01/02/2013

L’escalade militaire en Syrie : un enjeu régional et international

Par Jean-Baptiste Beauchard, doctorant rattaché à l’IRSEM (Paris), Secrétaire général du CCMO. 

En pleine intervention française au Mali, l’attention de la communauté internationale s’est quelque peu détournée de la Syrie. Pourtant, deux ans après le début des soulèvements révolutionnaires, la situation humanitaire devient véritablement catastrophique. À cet égard, il est bon de rappeler quelques chiffres : plus de 60 000 morts, 1 200 000 déplacés, 700 000 réfugiés dans les pays voisins et dorénavant plus de 5000[1] morts par mois.

 La perception occidentale de la situation syrienne demeure figée. Habituellement si prompt à dénoncer les crimes humanitaires, le Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU), malgré l’activisme de son envoyé spécial Lakhdar Brahimi, porte une lourde responsabilité dans l’escalade des violences. Son attentisme, la répression massive du régime ainsi que la présence de combattants étrangers en Syrie, ont transformé les soulèvements en une guerre civile dont les conséquences seront désastreuses. Face à cette inaction, les derniers évènements du mois de janvier sont symptomatiques d’une double problématique : la paix est-elle possible par la force et y a-t-il une paix sans justice ?

Les armes chimiques et la ligne rouge : le risque d’intervention.

 L’opposition syrienne parvient progressivement à prendre le contrôle d’une zone territoriale de plus en plus homogène. Depuis la prise des bases militaires de Cheikh Souleimane et de Taftanaz, les rebelles syriens étendent leur autorité sur le nord de la Syrie, d’Idlib jusqu’à la frontière turque. Ces prises de guerre se font au prix d’exactions de plus en plus meurtrières de la part du régime. Entre les frappes contre l’université d’Alep, le 15 janvier, qui ont causé 90 morts et les exécutions, poings liés, de 80 jeunes hommes retrouvés dans la rivière Qouweiq à Alep, le 30 janvier, les atrocités se multiplient.

C’est dans ce contexte que la question d’une intervention armée pourrait se poser. Pourtant, les chancelleries occidentales n’ont pas posé comme ligne rouge les crimes humanitaires mais l’usage, voire le déplacement d’armes chimiques. Ces mêmes chancelleries avaient déclaré, à l’instar du président Obama le 20 août, qu’un tel usage aurait des conséquences désastreuses, sous-entendant la possibilité d’une attaque en pareil cas. Ces propos avaient été confirmés par le Premier ministre britannique et le Président français quelques jours plus tard. Or, comme l’affirmait Le Monde le 21 janvier, des armes chimiques auraient bien été employées le 23 décembre à Homs. Cette information a été démentie par les Occidentaux, qui ont profité de cette occasion pour ajouter une nouvelle condition à une éventuelle réponse militaire : le caractère létal des armes utilisées.

Le silence de la communauté internationale ne freine en rien l’escalade militaire syrienne, bien au contraire. La réponse est pourtant venue d’Israël qui avait fixé deux lignes rouges : le transfert ou l’usage d’armes chimiques et le transfert d’armes conventionnelles à destination du Hezbollah. Mercredi 30 janvier, deux raids aériens israéliens ont touché le territoire syrien. La première frappe aurait ciblé le Centre d’études et de recherches scientifiques de Damas qui serait le centre de « recherche sur l’amélioration de la résistance et l’auto-défense » selon les Syriens. Un convoi d’armes à destination du Liban comportant des missiles antiaériens russes de type SA-17 aurait également été touché. Avec ces attaques israéliennes, la dimension du conflit devient régionale alors que le Liban, exsangue et déjà menacé par l’effondrement du régime syrien, risque de se retrouver encore une fois otage de ses voisins. Face aux ardeurs israéliennes, et sans compter les crimes du régime syrien, la communauté internationale a tout intérêt à sortir de son mutisme actuel pour ne pas laisser le conflit prendre définitivement une dimension régionale. C’est dans cette logique que l’envoyé spécial Lakhdar Brahimi a prié les membres du CSNU d’accentuer leur pression sur le régime syrien et de sortir de la déclaration de Genève, désormais caduque, qui reprenait les six points du plan Annan. Seuls le CSNU et les grandes puissances pourraient permettre de réguler le conflit en évitant une escalade des violences et l’unilatéralisme d’une intervention israélienne.

La saisine de la CPI et les soubresauts de la communauté internationale.

Face à l’incapacité d’action de la communauté internationale, cinquante États dont la France ont signé le 14 janvier une pétition remise au Secrétaire général des Nations unies afin que le CSNU saisisse la CPI. Le but serait, selon ses signataires, d’examiner les exactions commises par l’ensemble des parties au conflit. Les partisans d’une telle saisine avancent l’argument de son effet dissuasif alors que ses opposants dénoncent au contraire la logique jusqu’au-boutiste qu’elle provoquerait. Il semble aberrant de vouloir judiciariser un conflit en cours dans un contexte où la priorité est une cessation des hostilités, plutôt qu’un processus visant à inculper des coupables qui sévissent toujours. Néanmoins, l’issue de la justice internationale, face au blocage actuel, a le mérite de vouloir réimpulser une dynamique politique.

Encore une fois, le CSNU a tout intérêt à considérer cette demande de saisine de la CPI pour imposer de nouvelles négociations politiques. À cet égard, les déclarations de M. Khatib, le chef de la coalition de l’opposition syrienne, qui se déclare prêt à entamer des négociations directes avec le régime, est le signe d’une dynamique nouvelle que le CSNU devrait accompagner, sans craindre ni le risque d’une imposition unilatérale de la force, ni les illusions de la justice internationale.


[1] Chiffres avancés par la Haute Commissaire aux droits de l’Homme, Navi Pillay.