07/12/2012

L’Etat de Palestine, un « absurdistan » du droit international

Soixante-cinq ans après le vote du plan de partage de la Palestine mandataire par l’AG des Nations unies, le 29 novembre 1947, qui prônait un Etat juif, un Etat arabe et une zone internationale pour les lieux saint de Jérusalem,  c’est la Palestine réduite à peau de chagrin qui a vu le jour ce 29 novembre dernier. Les accords d’Oslo en 1993 avaient fait naître un espoir pour la création d’un véritable Etat palestinien.  Malheureusement, l’enfoncement progressif post-opératoire des accords d’Oslo, avec l’accélération de la construction des implantations dans les Territoires occupés, la multiplication des check-points conduiront au processus destructif de l’image du partenaire de paix. Jusqu’à l’échec des négociations de Camp David en 2000, qu’Ehud Barak attribuera directement à Yasser Arafat en condamnant l’ensemble des Palestiniens. « Il n y a plus de partenaire de paix » deviendra le leitmotiv de plusieurs années de blackout total autour des Palestiniens redevenus infréquentables. Ariel Sharon, arrivé au pouvoir en 2001 sur le terreau d’une gauche travailliste à bout de souffle, finira d’isoler le seul représentant légitime du futur Etat palestinien, jusqu’à attenter à sa vie en bombardant la Muquata à Ramallah où il est condamné au silence. Arafat meurt en 2004 et c’est tout un symbole d’espoir qui s’en va avec pour les Palestiniens. Mahmoud Abbas a longtemps piétiné face à l’intransigeance israélienne jusqu’à son véritable coup d’éclat à l’automne dernier malgré les pressions israéliennes et internationales.

Près de 140 pays ont ainsi soutenu à l’AG la résolution proposée par le président palestinien pour la reconnaissance d’un Etat observateur non membre de l’organisation, un pis aller lorsque l’on se souvient malgré l’emballement médiatique l’échec palestinien de l’année dernière face à la menace de veto américain. Peut on parler d’un acte historique malgré la réalité sur le terrain plus bloquée que jamais ?

Les situations locales sont extrêmement mouvantes et en quelques semaines les positions semblent s’être radicalisées un peu plus encore dans chacun des camps, dans ce que certains appellent encore un statu quo des négociations « de paix » (pourtant à l’arrêt depuis septembre 2008), mais qui pourrait correspondre à un enterrement direct de l’Etat palestinien plutôt qu’à une naissance effective le 29 novembre dernier.

D’un côté l’enjeu des élections israéliennes de janvier 2013 augure d’une radicalisation un peu plus encore de la classe politique israélienne : en effet, Kadima décrédibilisée ayant oscillé tantôt d’un côté tantôt de l’autre avec le volatile Shaul Mofaz, la gauche travailliste n’est plus que l’ombre d’elle-même et le ralliement d’Amir Peretz un temps pressenti pour jouer un grand rôle national, au nouveau parti de Tsipi Livni (battue aux primaires de Kadima en 2012), Hatnuyah, n’en est qu’un symbole supplémentaire. Le ralliement historique d’Ehud Barak, ministre de la défense, et longtemps chef du parti travailliste, au gouvernement de Netanyahou et acteur des trois dernières guerres aux résultats contestés de l’Etat d’Israël contre le Liban et Gaza, en avait été une preuve déjà forte. Le retrait annoncé de la vie politique d’Ehud Barak, certain de perdre les élections, n’est en rien un acte de modestie ou une reconnaissance de faute dans son parcours régulièrement vanté et glorifié du général le plus décoré de l’histoire du pays. Par ailleurs, même s’il a déjà plus de 70 ans, d’aucuns craignent qu’il revienne en ministre non élu à la Knesset au prochain gouvernement. Du côté du Likoud, Netanyahou l’inflexible dispose d’une coalition forte avec Israel Beitenou de Liebermann, le Shas du rabbin Ovadia Yossef, et deux autres partis extrémistes de droite ainsi que les orthodoxes ashkénazes. Elle n’a rompu ni devant les manifestations sociales les plus importantes de l’histoire en 2011, ni devant les différentes menaces de guerre en solitaire, ni devant les opérations contre Gaza, au nom de l’impératif vital sécuritaire. Mais le Likoud actuel passera peut être pour avoir été un modéré au regard de ce qui pourrait se profiler l’année prochaine. L’aile de Netanyahou est en train de se faire rattraper par l’aile encore plus radicale de son pays et le « parti » des colons dont Moshe Feiglin, l’ancien candidat malheureux à la présidence du Likoud en 2011, gagne à chaque échéance un peu plus de terrain au sein du Likoud. Martine Gozlan, dans un excellent article de Marianne, « le complot des faucons pour contrôler le pays » (Lundi 3 décembre 2012, http://www.marianne.net/Israel-Le-complot-des-faucons-pour-controler-le-pays_a224919.html ) s’interrogeait récemment  sur la montée des extrémistes aux primaires pour les futures élections du 22 janvier 2013. Et l’annonce du Premier ministre qui a provoqué la colère de nombre de chancelleries de lancer la construction de 3000 nouveaux logements supplémentaires aux abords de Jérusalem dans ce qui n’est désormais plus un territoire occupé, mais un Etat occupé, le lendemain même de la reconnaissance de l’Etat palestinien, n’y est peut être pas pour rien. En effet, la construction de logements rattachant le bloc d’implantations déjà imposante de Male Adoumim à Jérusalem-Est finirait d’achever la tactique du salami au cœur même de l’Etat palestinien (construction d’implantations israéliennes partout en territoire palestinien), en coupant désormais géographiquement en deux la Cisjordanie.

De l’autre, côté palestinien, la trêve signée entre Israéliens et Palestiniens, sous égide égypto-américaine, a donné vainqueur le Hamas dans la tête des Palestiniens de Gaza. Depuis la présidence d’Abbas commencée en 2005 et l’échec de la stratégie de résistance pacifique du Fatah depuis 8 ans, le blocage total des négociations et l’enterrement des accords d’Oslo, le manque de caractère  et de charisme de Mahmoud Abbas, le travail de construction de l’Etat mais dans l’ombre du premier ministre Salam Fayad, en avaient presque fait oublier l’existence de l’Autorité palestinienne depuis le lancement de l’opération « Pilier de défense ». Abbas, au moment même ou quasi où l’on exhumait le corps du Raïs Yasser Arafat pour tenter d’élucider les mystères  de sa mort, tenait sa victoire et pouvait lui dédicacer.

C’est donc un curieux exercice diplomatique et politique qui va se jouer maintenant entre Israéliens et Palestiniens alors que tout bouge dans la région, notamment du côté des Américains et des Egyptiens.  Dans cette situation, quelles négociations peuvent-elles reprendre ? A peine né, proclamé, reconnu internationalement, l’Etat de Palestine est sur le point  de se voir enterré pour la énième fois. Nous nous retrouvons  malgré le rééquilibrage politique et légal entre les deux protagonistes et la possibilité de discussions d’Etat à Etat dans une situation où, face à Israël tout puissant, les négociations sont dans l’impasse :  deux Palestines, une reconnue par le droit international, épuisée, pacifiste, dont la souveraineté par une autorité est difficilement applicable et crédible, et une autre à Gaza, résistante, sortie victorieuse des derniers évènements, soutenue en partie par un nouvel allié de poids islamiste, l’Egypte de Mohamed Morsi. En réalité Morsi craint la poudrière de Gaza, doit rester prudent avec les Américains, et préfère maintenir la pression sur le poste-frontière de Rafah afin d’éviter la trop grande liberté de circulation et ménager Israël.

En attendant, les Palestiniens seront sûrement plus tentés de se pencher sur leurs actions à la Cour pénale internationale pour porter plainte contre Israël pour l’occupation,  le blocus contre Gaza, mais aussi  les crimes de guerre des opérations militaires passées. Ils savent aussi qu’Israël leur déclarera virtuellement la guerre. Si les Palestiniens font le jeu des institutions internationales depuis vingt ans, le droit international n’est pas encore tout à fait de leur côté. Près de 15 résolutions des Nations unies concernant le retrait des Territoires occupés par Israël n’ont à ce jour jamais été appliquées et les accords d’Oslo ne sont plus inscrits que sur le papier. Tout comme la violence n’a rien apporté aux Palestiniens, la résistance pacifique subie après l’écrasement de la seconde Intifada non plus. Nous faisons face à un vrai nouveau pays : l’ « Absurdistan » tant par son incapacité à exister vraiment que par ce qu’il renvoie aux failles du droit international et des limites de la communauté internationale à le faire respecter depuis 65 ans.

Sébastien Boussois