08/02/2013

Gaza, novembre 2012 : les conséquences d’une « victoire » du Hamas

Par Jean-François Legrain, chercheur CNRS/IREMAM (Institut de Recherches et d’Etudes sur le Monde Arabe et Musulman)

Paru sur Carnets de l’IREMAM,  le 3 février 2013

L’improbabilité d’une réconciliation entre Fatah et Hamas renvoie (…) à des logiques antagonistes d’appareils et d’idéologies. Mon appréciation repose (…) sur la prise en compte d’une réalité sociale relativement récente mais profonde et, me semble-t-il, durable : l’exigence de réconciliation, prétendument profondément enracinée dans les populations tant à Gaza qu’en Cisjordanie, apparaît bien superficielle, en effet, si l’on prend en considération la fugacité des manifestations qui, au printemps 2011, réclamaient « la fin de la division ». Les préoccupations premières de la population, tant à Gaza qu’en Cisjordanie, me paraissent ainsi ailleurs.

En Cisjordanie, la population témoigne d’une sorte de mise entre parenthèses de la logique de résistance à l’occupation au profit de l’adoption d’une logique de revendications sociales face à l’Autorité, le tout dans la désillusion politique. Même si des bouffées de violence ont récemment éclaté contre des soldats ou des colons, la solidarité avec Gaza bombardée a été mesurée comme elle a été inexistante ces dernières années avec Gaza assiégée. La résistance civile de type Bil’in n’a pas fait école et les tentatives de renouvellement de ce type de mobilisation avec la création, à deux reprises en janvier, « d’implantations sauvages » palestiniennes dans la zone C (les 60 % de la Cisjordanie qui échappent à l’autonomie) ont été saluées, sans plus. Ni le soutien accordé à l’Autorité, par exemple manifesté à l’occasion de l’entrée à l’ONU de l’État de Palestine, ni l’opposition à cette même Autorité, par exemple manifestée par le boycott des élections locales d’octobre, ne se sont transformées en mobilisation de masse durable. La révélation des concessions faites par le leadership palestinien sur les questions de Jérusalem et des réfugiés à travers celle des Palestine Papers n’avait elle-même entraîné en janvier 2011 qu’une mobilisation de dénonciation des plus réduite. Last but not least, la segmentarité de la société, jusque là habituellement contenue par l’aspiration nationale, a surgi en janvier 2013. La limitation de l’effacement par l’Autorité de la dette accumulée dans le règlement des factures d’électricité aux seuls réfugiés des camps, censés être les plus démunis, a suscité une mobilisation citadine telle que la mesure a du être élargie à l’ensemble de la population.

Distraite de la résistance à l’occupation, la population est entrée, ces derniers mois, dans la logique des revendications sociales à l’encontre de l’Autorité. Ainsi, l’année 2012 a vu se multiplier les grèves, sit-in et manifestations (mars, juillet, septembre, janvier 2013) accompagnés parfois d’affrontements violents avec la police ; des immolations par le feu ont même eu lieu. Il s’agissait de dénoncer des augmentations (fuel, aliments, etc.) ou les retards dans le paiement des fonctionnaires (entre 19 et 25 % de l’emploi), d’exiger le retrait de nouveaux taux de TVA, l’augmentation des salaires ou encore l’égalité dans l’effacement de la dette de l’électricité.

En dépit d’incursions périodiques et du maintien de nombreux check-points et autres obstacles, l’occupant est ainsi parvenu à s’effacer suffisamment pour détourner le ressentiment de la population à son encontre vers l’Autorité en charge de son quotidien immédiat, même si les plus politiques demandaient l’abrogation des accords de Paris de 1994 qui règlent les relations économiques entre Israël et Palestine.

Mais ces revendications sont également la rançon du fayyadisme : chargé par les donateurs internationaux d’implanter le néolibéralisme en Palestine, Salam Fayyad, Premier ministre de Ramallah et ancien fonctionnaire de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, a su populariser des habitudes de consommation jusque là inconnues, proscrites par patriotisme ou inatteignables pour la majorité[1]. En rendant la population captive de ses prêts bancaires à la consommation et pour l’immobilier, il la détournait d’aspirations nationales quand les nouvelles recrues dans les forces de sécurité se devaient de témoigner d’une absence totale d’engagement organisationnel (y compris Fatah).

A Gaza, la logique de résistance d’une population quotidiennement confrontée à la violence du blocus et des opérations militaires périodiques désamorce en partie, mais en partie seulement, les revendications sociales de même type. Des manifestations, d’ailleurs, ont eu lieu en 2012 avec des immolations par le feu comme en Cisjordanie. Selon toute vraisemblance, l’épisode de novembre ne constituera ainsi qu’une parenthèse dès lors que l’économie des tunnels, indispensables pour la survie de la population sous blocus, engendre l’enrichissement rapide et considérable d’une mince couche de la population alors même que la majorité vit sous le seuil de la pauvreté[2].

Cette nouvelle prégnance de la question sociale, enfin, m’amène à douter de l’imminence d’une troisième intifada. En premier lieu, une intifada ne se décrète pas. L’absence de réponse populaire apportée aux appels de la « Troisième intifada » en 2011 comme aux appels à répétition lancés depuis sa prison israélienne par Marwan Barghouti, l’ancien leader de l’intifada Al-Aqsa, en constitue la preuve. Même si leur nombre est en augmentation, les incidents violents qui ont éclaté récemment en Cisjordanie entre Palestiniens et Israéliens sont, par ailleurs, toujours restés localisés, réponses ponctuelles à des provocations de colons ou de soldats.

Deux mois après la ‘victoire’ de Hamas, les annonces péremptoires du couronnement prochain des négociations du dialogue national relancées ces dernières semaines après une année d’interruption ne me convainquent donc pas. Je continue à douter de la capacité des parties en présence à dépasser leurs antagonismes et à contrer les pressions dont elles font l’objet pour parvenir à sceller une réconciliation pleine et entière. La déconnexion entre la bande de Gaza et la Cisjordanie voulue par Israël et, de facto, entretenue par la communauté internationale et les deux principales parties palestiniennes en présence m’apparaît dès lors comme appelée à perdurer. […]

 


[1] Benjamin Barthe, Ramallah Dream, Paris, La Découverte, 2011, décrit fort bien cette réalité.

[2] Omar Shaban, « New Class of Palestinians Get Rich On Gaza Tunnel Trade« , Pal-Think, 31 janvier 2013.