24/01/2013

Y a-t-il un futur en Israël… pour le centre gauche? Premières leçons des élections israéliennes

 

Quelques jours avant les élections législatives israéliennes anticipées et convoquées plus de neuf mois avant par le premier Ministre Benjamin Netanyahou, notre édito titrait sans grand espoir de renouvellement : « Un miracle est-il possible en Israël ? » Nous devons bien avouer que si la classe politique israélienne surprenait depuis des années de moins en moins les spécialistes de la question, il a toujours été plus complexe d’appréhender le comportement d’un électorat israélien quelque peu volatile.

Ce fut la grande surprise le 22 janvier dernier. Alors que tous les sondages prédisaient une victoire écrasante de la liste Likoud Beitenou et l’arrivée incontrôlable du héros de la campagne électorale l’anti-palestinien Naftali Benett avec sa proposition phare d’annexer la zone C de la Cisjordanie (60% de la Palestine), la gauche et le Centre-gauche qui n’étaient pas parvenus à s’accorder ont ressuscité tout de même dans la désunion sur le papier et dans les urnes. Face à la dérive « théocratisante « du pays depuis dix ans, les laïcs semblent s’être réveillés.

Un miracle donc pour la démocratie israélienne? En quelque sorte oui, tant l’équilibre des sièges obtenus est totalement inattendu. Jusqu’à hier, il était entier. Mais l’arrivée des votes des soldats, deux jours après le scrutin, a changé la donne: 61 sièges pour la liste de Netanyahou, les partis nationalistes  ainsi que tous les partis ultra-orthodoxes ; 59 sièges pour le Centre-gauche et les partis arabes. Enfin, si les politiques ont oublié largement de traiter la question sociale et la crise économique qui frappe les classes moyennes pendant deux ans, il semble que les électeurs se soient rappelés à eux. Le pays a en effet été traversé par les plus grandes manifestations sociales de l’histoire du pays en 2011, atteignant des sommets en août de la même année avec près de 400 000 manifestants dans tout le pays (équivalent à plus de 4 millions de personnes dans les rues en France par exemple). La gauche et le centre sont de retour sur ce motif vital.

Depuis trois ans, Netanyahou est parvenu à maintenir sa coalition en jouant sur l’intransigeance en matière de sécurité et de défense dans le contexte mouvant régional à l’égard de ses voisins proches, à l’égard des Palestiniens et dans la poursuite de la colonisation, tout en négligeant la situation intérieure. De quoi plaire aux partis et à son électorat nationaliste et religieux très puissant. Mais Netanyahou l’inflexible a payé au moins trois choses : son inaction en matière économique et sociale malgré la Commission Träjtenberg sans grandes conséquences pour l’Israélien moyen, son alliance avec le sulfureux Lieberman démissionnaire pour soupçon de corruption, et enfin son mauvais calcul arithmétique qui fait que deux listes ensemble valent toujours moins en sièges selon les politologues qu’une liste unifiée. Bilan : Netanyahou passe de 42 à 31 sièges dans la prochaine Knesset. Mais s’il veut la majorité absolue, il l’aura.

Il y a plusieurs leçons à tirer des résultats de ces élections.

Tout d’abord, que malgré tout ce qui a été dit, si la classe politique israélienne s’est radicalisée en dix ans déplaçant le curseur avec les Israéliens à l’extrême, il est possible pour l’électorat de revenir vers plus de modération et le centre quand il est directement concerné par la politique du quotidien : les révélations sur le déficit abyssal du budget (40 milliards de NIS contre 20 annoncés, soit 8 milliards d’euros) dans les derniers jours de la campagne à joué contre le Premier ministre. Il y a des limites au saignement des classes moyennes alors que le budget de la défense (20%) avait été remis en cause à grande échelle pour la première fois de l’histoire tout comme le coût de l’occupation lors des manifestations.

Ensuite, que la balance peut faire pencher les candidats qui mettent en avant l’économique et social sans jamais pour autant envisager une solution rapide et durable à la question palestinienne. Cela est plus inquiétant et pose la question aussi de ce qu’on appelle la gauche, le centre et la modération. L’intérieur prime donc toujours comme aux Etats-Unis. Aucun programme politique lors de cette campagne, Likoud et Yech Atid compris, n’ont envisagé sérieusement un retrait de l’ensemble des territoires et une reprise sans préalable des négociations avec les Palestiniens qui n’ont actuellement un Etat que sur le papier. Il faut ajouter que de plus en plus d’Israéliens sont sur la ligne des deux Etats : le parti travailliste, le Meretz et Yech Atid surtout. Mais peu sont pour un partage de Jérusalem, le blocage resterait entier face à la droite.

Ensuite, que la vieille classe politique israélienne qui a fait le pays, puis a défait une grande partie des idéaux sionistes en démantelant l’Etat tout en faisant exploser le nationalisme sans le canaliser, semble sur le point de passer le relais à une nouvelle génération d’hommes politiques : les vieux généraux qui ont dirigé le pays pendant des décennies, ceux qui ont construit leur réputation politique sur les médailles militaires de leur veston n’ont plus la côte parce qu’Israël ne gagne plus une guerre depuis des années. La société civile se réveille et de plus en plus d’hommes d’affaires comme Bennett, ou de journalistes comme Shelly Yachimovitch, la présidente du Parti travailliste ou Yair Lapid, l’ancien présentateur du journal télévisé, et finalement vraiE star du scrutin 2013, souhaitent accéder aux hautes fonctions politiques. Le peuple leur en donne aujourd’hui la possibilité.

Autre leçon de ces élections et plus inquiétante : les Israéliens ont inventé le concept de partis politiques jetables. En effet, Kadima né sur la gloire de son fondateur Ariel Sharon, était la plus grosse formation du pays en 2009 et est aujourd’hui réduit à néant avec deux sièges. La compromission de Shaul Mofaz, quelques mois avec le gouvernement puis le départ de Tsipi livni ont eu raison de l’ancien premier parti de centre-gauche. Il en est à peu près de même avec les deux partis ressuscités : le parti de Benett fondé sur les restes du Parti National Religieux silencieux depuis vingt ans et réactivé sous la forme du nouveau « Maison Juive » ; et le parti Meretz, le plus à gauche des partis sionistes, laïc et socialiste. Ce dernier en faveur de la solution à deux Etats, de la paix et des compromis avec les Palestiniens,  qui avait quasi-disparu depuis dix ans, a doublé ses effectifs en passant de 3 à 6. On retrouve donc deux partis réactivés cette année aux extrêmes de l’échiquier politique. Cela pose la question de la vraie distinction des partis et de leurs spécificités politiques, tant le nombre de leurs leaders surfent d’un parti à l’autre ou en créent de nouveaux. Ehud Barak, Tsipi Livni pour ne citer qu’eux.

Avant-dernière leçon des élections sur le système électoral même en Israël: le mode de scrutin israélien permettant  bien entendu la représentation des petites listes mais ne leur donnant pas accès à la proportionnelle et donc à la Knesset ont ratissé près de 250 000 votes. C’est important  puisque malgré la forte mobilisation électorale, ce sont près de 7% des électeurs qui verront leur vote non représenté dans le prochain gouvernement, soit deux fois et demi plus qu’en 2009. Un signe des Israéliens pour le renouvellement  des partis?

Dernière leçon enfin : une troisième voie est possible, au moins dans le principe, et Netanyahou devra faire des choix radicaux pour modérer les tendances de son futur gouvernement. Yech Atid,  nouveau phare de la gauche avec 19  sièges, est intouchable aujourd’hui comme Kadima l’était. Surgi de nulle part, il peut disparaître demain ou aux prochaines élections : les spéculations vont bon train sur l’arrivée peut être trop rapide de ce parti formé de personnalités de la société civile non rôdées encore aux fonctions politiques. Or, il faudra pour eux vite faire leur preuves afin de se faire dépasser par le Shass que Lapid déteste. A tel point que Yair Lapid pourrait décider de rester dans l’opposition le temps de structurer cette formidable nouvelle énergie tirée des élections. De là, avec le Parti travailliste, il constituerait une opposition puissante. S’il bascule dans le gouvernement, il sera affaibli immédiatement car comment concilier la tendance Netanyahou-Lieberman avec celle des ultra-orthodoxes et la sienne ? On voit déjà l’explosion de la coalition survenir au bout de quelques mois, voire de quelques semaines. On peut espérer qu’avec ce qu’on avait espéré l’année dernière, le retour d’une gauche sociale structurée et proactive enfin dans la résolution de la question avec les Palestiniens, on parvienne à un raisonnement d’une société israélienne qui avait basculé dans l’extrême à l’égard de son environnement, du monde, et surtout d’elle-même ! Mais même malgré l’embellie pour la gauche, c’est loin d’être gagné.

Car en effet, et si la vraie dernière leçon de ce scrutin ne serait pas de se méfier de ce qu’on appelle un « modéré » et un « centre gauche » en Israël ?  Surtout lorsque l’on sait que sur la question palestinienne, les propos retrouvés sur la page facebook de Yair Lapid le 20 janvier dernier, ne sont pas plus tendres que ceux que pourraient tenir un membre de « Maison Juive » : « Je ne pense pas que les Arabes veuillent la paix ; ce que je veux ce n’est pas un nouveau Moyen-Orient mais d’être débarrassé d’eux et de mettre une grande grille entre nous et eux ».  Alors faux miracle ou vrai mirage ?

Sébastien boussois