 20 novembre dernier sur ce thème.

Une actualité chasse l’autre au Moyen-Orient et alors que la Syrie faisait encore la une des médias il y a une semaine, voilà que la guerre à Gaza occupe les esprits comme les colonnes des journaux. Mais ce que dont on parlera aujourd’hui sera valable sur bien des conflits, bien des crises : l’éthique du journaliste, le travail de terrain, le recul et le travail à distance sur un sujet sensible et complexe.

Depuis maintenant un an et demi, la situation en Syrie de révolte à guerre civile a eu un impact énorme non seulement dans la région (actuellement la « révolution » la plus sanglante, et qui n’a toujours pas abouti sur son objectif majeur ; le renversement du régime alaouite de Bachar Al Assad). Je ne vous rappellerai rien sur le déroulé des évènements. Ce n’est pas le but de notre rencontre aujourd’hui mais nous allons tenter d’y voir plus clair sur les moyens d’informer, de nous informer, d’informer les Européens sur ce qui se passe là-bas malgré les difficultés d’accès, d’entrée, et de circulation dans le pays. Et à chaque conflit de ce type ressurgit son lot d’images, de manipulation des chiffres, d’interprétation à géométries variables des sources, de propagande.

Certains journalistes ont pu se rendre en Syrie, d’autres n’y sont pas parvenus, en raison d’une demande de visa rejetée. Certains y sont entrés sans visa. Certains chercheurs ont créé la polémique selon les soutiens qu’ils obtenaient sur place pour pouvoir se déplacer. Ils ont pu déranger aussi selon qui, malgré une volonté d’objectivité et une tentative de neutralité, ils suivaient pour rendre compte de la guerre.

Cela pose évidemment plusieurs questions auxquelles on tentera de répondre ce midi : comment continuer à informer ? Quelles sources prendre ? Peut-on faire confiance aux sources extérieures mêmes si elles puisent leurs sources sur place (je pense à l’Observatoire Syrien des droits de l’homme basé à Londres par exemple) ? Comment lorsque l’on est analyste, éditorialiste, rendre compte en étant en Europe d’une réalité si complexe ? Enfin, pourquoi finalement ce qui se passe en Syrie, comme à Gaza d’ailleurs, nous intéresse autant, suscite-t-il autant de passions, de polémiques, de controverses, de guerre des mots entre intellectuels ? Comment dépasser le cadre de ce débat qui se résume souvent entre ceux que l’on va qualifier de journalistes ou chercheurs  pro Bachar al Assad ou de pro ASL (Armée syrienne de Libération ? C’est bien sûr plus compliqué que cela: c’est rendre compte d’une réalité d’un côté et de l’autre de la ligne de « démarcation » des esprits mais aussi sur le terrain.

 

Présentation de Daniel Fontaine, journaliste à la RTBF

 

Je vais tenter de vous donner un aperçu de la façon dont nous avons travaillé depuis le déclenchement de la révolte en Syrie, en mars 2011. La situation sur le terrain a évolué, notre façon de travailler, les sources disponibles aussi.

Comme dans tout conflit, il y a deux versions, deux propagandes. Chaque camp est frustré de la manière dont les médias internationaux rapportent les événements, pas assez fidèle à leur version des faits. Il faut rappeler que la vérité absolue n’existe pas: on en rapporte des bribes, des facettes en essayant de faire comprendre au mieux ce qui se passe, les acteurs, les enjeux.

En mars 2011, nous sommes dans un contexte de printemps arabe. L’histoire connaît un spectaculaire coup d’accélérateur: les régimes tunisiens et égyptiens sont tombés; des combats se déroulent en Libye contre le régime du colonel Kadhafi, qui tombera quelques mois plus tard; la grogne se poursuit dans toute la région, au sens très large, du Maroc au Yémen, en passant par la Jordanie ou Bahreïn. Chaque pays a ses spécificités, et chaque mouvement prend une forme nationale particulière.

La Syrie n’échappe pas à cette lame de fond. Les premières manifestations éclatent en mars 2011 et sont rapidement réprimées. Comme dans la plupart des pays dictatoriaux, la marge de manœuvre des journalistes est fortement limitée; des autorisations gouvernementales sont nécessaires pour pouvoir travailler à visage découvert en tant que journaliste. Lorsque le mouvement prend de l’ampleur, ces autorisations ne sont plus délivrées et les quelques journalistes sur place (essentiellement d’agences de presse et de chaînes de télévision) voient leurs mouvements limités. Les visas pour les journalistes étrangers ne sont plus délivrés.

Les premières semaines et les premiers mois de la révolte se déroulent pratiquement sans témoin étranger direct. Les informations filtrent tout de même. Un acteur important de l’information apparaît assez vite, c’est l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), basé à Londres. Cet  organisme, même s’il est partisan, a fait preuve globalement d’une bonne fiabilité et d’une grande utilité. Il reste jusqu’aujourd’hui la principale source pour avoir une vue globale de ce qui se passe au jour le jour à travers la Syrie.

Les informations diffusées par l’OSDH ont pu être recoupées, au moins partiellement, par des témoignages d’habitants sur place, recueillis par téléphone. Ensuite, des Syriens ont commencé à quitter le pays et ont confirmé ce qui se passait. La diaspora syrienne à l’étranger a également diffusé des infos dès le départ, mais il fallait évaluer, au cas par cas, la crédibilité des interlocuteurs.

Ce n’était évidemment pas satisfaisant comme façon de couvrir la révolte en cours. Il y avait toujours ce besoin pour les médias d’aller par eux-mêmes voir ce qui se passait. Certains y sont parvenus avec pas mal de courage et de culot: François Jeanne d’Othée est l’un d’eux… En Belgique, on a aussi eu le cas très particulier de Pierre Piccinin, qui n’est pas journaliste, mais qui a pu se déplacer et travailler à travers la Syrie à plusieurs reprises.

Après quelques mois, le régime a commencé à organiser -ou faire organiser- des voyages très encadrés pour certains journalistes triés sur le volet. Il y a eu les voyages organisés par Sœur Marie-Agnès de la Croix, qui ont fait couler beaucoup d’encre. Ces voyages se sont arrêtés de par la polémique qu’ils créaient mais aussi suite à la mort du journaliste de France 2 Gilles Jacquier.

Autres sources qui existent depuis le début et qui se sont développés au fil du conflit, ce sont les réseaux sociaux et les sites de partage vidéo comme YouTube. Les militants de l’opposition utilisent ces moyens pour témoigner des manifestations anti-Bachar el-Assad d’abord, et de la violence des combats ensuite. Dans la rébellion, si certains portent des armes, d’autres portent des caméras. Durant le siège de Homs, par exemple, certains faisaient un travail de reporters pour faire vivre quasiment en direct le calvaire de la ville.

Au fil du temps, le conflit s’est militarisé, l’armée régulière a perdu des villes, puis des régions, puis des postes frontières. Et là, il est devenu de plus en plus facile pour les journalistes d’entrer en Syrie dans les zones tenues par l’insurrection. « Facile », c’est relatif, mais en tous cas toujours aussi dangereux. Plusieurs l’ont payé de leur vie.

C’est la deuxième phase de la couverture du conflit. Après la première phase de la fermeture, des informations arrachées par des voies détournées, c’est la phase de la couverture de guerre plus classique. Des « reporters de guerre » vont sur le front, affrontent les dangers, et rapportent les événements. Si c’est devenu possible du côté de la rébellion, c’est toujours aussi compliqué du côté loyaliste, où le travail des journalistes est entravé.

On est à présent entré dans une troisième phase du « récit médiatique », celle de la banalisation. Les reportages de guerre ont été faits. Les explications sur la nature du régime ont été données. L’opposition n’est pas parvenue à gagner en crédibilité pour une série de raisons: son manque de cohésion; la présence en son sein d’islamistes qu’en Occident on considère (à tort) comme disqualifiante. De plus, il y a, sur le terrain, la présence également d’éléments djihadistes, et d’exactions commises également par des combattants insurgés. Tout cela concourt à semer le trouble dans le public et chez certains décideurs politique et également journalistes.

De plus, sur le terrain, la guerre s’enlise, personne ne semble pour le moment à même de prendre le dessus sur l’autre. Le désintérêt est de plus en plus manifeste. Le dernier grand article du Soir sur la Syrie, la semaine passée, était justement consacré à expliquer pourquoi le public ne se mobilise pas autour du sort des Syriens.  Depuis, Israël a déclenché les hostilités à Gaza. Et la Syrie a, à peu près, disparu des écrans radars médiatiques.

 

Présentation de François Janne d’Othée, journaliste au Vif l’Express

 

Je vais livrer mon témoignage de journaliste ayant pu aller par deux reprises en Syrie entre juin 2011 et octobre 2012. J’ai eu la chance de recevoir un visa de touriste en avril 2011 et j’ai pu entrer dans le pays à l’extrême validité de mon visa. Il faut savoir que, encore à l’heure actuelle, tout semble fonctionner normalement à l’ambassade de Syrie à Bruxelles. Par la suite, ce fut plus difficile : le visa ne m’a plus été octroyé, même si l’ambassade ne parlait jamais de « refus ». Toutefois, ils insistaient sur le fait qu’une invitation faciliterait les démarches. Mais aucun Syrien ne voulait prendre le risque d’inviter un journaliste. Par chance, j’avais gardé un contact du précédent voyage avec un artiste qui organisait une exposition de photographie à Alep, et qui l’a maintenue malgré les bombardements. Il n’a pas eu peur de m’envoyer une invitation, et je l’en remercie encore car c’est sans doute grâce à lui que j’ai pu exceptionnellement me rendre à Damas fin septembre 2012. D’ailleurs j’ai publié un long portrait de cet homme qui n’a peur de rien et qui se balade dans Alep comme s’il était invulnérable, tout en restant très critique à l’égard des deux camps. Je n’ai pas croisé un seul journaliste occidental pendant mes sept jours sur place en Syrie. Les deux seules conditions qui m’avaient été demandées à l’ambassade étaient de ne pas emporter de matériel pour filmer et de me présenter au ministère de l’information à Damas. Contrairement aux idées reçues, les visites de journalistes ne sont pas strictement encadrées : sans doute est-on suivi ou observé, mais j’ai pu me déplacer sans  problème à Damas et Alep dans les limites des zones accessibles, de plus en plus réduites il est vrai. Seules deux « visites guidées » m’ont été proposées, et que j’ai aussitôt acceptées car je les trouvais intéressantes : la visite de l’hôpital militaire de Tichreen, et une matinée avec des déplacés accueillis dans une école. Pour le reste, le ministère m’a déconseillé d’aller à Alep, mais pas interdit. J’ai toutefois dû m’expliquer longuement à l’aéroport d’Alep, lorsque je suis arrivé, et donner le numéro de contact du ministère de l’information pour qu’ils vérifient mon identité. A préciser ici que la liaison aérienne entre Damas et Alep fonctionne tout à fait normalement (tout comme la liaison autoroutière entre Damas et Beyrouth). Si la situation est terrible, j’ai pu me rendre compte par moi-même aussi que la vie continue normalement dans la plus grande partie de Damas, et également dans le centre d’Alep où la rébellion n’occupe aucun bâtiment public. Cela contraste avec les images télé qui sont généralement tournées du côté de la rébellion. Surtout, je peux témoigner que la majorité des Syriens ne veulent pas soutenir tel ou tel camp, car ils rejettent la violence. Ils souhaitent juste une chose : que cela s’arrête et qu’ils puissent reprendre le cours de leur vie.