29/01/2013

Les enjeux de la transition dans le monde arabe

Par Hasni Abidi, politologue et directeur du CERMAM (Genève)

Ce texte est le chapitre introductif de son dernier ouvrage paru « Où va le monde arabe? » Erick Bonnier éditions, Paris, 2012.

S’il est trop tôt pour faire un bilan des révolutions arabes, il faut s’atteler dès à présent à l’étude des enjeux de la transition dans la région. L’évolution démocratique nous semble naturelle, mais elle est, dans le monde arabe, l’objet de débats, de luttes, de conflits. Steven Heydemann[1]  décrivait en 2002 l’argumentaire sur « la singularité arabe, où fleurissent des concepts tels que dysfonctionnement de la société, rigidité politique, déterminisme culturel ». Or les évènements qui ont eu lieu dans la région à partir de décembre 2010 réfutent ce discours, avec la mise en place, dans plusieurs pays, d’un processus de sortie de l’autoritarisme. La démocratie semble désormais accessible à tous. Les peuples arabes peuvent se l’approprier comme idée, valeur, et mode de gouvernement. Cette période voit l’apparition d’interrogations communes : Quelles forces combleront le vide politique ? Comment la démocratie évoluera-t-elle dans un milieu majoritairement musulman ? Quel sera le rôle des sociétés, qui veulent devenir acteurs de la vie politique de leur pays ? Quelle place laisser aux intervenants extérieurs ? Autant de questions auxquelles tentent de répondre les différentes contributions, qui analysent les modalités des transitions, et les dynamiques du changement.

Tenir compte de la diversité des cas nationaux

Selon les exemples nationaux, on peut parler de transition brutale ou douce, volontariste ou réticente, impulsée ou subie. Les pays concernés sont à différentes étapes de la transition, lorsque celle-ci est réellement entamée : l’organisation d’élections, la réflexion sur les fondamentaux de l’Etat à construire, ou encore la lutte contre la dictature (Syrie). La première partie de cet ouvrage nous éclaire donc sur les cas nationaux, que l’on parle de révolution (Egypte, Tunisie, Libye, Syrie) ou d’évolution (Maroc, Algérie). La difficulté est d’accompagner les pays qui sont dans l’urgence en évitant de les noyer dans des thèmes généraux, sans pour autant exclure les pays qui ont un degré de démocratisation différent. Les pays qui ont connu des révolutions sont dans une situation de grande vulnérabilité, alors que les manifestants ne sont pas les personnes qui accèdent au pouvoir à l’issue des élections. La gestion de la transition n’en est que plus complexe, et se cristallise autour de désaccords sur les principes-mêmes de l’Etat à construire, avec un différend important entre les classes d’âge. Cette étape montre l’urgence, dans ces pays, de la réconciliation nationale, y compris dans les pays à fortes minorités confessionnelles ou ethniques. En Algérie et au Maroc, les manifestations sont passées, à la faveur du printemps arabe, d’un registre socio-économique au champ politique. Or le discours contestataire n’est pas seulement porté par des forces nouvelles, il est également instrumentalisé par l’élite au pouvoir. L’enjeu pour les régimes en place est en effet, pour assurer leur survie, de répondre au moins partiellement aux revendications de leur peuple par des réformes et des recompositions, afin de désamorcer la crise. Au Maroc par exemple, à défaut d’avoir devancé ou anticipé les aspirations de la population, la monarchie choisit de les accompagner, en les canalisant. Ce schéma pose la question de la possibilité d’une réforme graduelle, dans l’environnement régional actuel. Enfin, il s’agira d’étudier les Etats du Golfe, parmi lesquels le Qatar, qui a pris un rôle actif pour les révoltes arabes, pour autant qu’elles se situent hors de son propre sol. Doha saisit ainsi l’opportunité du vide de la scène politique arabe, et du besoin de combler ce vide par une nouvelle pratique politique.

Des points communs

Pour Henry Laurens, les révolutions arabes montrent que l’on peut gagner sans chef, « ce qui exprime un rejet supplémentaire de la figure du leader. Une combinaison de pressions de la rue, d’agitation syndicale et de militantisme associatif est (…) parvenue à conforter une transition démocratique, couplée à un changement constitutionnel »[2]. Mais désormais, quel chef choisir ? Y aura-t-il un réel renouveau du personnel politique ? Quels seront nos interlocuteurs ? L’aura des islamistes est-elle temporaire ? Toutes les contributions s’interrogent ainsi sur le rôle des laïcs, le poids de la religion, ou encore la compatibilité entre Islam et démocratie. Les partis religieux jouissent – en réaction aux dictatures, au déficit démocratique et à la corruption – d’une certaine légitimité populaire dans la région. Mais n’étant pas à l’origine des révoltes, ils ont tout autant été troublés par les événements. La phase de transition impliquera alors de confronter les nouveaux gouvernants aux réalités sociales et économiques des pays. Ces réalités constituent les différents domaines de la transition, et sont en lien avec la dignité humaine (karama), tant revendiquée au cours des manifestations. Le concept de citoyen devra être développé et incarné. Sur le plan économique, la levée d’impôts impliquera de rendre des comptes au peuple. Il faudra en outre résoudre le problème du chômage, de l’insertion des populations jeunes et diplômées, et diversifier les économies. Le rôle de la police et des services secrets devra être redéfini. La question de l’éducation est elle aussi un outil essentiel contre la régression. Il faudra créer autant de facteurs d’irréversibilité. La réforme de la justice sera également centrale : au sens de système judiciaire, et au sens de justice globale (et ce en lien avec l’injustice palestinienne). Quant à la démocratie, elle ne doit pas apparaître comme une fin mais comme un moyen. Les traditions de consultation collégiales dans les sociétés arabes peuvent, en outrepassant la figure du patriarche, être un support pour une démocratie locale.  Et celle-ci ne se résume pas à la pratique électorale, au pluralisme, ou à l’alternance du pouvoir. Par un processus de rencontres et d’échanges d’expériences, les acquis des révolutions arabes pourront être conservés et amplifiés. C’est ce développement qui pose la question de la place de l’Occident dans la transition de ces pays.

Etre un modèle ou un soutien ?

Ces pays arabes affrontent un double problème : il leur faut trouver des modèles, mais également s’en séparer, s’en distinguer, s’en émanciper. Ils ont en outre une conscience aiguë de l’importance d’éviter l’instrumentalisation dans la phase de transition (et même avant, comme le montre la complexité du cas syrien). Face à cela, l’Occident – et en particulier l’Union européenne – doit trouver sa place. Doit-il faire figure de modèle, au risque d’être accusé d’eurocentrisme ou de faire apparaître la trajectoire européenne comme la normalité[3] ? Ou préfèrera-t-il adopter une position d’humilité et de retrait : celle de conseiller dans les cas tunisien ou égyptien ; celle de soutien, du moins dans les mots, dans le cas syrien ? Cette seconde option semble privilégiée, avec le souci de regagner une crédibilité écornée par le soutien aux anciens régimes. La connaissance européenne est reconnue, et son rôle est attendu. Mais l’Europe devra éviter de réfléchir en terme de besoins (main d’œuvre…) tant les peuples arabes ont eux aussi des désirs, et désormais, pour certains, les moyens de les exprimer. Elle devra enfin contribuer à renforcer l’impulsion donnée par les révolutions arabes, par des mesures qui consolideraient les avancées démocratiques et éviteraient ce qui apparaîtrait comme une régression. Finalement, avec l’avènement dans le monde arabe de nouveaux régimes démocratiques, la parité et l’équilibre doivent être – bien plus qu’avant – le fondement des relations que nous construirons avec les pays de la rive Sud de la Méditerranée. Par ailleurs, l’irruption de la société civile sur la place publique modifie complètement le paradigme régional. Les sociétés prennent leur devenir en main. Il faut compter avec elles – et non plus les institutions gouvernantes uniquement – avec tout ce que cela peut impliquer de mouvant ou d’instable. L’Union européenne a effectué cette remise en cause, prenant en compte la multiplicité des acteurs. Elle a mis en place des instruments pour une transition institutionnalisée : enraciner la démocratie (ses mécanismes (élections, pluripartisme…) et ses valeurs (droits de l’homme, libertés…)) et identifier les besoins respectifs de chacun des pays.

Conclusion

Finalement, peut-on parler de transition dans le monde arabe, ou ce terme ne désigne-t-il que la situation tunisienne ? Les autres pays seraient plutôt l’illustration de ce que l’on appelle le « syndrome du guépard », à savoir, selon le roman de Lampedusa, tout changer pour que, finalement, sur le terrain, rien ne change. Ne serait-ce pas le signe également que plus l’on s’éloigne du début du printemps arabe, plus la transition sera difficile ? Cet ouvrage fait le pari que parler de transition, c’est l’initier. Depuis 2011, le monde arabe n’est plus en dehors de l’Histoire. Il a montré qu’il n’était désormais ni immobile ni stagnant. Il lui faut à présent (Heydemann p.60) « sortir de l’ombre immense projetée par la question de la démocratie »[4] et refuser les scénarii préparés, pour être acteur de sa propre transition. Comme le rappelle Ghassan Salamé, « la phase actuelle est une phase de transition, durant laquelle la qualité des intervenants politiques sera essentielle. Il ne faut donc pas s’attendre à des résultats immédiats, mais à des cycles qui s’étaleront sur plusieurs années»[5].Malgré l’ampleur extraordinaire de ce changement, peut-être faut-il prôner un retour vers la normalité et la sérénité. Tel est sans doute le principal enjeu. La transition ne sera pas sans faux-pas, mais peu importe, si elle suit la bonne route.

Avec l’aimable autorisation de l’éditeur.


[1] Steven Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique Internationale, n°17, Octobre 2002, pp.54-62 p.54

[2] Henry Laurens, « Dix choses à savoir… sur la révolution arabe », L’Orient littéraire, novembre 2011.

[3] Steven Heydemann fait remarquer que « cet a priori fait d’emblée de l’évolution politique régionale un échec, une déviance par rapport à la trajectoire historique normale, qui serait celle des pays européens. Il conduit les chercheurs à se focaliser sur ce qui manque, ce qui n’est pas arrivé » (Steven Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique Internationale, n°17, Octobre 2002, pp.54-62 p.55).

[4] Steven Heydemann, « La question de la démocratie dans les travaux sur le monde arabe », Critique Internationale, n°17, Octobre 2002, pp.54-62 p.60.

[5]Michel Hajji Georgiou, « Au Salon du livre de Paris, perspectives de paix au Liban et voyage au bout… de l’optimisme avec Samir Frangié », L’Orient-Le-Jour, 13 mars 2012.