05/12/2012

La société civile dans le contexte de la transition démocratique en Tunisie en 2012

Analyse

La société civile dans le contexte de la transition démocratique en Tunisie en 2012

Par Meriem Ben Lamine[1]

«La révolution tunisienne est d’abord la révolution de la société civile tunisienne. C’est, par conséquent, la société civile tunisienne qui constitue le meilleur rempart pour la défense de la révolution tunisienne »[2]

 

La Société civile tunisienne regroupe des syndicats, des militants politiques, des cadres, des intellectuels ou encore des blogueurs.  Avant la Révolution tunisienne, elles étaient au nombre de 9600, après le 14 janvier ,102 nouvelles associations ont vu le jour Plusieurs points communs semblent unir les volontaires,  dont l’attachement patriotique à la nation. Désormais, la société civile tunisienne s’affirme mais le risque de sa politisation est bien réel.

 

A-    La société civile tunisienne s’affirme

Les activités des associations de la société civile ont beaucoup évolué après la promulgation du decret loi du 24 septembre 2011 relatif aux associations. L’article premier du decret loi dispose que : «  Ce decret loi garantit la liberté de constitution, d’adhésion et d’exercice au sein des associations mais aussi  la consolidation du rôle des composantes de la  société civile, développe et protège son indépendance ».

Depuis la révolution, la société civile a pour rôle de mettre le gouvernement devant ses responsabilités et de relever les nouveaux défis de la Tunisie post Ben Ali. Ainsi, elle entend participer au processus en cours et y porter ses valeurs d’indépendance, de démocratie, de liberté, d’égalité et de justice sociale. Toute fois, elle n’a pas pour but de se substituer aux partis politiques qui ont, eux, vocation à construire des projets politiques entre lesquels le peuple devra arbitrer.

La société civile tunisienne a du cœur car les tunisiens aiment s’investir dans la société civile et ce sont ces efforts qui amèneront à une transition démocratique réussi. Elle est présente pour toutes les causes. Ainsi, un rassemblement de protestation s’est tenu, le mercredi 7 novembre 2012, devant le siège du ministère de l’Industrie pour dénoncer le projet d’extraction et d’exploitation du gaz de schiste en Tunisie vu ses répercussions négatives sur l’écologie et la santé.

Chaque comparution du Doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba  devant le tribunal de première instance de la Manouba a donné lieu à l’organisation d’un rassemblement pacifique par la société civile pour la défense des libertés publiques et académiques[3]. Le Professeur et Doyen Habib Kazdaghli comparaît pour la troisième fois devant le Tribunal à la suite d’une plainte déposée par une étudiante portant le niqab qui a prétendu avoir été violentée par lui.

La société civile fait aussi figure d’opposition contre les partis au pouvoir afin de les faire reculer sur certains sujets sensibles. De ce fait, elle veille sur la prochaine Constitution tunisienne en cours de préparation par l’Assemblée Nationale Constituante. Ses réactions sont allées à l’encontre de l’article 28 de l’avant projet de la constitution qui donne à la femme le rang de complémentaire à l’homme alors des voix réclament l’égalité des sexes et la non discrimination basée sur le genre. Le blasphème[4] ne figurera pas dans la constitution. La société civile veille sur la constitution de l’instance électorale[5]. Ainsi, des associations  ont participé à un travail critique du projet présenté par le gouvernement et ont apporté des changements, qu’ils jugent nécessaires et importants. Reste maintenant la question du futur régime politique, les islamistes souhaitant encore et toujours un modèle parlementaire tandis que les autres formations réclament un système mixte, la société civile aura certainement son rôle à jouer si un retour à la dictature se fait sentir.

Ce rôle important nécessite une plus grande coordination des organisations de la société civile avec les pouvoirs publics. En dotant la société civile d’un statut participatif, les pouvoirs publics lui permettront d’être impliquée dans la définition des politiques, des programmes et des actions de la constituante.

Un siège permanent à la société civile au sein de l’Assemblée Nationale Constituante serait un bon départ. Toutefois, cette participation à la défense d’une société démocratique ne doit pas faire courir le risque d’une politisation de la société civile.

B-    Les risques de la politisation du travail associatif

78,2% des tunisiens sont d’accord avec l’affirmation «  je pense qu’il y a déjà un danger de politisation de la société civile, ce qui nuit à son autonomie »[6].

Actives sur le terrain à travers leurs propres réseaux, les associations ont du mal à conserver leur indépendance. En effet, au-delà de leur action apolitique, certaines semblent s’intéresser à la politique. On a vu lors des élections du 23 octobre 2011 des listes indépendantes aux élections issues de certaines associations, ou leur regroupement en des fronts ou pôles électoraux avec des partis, ou encore leur soutien ciblé à des listes électorales.  Des associations religieuses invitent des prédicateurs[7]  grâce à des financements étrangers des pays du Golfe, la violence politique pratiquée dans les enceintes des Facultés entre des étudiants de plusieurs tendances politiques. L’Union Générale des Etudiants Tunisiens (UGET)[8] et l’Union Générale Tunisiennes des Etudiants (UGTE)[9] et les exemples sont nombreux en Tunisie.

Les organisations de la société civile n’ont pas intérêt à s’identifier à un parti ou une idéologie politique, pour assurer plus de légitimité dans leur prise de position afin de veiller à la prise en compte des revendications sociales. En s’alliant aux partis politiques ou à la politique de l’Etat, la société civile s’écarte de son objectif qui consiste à être un contre pouvoir par rapport à l’Etat.

 


[1] Enseignante, chercheur et membre du Conseil d’Administration du CCMO

[2] Iyadh Ben Achour. Publié http://www.politique-actu.com/dossier/tunisie-manieres-etre-musulmans-nous-souvent-empeches-progresser-aller-avant/295575/

[3] Un rassemblement était prévu le jeudi 15 novembre mais il n’aura pas lieu car c’est un jour férié. Les tunisiens fêtent le nouvel an musulman. Une nouvelle date sera annoncée ultérieurement

[4] Ou la criminalisation de l’atteinte au sacré

[5] Projet de loi création d’une instance électorale permanente est en cours en ce moment devant l’assemblée nationale constituante

[6] Enquête menée par Fondation For the Future sur les opinions et les perceptions de la société civile tunisienne concernant le nouveau contexte politique, la constitution et la transition, publiée en janvier 2012

[7] Wajdi Ghenim, invité le 12 fevrier en Tunisie, est un partisan de l’excision des filles. En tournée depuis quelques jours en Tunisie, le prédicateur wahabite saoudien Abdul Rahman Al-Arifi est en terre de mission. Il y est l’hôte de deux associations, Dar Al-Hadith et Al-Forqane, réputées proches du parti islamiste Ennahdha, chef de file de la coalition tripartite au pouvoir

[8] Syndicat des étudiants de gauche constitué en 1952

[9] Syndicat d’étudiants islamistes lancé en 1984