11/12/2012

Alaa El Aswany, un acteur de la société civile égyptienne pas comme les autres

Analyse

Alaa El Aswany, un acteur de la société civile égyptienne pas comme les autres

Par Karim Emile Bitar, professeur de relations internationales et d’histoire des ideés politiques, directeur de recherche à l’IRIS et directeur de la revue L’ENA hors les murs

 

Il y a deux ou trois ans, Alaa El Aswany était surtout connu pour ses romans réalistes, d’inspiration balzacienne, dans lesquels ce chirurgien-dentiste de profession nous donnait à voir une société égyptienne haute en couleur. L’immeuble Yacoubian (Actes Sud, 2006), devenu un véritable phénomène d’édition, ne passait sous silence aucun des maux de l’Egypte contemporaine, mais montrait aussi la vivacité d’une société civile égyptienne étouffée par le système politique et par les conventions sociales.

Durant la fin de règne de Hosni Moubarak et surtout durant la révolution égyptienne, nous avons vu l’intellectuel et le militant politique percer sous le romancier. Il n’est pas exagéré de dire qu’Alaa El Aswany est aujourd’hui devenu l’un des quatre ou cinq intellectuels arabes contemporains les plus influents et les plus déterminés à s’engager pour changer le cours des choses. Il doit cette nouvelle notoriété en grande partie à ses articles d’opinion parus dans la presse au cours des dernières années, et qui se trouvent aujourd’hui réunies dans ce recueil.

Ces chroniques ont bénéficié d’une très efficace traduction que l’on doit à Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de France au Yémen et fin connaisseur du monde arabe. La traduction parvient à faire sentir au lecteur français la passion, l’ironie parfois cinglante, la détermination et la colère humaniste qui animent El Aswany. Son état d’esprit fait penser à celui des radicaux-socialistes et des « hussards » de la III ème République, déterminés à secouer toutes les torpeurs et à construire une France nouvelle.

Les chroniques d’El Aswany s’achèvent systématiquement par l’expression « La démocratie est la solution », qu’il considère être la meilleure réponse au slogan simpliste des Frères musulmans, « L’islam est la solution. » Si on ne peut que partager le mépris de fer qu’éprouve Alaa El Aswany envers l’ordre ancien et ses représentants, on peut néanmoins se demander s’il ne projette pas trop d’illusions sur le système « démocratique », à l’heure où certains des plus éminents intellectuels européens, de Marcel Gauchet à Tzvetan Todorov analysent les dérives de la démocratie en Occident.

Alaa El Aswany a en tout cas compris que la démocratie à construire en Egypte ne saurait être exclusivement liée à l’organisation d’élections. On retrouve dans ses chroniques une authentique conscience sociale et une sensibilité à la souffrance ordinaire des Egyptiens privés de représentativité politique, mais aussi confrontés à la misère, aux inégalités, à un système de prédation socio-économique qui broie les individus. Il évoque les questions sensibles du harcèlement sexuel (p 132), des droits des coptes (p 212), de la fixette que font les extrémistes religieux sur le corps des femmes (p.181). Il analyse également le « phénomène politique exceptionnel » Mohamed El Baradei (p.65) et on comprend mieux pourquoi El Aswany a choisi de s’engager auprès de lui pour l’aider à « s’en tenir à des positions de principe » et parce que « ce que demandent les Egyptiens, ce n’est pas un réajustement politique limité, mais une réforme radicale et globale (p.70).

Alaa El Aswany a choisi la voie étroite, la plus difficile mais la seule honorable, celle qui consiste à combattre simultanément sur plusieurs fronts : contre l’ancien régime et ses succédanés, contre l’idée de succession dynastique, contre l’obscurantisme religieux, contre l’accaparement du pouvoir économique et la conception patrimoniale du pouvoir. Moubarak a mordu la poussière mais Alaa El Aswany est conscient que tout reste à faire. Il a continué après la publication de ce livre à dénoncer les tenants de la contre-révolution et n’a pas hésité pas à pointer du doigt le rôle que jouent certaines monarchies pétrolières du Golfe.

Raymond Aron disait que les intellectuels étaient soit des experts, des « conseillers du prince » dans la lignée de Machiavel, soit des idéologues, des « confidents de la providence » dans le style de Karl Marx. Pierre Rosanvallon soulignait qu’il était aujourd’hui nécessaire de voir émerger un troisième type, celui de l’intellectuel impliqué, chercheur associé de la société civile : celui qui produit à la fois la critique et l’outil. Dans le monde arabe, nul ne joue mieux ce rôle qu’Alaa El Aswany.

Recension du livre de Alaa El Aswany / Chroniques de la révolution égyptienne, traduit de l’arabe et préfacé par Gilles Gauthier, Paris, Actes Sud, 2011, 347 p.