20/01/2013

Vers une nouvelle sectarisation de l’Irak?

Par Marius Lazar; Université Babes-Bolyai, Cluj-Napoca, Roumanie

L’Irak se trouve-il en face d’un nouveau conflit sectaire ou même d’une possible fragmentation? C’est ce que semblent indiquer les événements des dernières semaines, marquées par une vague de démonstrations sunnites sans précédent depuis deux ans, et par l’approfondissement de la fracture entre le premier ministre chiite Nuri al-Maliki et les politiciens sunnites. Tout cela, sur un fond régional de plus en plus volatile, marqué par l’aggravation de la crise syrienne et par l’émergence visible d’un front sunnite anti-iranien, dont les appréhensions sur les stratégies régionales de Téhéran ont été réaffirmées au moment du sommet du Conseil de Coopération du Golfe, le 24 décembre 2012.

Le problème central des tensions irakiennes concerne tout d’abord l’incapacité du pouvoir de Bagdad à offrir des solutions unanimes pour atténuer les mécontentements sociaux, économiques et surtout politiques. Après la période tragique du conflit sectaire, modéré au fur et à mesure après 2008, on a pu observer une tendance de la classe politique irakienne à offrir, en tout cas seulement au niveaux des déclarations, l’illusion d’une distanciation par rapport aux références sectaires et la tentative de promouvoir un discours à l’ouverture nationale. C’est la caractéristique des élections provinciales de 2009 et surtout des élections générales, de 2010. En se distançant par rapport aux anciens alliés chiites de l’Alliance Irakienne Unifiée (devenue, maintenant, l’Alliance Nationale Irakienne), le premier ministre Nuri al-Maliki construit maintenant sa propre alliance électorale, l’Etat de Droit(Dawlat al-Qanun), autour de son parti, al-Da’wa, en amenant quelques représentants symboliques de la communauté sunnite. A son tour, son principal contre-candidat, l’ancien premier ministre Iyad Allawi, est revenu dans la vie politique avec un nouveau programme, à la portée trans-sectaire et trans-ethnique, nationale, modernisatrice, promu par sa nouvelle alliance, le Mouvement National Irakien (al-Iraqiyya), groupant une bonne partie des leaders et des partis sunnites, coalisés moins par un programme cohérent commun que par la désir de faire tomber al-Maliki. Toutefois, al-Maliki regagnera un deuxième mandat, à la suite d’une très longue période de négociations intenses, au cours de l’année 2010, quand, avec le soutien des partis kurdes, du parti chiite CISI (Conseil Suprême Islamique Irakien) et du mouvement sadriste, il a réussi à s’imposer face à son rival d’al-Iraqiyya. A l’époque, la reconfirmation d’al-Maliki a été lue comme un affaiblissement de l’influence américaine en Irak, Washington échouant à imposer son client traditionnel, Iyad Allawi. Mais surtout elle a été considérée comme un signe visible du succès de la stratégie irakienne de Téhéran, qui a fait pression sur les partis chiites et kurdes pour soutenir al-Maliki.

Après sa réélection, Nuri al-Maliki a continué, de plus en plus systématiquement, sa stratégie de domination et de contrôle du champ décisionnel du pouvoir, en imposant ses préférés, souvent membres de sa famille ou de son tribu, aux postes principales de l’armée, des services de sécurité et d’information, des institutions publiques, etc. Il réussit l’affaiblissement de son rival politique, al-Iraqiyya, en attirant une partie de ses leaders et de ses membres, auxquels il offrira des fonctions ou des privilèges politiques. Mais son autoritarisme excessif et ses tentations exclusivistes au plan politique ont provoqué des réactions et des oppositions de plus en plus systématiques, surtout de la part de la communauté et des leaders sunnites, qui non seulement se considèrent comme étant exclus de la gestion du pouvoir et des bénéfices économiques et financiers de l’Etat mais qui arrivent encore à se percevoir comme étant soumis à une discrimination constante et même à une répression planifiée.

La crise s’intensifie le 19 décembre 2011, quand le Conseil Judiciaire Irakien émettra un mandat d’arrêt contre le vice-président Tariq al-Hashimi, accusé de planification d’actions terroristes et même d’un projet d’assassinat contre le premier ministre Nuri al-Maliki. Al-Hashemi a été l’un des principaux leaders sunnites d’après 2003, le secrétaire général du Parti Islamique Irakien jusqu’en mai 2009, construisant ultérieurement sa propre alliance trans-sectaire, Tajdeed (la Renaissance). Désigné comme vice-président suite aux élections de 2010, al-Hashemi est traditionnellement resté l’un des principaux opposants d’al-Maliki. Initialement refugié à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, il se trouve actuellement en Turquie, où le gouvernement refuse son extradition vers l’Irak, surtout après la condamnation, en septembre 2012, de son gendre, Ahmed Qahtan, et de lui-même à la peine de mort par la Cour Criminelle Centrale de l’Irak, pour avoir coordonné plus de 150 attaques menées contre les opposants politiques, les forces de sécurité irakiennes et contre les pèlerins chiites. Le scandale al-Hashimi a refroidi encore plus les relations entre l’Irak et les pays sunnites, surtout l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, qui perçoivent le régime d’al-Maliki comme un client de l’Iran, et ont accentué la rupture sectaire au niveau de la classe politique irakienne.

Cette crise s’est encore aggravée en décembre 2012, lorsqu’une nouvelle action du groupe d’al-Maliki eut lieu, celle-ci étant dirigée contre le Ministre des finances, Rafi al-Essawi, l’un de ses  principaux rivaux politiques et l’un des principaux politiciens sunnites, membre d’al-Iraqiyya. Originaire de Falloujah, al-Essawi s’était fait remarquer dès 2004, par ses critiques violentes contre l’offensive militaire américaine sur ce bastion de la résistance sunnite. Il allait devenir, comme al-Hashimi, membre du Parti Islamique Irakien, étant désigné ministre d’Etat au Ministère des Affaires Etrangères, entre 2005-2007, puis, après un an lorsque le bloque sunnite avait boycotté le premier gouvernement al-Maliki, il reviendrait, à partir de 2008, comme vice-premier ministre. Après la reconfirmation d’al-Maliki, en décembre 2010, al-Essawi fut nommé dans le poste de ministre de finances, étant membre d’un groupe de quatre politiciens sunnites importants d’al-Iraqiyya qui avaient accepté d’entrer au pouvoir, en se distançant de leur leader, Iyad Allawi. Mais les relations avec al-Maliki restaient très difficiles et la crise provoquée par les accusations contre al-Hashimi allait devenir le catalyseur d’une nouvelle escalade, marquant une limite de la cohabitation conjoncturelle entre les sunnites et les chiites à l’intérieur du gouvernement. Maintenant, dans un scénario semblable au cas d’al-Hashimi, dix gardes du corps d’al-Essawi furent arrêtés, le 21 décembre 2012, sous l’accusation d’actions terroristes. Dans une conférence de presse, où avaient participé deux autres importants ennemis du premier ministre, Osama al-Nujaifi – le porte-parole du Parlement, et le vice-premier ministre Saleh al-Mutlaq, tous les deux membres d’al-Iraqiyya, le Ministre de finances avait très fortement attaqué la prestation de Nuri al-Maliki, demandant sa démission, l’accusant que « son gouvernement ne respectait pas les institutions et la souveraineté et qui ne pouvait pas vivre sans provoquer des crises” mais également qu’il « construisait une dictature », utilisant les forces de sécurité irakiennes comme une milice personnelle.

Beaucoup plus significatif encore, l’arrêt des gardes d’al-Essawi a provoqué la plus importante mobilisation populaire sunnite des deux dernières années, surtout dans la province al-Anbar. Parmi celles ci, les masses, auxquelles s’ajoutent plusieurs politiciens sunnites, demandant le départ d’al-Maliki. Des milliers de sunnites ont manifesté à Ramadi, Falloujah, Samarra. Les autoroutes vers la Jordanie et la Syrie ont été bloquées. De plus, des anciens symboles de la période de Saddam Hussein ont été réactivés, ou des autres nouvelles sont apparues, comme les portraits du premier Ministre turc, Recep Tayyip Ergogan, ensemble avec des slogans anti-chiites. Les manifestants ont critiqué surtout le caractère arbitraire de l’utilisation des lois anti-terroristes, les détentions prolongées et les traitements inhumains subis par les prisonniers, en insistant en premier lieu sur le destin des nombreuses femmes qui se trouvent dans les prisons irakiennes. Les tentatives de conciliation menées par quelques leaders sunnites modérés ont prouvé leur inefficacité et même contreproductivité – le vice-premier ministre lui-même, Saleh al-Mutlaq, critique traditionnel d’al-Maliki, a été attaqué par les gens violents à Ramadi, au moment même où il faisait appel au calme. La position des manifestants est catégorique : ils demandent le départ des politiciens sunnites du champ du pouvoir, cessant ainsi la légitimation, par leur présence, du régime al-Maliki. En même temps, le soulèvement sunnite d’al-Anbar a offert une tribune et un prétexte pour les autres ennemis du premier ministre, autrefois ses alliés, de s’exprimer à leur tour contre son attitude discrétionnaire au niveau décisionnel – il s’agit ici surtout de Moqtada al-Sadr, qui a rendu public son soutien aux manifestants et qui essaie de jouer l’intermédiaire entre les deux champs.

Cette opposition interne, sur un fond sectaire très prononcé, a surtout le rôle de fragiliser l’image et la position d’al-Maliki, à trois mois des prochaines élections provinciales. Elle est approuvée et même soutenue par les grands pouvoirs sunnites régionaux, dans le contexte d’une émergence croissante d’une nouvelle « guerre froide » sunnisme-chiisme, au Moyen-Orient. La Turquie a adopté plusieurs fois une position publique envers ce qu’elle considère comme un régime irakien excessivement pro-chiite et qui pratique une discrimination programmatique contre les sunnites; selon Erdogan lui-même, « l’Irak est dirigé par les autorités extrémistes chiites ». Dans le bras de fer qui a opposé, les derniers mois de 2012, le gouvernement de la région autonome du Kurdistan irakien au pouvoir à Bagdad (sur des questions concernant le pétrole, les limites de l’autonomie kurde, des décisions kurdes quasi-indépendantes par rapport aux intérêts centraux, etc.), la Turquie a soutenu le président kurde Massoud Barzani, ce qui a provoqué une réaction catégorique d’al-Maliki, celui-ci ayant accusé le pouvoir d’Ankara d’avoir encouragé une sécession des kurdes irakiens. L’Arabie Saoudite est l’autre grand pouvoir sunnite qui prend une position critique contre les politiques irakiens, dans le contexte de la stratégie saoudienne vouée à restreindre l’influence croissante et menaçante de l’Iran dans le Golfe et dans le Moyen-Orient en général. Al-Maliki est vu comme un agent de Téhéran, qui favorise les intérêts iraniens non seulement en Irak mais aussi au-delà de celui-ci, vers le Golfe ou en Syrie. Enfin, le Qatar, le nouveau joker des reconstructions géopolitiques de la région, et le promoteur assumé de la cause sunnite, a offert, par l’intermédiaire d’al-Jazira, une très large couverture médiatique aux protestations sunnites irakiennes.

Cette nouvelle résurrection des tensions sectaires en Irak, au niveau politique et communautaire, n’est pas un signe positif pour un Etat qui n’a échappé qu’avec une très grande difficulté aux démons d’une guerre civile qui ravagea le pays entre 2005-2008. Encore une fois, l’Irak devient la victime de son incapacité à dépasser les clivages identitaires particuliers, les attachements communautaristes, le manque d’unité de ses élites politiques et l’impossibilité de construire un projet national fonctionnel.  En même temps, il est en train de redevenir une victime des rivalités et des enjeux régionaux, rendus encore plus aigus par le conflit syrien sans issue, en polarisant de nouveau les pays sunnites contre l’Iran et ses alliés. Reste à voir, à l’avenir, comment les leaders irakiens, chiites et sunnites, réussiront à ne pas se laisser entraîner dans les provocations du sectarisme, qui peuvent renvoyer l’Irak vers un nouveau conflit civil, dont les effets s’étendraient sur tout le Golfe. C’est l’avertissement même de Nuri al-Maliki, dans une interview accordée à la chaîne al-Sumaria, le 30 décembre 2012 : « Nous sommes en face soit d’une guerre civile soit d’une séparation ». Pour le moment, des milliers de sunnites continuent de sortir chaque jour dans la rue et, signe visible de l’intensification du climat de violence politique, le ministre al-Essawi vient d’échapper, le 13 janvier dernier, à un assassinat, à l’ouest de Bagdad, le deuxième après l’échec de celui qui avait eu lieu à la fin de l’année 2012.