19/12/2012

La Révolution arabe, une chance pour l’Europe et le monde arabe

Par Antonin Gregoire, journaliste free lance à Beyrouth

La Révolution arabe, qui a commencé durant l’hiver 2010 – 2011, est une opportunité pour revoir et réinventer la façon dont l’Europe aborde le monde arabe depuis l’époque coloniale. Car la Révolution arabe met fin à l’Orientalisme qui emprisonnait toute pensée sur le monde arabe.

Edward Saïd est l’homme qui a su théoriser ce qu’était l’orientalisme. Un système de pensée devenu scientifique qui a été développé en Occident et qui incarne et continue d’incarner tout regard autorisé sur « l’Orient ». L’Orient, magma géographique qui va de Séoul en « extrême orient » à Marrakech en passant par le Moyen-Orient, le Proche-Orient etc.

Cette pensée a consacré des mythes sur des grands concepts généraux uniformisants : les « orientaux » ou « les arabes » ou « l’islam », avec sa nouvelle version globalisante « les islamistes » mais a aussi divisé : « les chrétiens d’Orient »; « les chiites »; « les sunnites »; « les berbères ». Ainsi, par exemple, deux chiites ne pourraient avoir une opinion distincte l’une de l’autre basée sur une réflexion normale et humaine. L’islam ou les islamistes deviennent un corps uniforme. On peut écrire un livre sur l’islam, bien que cette religion rassemble un nombre incalculable de théories, de pensées, d’écoles, de droits religieux, de sectes, de courants, de commentaires, le tout étalé sur 1400 ans.

L’orientalisme était l’hégémonie culturelle indispensable à la colonisation, elle-même indispensable à la survie du système capitaliste de l’époque. Gramsci a montré comment le système capitaliste devait se maintenir par l’hégémonie culturelle et Saïd comment la colonisation a réussi à se maintenir de la même manière par l’hégémonie culturelle orientaliste.

La Révolution arabe, en renversant totalement les concepts et les acquis sur cette région, mérite déjà pleinement son nom de Révolution. Elle vient de prouver plusieurs faits.

La Palestine doit et ne peut être abordée que sous l’angle des Palestiniens. L’idée de vouloir régler cette question en passant par les pays alentours est impossible dans un contexte post-révolutionnaire : les dictateurs que l’on pensait maîtriser comme des pièces sur un échiquier sont tombés et l’aura acquise sur le règlement de ce conflit ne permet pas d’influencer les scènes politiques intérieures : le président égyptien Mohamed Morsi pensait faire passer son décret supra constitutionnel, fort de son succès diplomatique, a subi un revers cuisant ; le président syrien Bachar Al Assad qui se pensait à l’abri de toute révolution grâce à ses discours « pro-palestiniens » est sur le point de tomber.

La corruption est désormais fortement remise en cause. Bien sûr, elle peut continuer et les acteurs économiques européens qui voudront investir dans le monde arabe ne manqueront pas d’être séduits. Mais puisque la Révolution vise directement à éradiquer ces pratiques, tout acteur économique succombant à la tentation du « bakchich », l’argument culturel orientaliste aidant, succombe à la tentation contre-révolutionnaire. Si l’ancien régime revient et rétablit ces pratiques alors le pari de la corruption était le bon. Si par contre, c’est la Révolution qui triomphe et que les démocraties arabes naissantes mettent en place des outils de lutte contre le clientélisme et la corruption, alors les acteurs économiques ayant fait le choix de l’ancien régime seront en mauvaise posture. Dans tous les cas, l’argument culturel ne tient plus : la corruption pour faire des affaires ou pour avancer des ONG au Moyen-Orient n’est plus une fatalité mais relève désormais d’un choix politique.

Le tourisme est aussi une industrie moins rentable dans un contexte révolutionnaire. Le tourisme était en effet un outil de domination des dictateurs qui avaient là le moyen d’imposer la « stabilité » à leur population. Economie de soumission, de dépendance et de clichés culturels, le tourisme n’a pas, dans un contexte révolutionnaire, la place dominante qu’il avait sous la dictature. « Sous la plage, les pavés » pourrait-on dire pour paraphraser le célèbre slogan de Mai 68. Les liens touristiques qui unissaient le monde arabe et l’Europe sont condamnés à s’affaiblir au profit de nouvelles relations. Les dirigeants européens qui se sont laissé leurrer par les plages de sable fin de Tunisie ou les pyramides d’Egypte et la prétendue « stabilité » de ces pays ont commis des erreurs que la Révolution permet de ne pas reproduire.

L’industrie du renseignement, privé et public, tout entière tournée vers la menace islamiste est aussi directement opposée à la Révolution arabe et, de ce fait, menacée par elle. C’est cette « menace islamiste », qui entretient des milliers d’agences, de think-tanks, d’analystes, d’experts etc.  qui, depuis le 11 septembre 2001, a fini par dominer toute perception du « monde arabe ». C’est aussi au prix de la lutte contre la « menace islamiste » que de nombreux gouvernements européens ont fait le choix de l’alliance avec les dictatures « laïques ». Cette industrie du renseignement n’a pas permis de voir arriver la Révolution arabe ce qui est déjà une très grosse erreur en soi, le but du renseignement étant justement d’éviter ce genre d’erreur. Mais plus grave, cette industrie doit désormais pour sa survie lutter directement contre la Révolution afin de rétablir la prééminence de la « menace islamiste » qui, en réalité, n’est plus vraiment d’actualité. On peut déjà percevoir les effets néfastes : Bachar Al Assad est, dans les fait, une menace bien plus grande qu’Al Quaeda et a déjà fait plus de morts en 20 mois de conflit que tous les attentats d’Al Quaeda des dix dernières années. Cependant, les conseillers, experts et les hommes politiques sont encore réticents à l’envoi d’armes aux rebelles syriens de crainte qu’elles ne tombent ensuite aux mains des djihadistes. C’est donc encore la « menace islamiste » qui est jugée plus dangereuse que le dictateur « laïc » massacrant son peuple et affichant sa volonté de mettre le feu à toute la région. La Révolution arabe risque, sur ce point, de sérieusement remettre en cause de très nombreuses carrières, analyses ou expertises, et ce, à tous les niveaux de l’industrie du « risque » en Europe et aux Etats-Unis.

 

Plus qu’une leçon, c’est une inspiration que le monde arabe vient d’offrir au monde et à l’histoire. Un espoir, une réponse, une solution à ce monde post-guerre froide congelé dans des idéologies néo : néoconservateur, néocolonial, néolibéral, néonazi, néoraciste, néototalitaire. La Révolution arabe est aussi la révélation, l’explosion de ce que l’on refusait de voir : il ne s’agit pas d’intérêts de puissances, de calculs de dirigeants ou de suprématie de l’économie sur la politique, il s’agit d’êtres humains. L’oppression ne triomphe pas, l’homme naît libre et, réduit en esclavage, il finira par revendiquer sa liberté et sa dignité. Alors bien sur l’on dira de cette vérité qu’elle est idéaliste et l’on pourra lui opposer que ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne. On pourra lui opposer que rien ne change vraiment, que rien ne peut vraiment changer, que rien, surtout, ne doit changer et que donc rien ne changera. Cette opposition au changement se nomme la réaction. La réaction n’est pas et ne sera jamais, malgré ce qu’elle prétend, rationnelle. Elle procède de la peur et de l’effondrement des certitudes idéologiques. Tenter de prouver que certains hommes sont différents des autres n’est pas rationnel. Ecrire l’histoire au futur islamiste n’est pas rationnel. Annoncer la défaite alors que la bataille vient à peine de commencer n’est pas rationnel. La peur est grande bien sûr et la Révolution arabe, comme toute révolution, menace. Elle menace par l’inconnu qui démonte les certitudes. Elle menace car elle vient de remettre en cause tout un système politique qu’on croyait « stable ». Elle menace car elle vient de détruire une série d’idéologie sur lesquelles des croyances, des postes, des carrières, des intérêts, des mensonges et des convictions ont été bâties depuis l’expédition d’Egypte de Bonaparte, et même avant. Il n’y a cependant pas d’alternative. Ce n’est qu’en comprenant et en acceptant le processus révolutionnaire en cours dans le monde arabe que l’Europe pourra devenir un partenaire privilégié et rétablir des relations historiques avec la région.