19/02/2013

L’islamisme, épouvantail commode

Analyse

L’islamisme, épouvantail commode

par Barah Mikail, chercheur à FRIDE (Madrid)

La lutte mondiale contre l’islamisme radical a bien été concrétisée avec les attentats du World Trade Center du 11 septembre 2001. Mais la méfiance sans nuances de ce moule idéologique, et son exclusion acharnée de la sphère publique, a précédé de longtemps cet événement. Entre islam, islam pratiqué, islamisme, et islamisme professant la violence comme preuve de militantisme, la ligne est ténue, à tout le moins dans l’esprit de quiconque cherche à trouver dans la lutte contre les idéologies religieuses un moyen pour exister.

Ce fait n’est pas l’apanage des seuls occidentaux, loin s’en faut. Il est évidemment inutile de remonter à l’ère des Croisades pour traiter de l’un des exemples les plus aboutis en termes d’animosité entre chrétiens et musulmans. La manière par laquelle les missionnaires américains sillonnaient, aux XVIIe et XVIIIe siècles, la Méditerranée afin d’en rapporter des récits de soumission des non-musulmans à l’ordre religieux établi ne seraient pas plus pertinents ici. À une époque où la logique des luttes impériales d’influence prévalait, le spirituel dictant sa marche au temporel, quoi de plus naturel que de voir les tenants d’une religion et de l’autre faire valoir une animosité réciproque, est-on tentés de penser.

Plus près de nous dans l’histoire, on voit aisément combien des personnalités se prévalant de l’islam ont-elles-mêmes fait valoir leur violente opposition à toute émergence de partis et individus se réclamant d’une légitimité inspirée par le Divin. L’Égyptien Nasser en fut un exemple, lui qui au début des années cinquante se servit des Frères musulmans pour favoriser ses ambitions politiques, avant de les pourchasser et d’annuler leur existence politique. Le Syrien Hafez al-Assad fit de même, dans les années 1980, lorsque l’action des islamistes de son pays fut réprimée dans le sang. Même en Algérie la tonalité fut similaire, quoique avec des conséquences beaucoup plus lourdes. Alors que des élections locales organisées en 1990 avaient favorisé les islamistes du Front islamique du Salut (FIS), le premier tour des élections législatives qui suivirent en 1991 aboutit au même résultat. Mais un coup d’arrêt fut alors porté au processus électoral par l’armée algérienne, qui sera aidée en cela par la complicité de maints gouvernements occidentaux. La décennie qui suivra sera violente, caractérisée par des attentats lourds à différents endroits du pays. Aujourd’hui encore, et en dépit d’une politique de réconciliation promue par le président Abdelaziz Bouteflika, la violence continue à sévir à certains endroits. Ce qu’il convient cependant de retenir ici, c’est que d’un point de vue pratique, la méfiance vis-à-vis des islamismes a été l’apanage de beaucoup d’Arabes. Côté occidental, une forme de rejet oscillant entre islamophobie et « musulmanophobie » n’existait pas moins en parallèle. Mais force est de constater que, exemple algérien mis à part, la détermination anti-islamiste des gouvernement occidentaux a plus largement suivi les attentats du 11-Septembre.

L’accusation d’Oussama Ben Laden, chef de l’organisation al-Qaïda, devant les attaques du World Trade Center ouvrira le champ de la lutte mondiale contre le terrorisme. Menée par des États-Unis alors récemment présidés par le leader républicain George W. Bush, celle-ci réussira à recruter au-delà des seuls gouvernements occidentaux. Le président tunisien Ben Ali, l’Égyptien Moubarak, le Jordanien Abdallah, mais aussi le Syrien Bachar al-Assad, le Saoudien Abdallah[1], et le Yéménite Ali Abdallah Saleh, ne pouvaient que trouver avantage à dénoncer une organisation qu’ils confondaient avec l’idéologie défendue dans le cas de beaucoup d’entre eux par leurs plus tenaces opposants. À travers la dénonciation – au demeurant justifiée – de Ben Laden et de ses actions, c’est l’insistance sur la nécessité pour les leaders arabes de continuer à exercer leurs pouvoirs qui transparaissait, sous peine pour les Occidentaux de se retrouver confrontés à des alternatives bien plus radicales. Côté occidental, que ce soit par conviction, ou par défaut, l’idée aboutira. « Mieux vaut composer avec des autoritarismes anti-islamistes qu’avec des idéologues radicaux », telle semblait être l’équation de rigueur. Ben Laden aura ainsi peut-être réussi à convaincre les opinions musulmanes, sans d’ailleurs nécessairement les subjuguer, de ce que le mythe des invincibilités occidentale en général et américaine en particulier pouvait tomber. Mais il avait aussi renforcé les gouvernants du monde arabe, qui se voyaient garantis du soutien d’Occidentaux craintifs quant à la possibilité pour le précédent algérien de se vérifier à nouveau. Les élections législatives égyptiennes (2005) et palestiniennes (2006), ainsi que le vent de popularité régionale qu’acquerra le Hezbollah suite à sa résistance contre la guerre israélienne menée contre le Liban en 2006, leur semblaient être des indicateurs suffisants.

Pour autant, les Occidentaux ne craignaient pas le paradoxe. Enclins à laisser les leaders arabes gérer leurs perspectives nationales à leur guise, ils ne cesseront pour cependant d’en appeler à la consolidation de processus démocratiques, à l’encouragement d’une représentativité effective pour les populations des pays arabes, et à la cessation des abus contre les droits citoyens et de l’Homme. Il faudra que le vent des révoltes souffle à parti de la Tunisie pour que leur propre posture tourne à l’interrogation. Appeler à la démocratisation, n’est-ce pas encourager les islamistes à s’installer dans le paysage politique arabe ? Vision d’horreur, pour des Américains qui voient d’un mauvais œil une composition avec des islamistes, tout comme pour des Européens qui redoutent l’installation d’un califat islamique dans leur proche environnement.

Il faut reconnaître néanmoins que les chutes de Ben Ali et Moubarak avaient suffi en soi pour inquiéter des Occidentaux qui ne posaient pas encore l’équation de l’islamisme. En Tunisie, les islamistes du parti al-Nahda ne paraissaient pas bénéficier d’une popularité suffisante pour leur permettre d’accéder au pouvoir. En Égypte, la chute de l’allié Moubarak avait été portée par un mouvement au sein duquel beaucoup de jeunes s’étaient rendus visibles, ce qui relativisait la possibilité pour les Frères musulmans de pouvoir surfer sur la vague de popularité qu’on leur attribuait. Côté libyen, qui pouvait penser que les islamistes pourraient prendre le pouvoir, à un moment où les promus du conseil national de transition, officine montée de toutes pièces au départ de la ville de tous temps rebelle de Benghazi, arboraient les capitales occidentales en costume cravate, loin de tous apparats islamistes ? C’est probablement ce qui encouragera les précédents soutiens de Ben Ali et Moubarak à vouloir faire amende honorable en provoquant les conditions pour une chute du leader libyen. Mais quelques mois plus tard, ils auront à déchanter. En Tunisie, al-Nahda sera vainqueur. En Égypte, pire encore, les législatives consacreront les Frères musulmans comme vainqueurs, suivis des salafistes comme faiseurs de rois. Et la Libye demeure tiraillée par des tendances contradictoires mettant en scène libéraux et islamistes. Le tout avec une particularité notable : le fait que ce pays est d’ores et déjà en proie à des rivalités tribales, régionales, idéologiques, politiques et économiques, sur un mode rappelant à bien des égards le récent précédent irakien.

Il n’y a pas pour autant lieu de déplorer le résultat d’un vote populaire. « Hitler est bien arrivé au pouvoir par des élections démocratiques », se plaisent à rappeler certains. On peut prendre cette affirmation pour acquise, et aller au bout du raisonnement. Tout comme Hitler avait pu accéder au pouvoir suite à la frustration de la population allemande devant la spoliation de son pays par les vainqueurs de la Première guerre mondiale, les pays arabes ayant d’ores et déjà voté ont aussi été à la quête d’une alternative radicale à leurs leaders déchus. Radicale, et donc peu ou pas vraiment pro-occidentale. Lorsque le soutien des Occidentaux aux autoritarismes de la région prévalait sans beaucoup de nuances, les islamistes passaient pour victimes de cette situation du point de vue de la population. Ils étaient pourtant porteurs d’un discours rassurant, axé sur l’égalitarisme et le respect des droits de l’Homme, en opposition avec les états de fait alors en cours. C’est ainsi que le résultat aura été la chute de l’islamisme en tant que tabou, non par réaction du moment, mais du fait de l’accumulation de décennies de frustrations. Une forme d’effet boomerang est ainsi apparue, dont rien ne saurait dire pour autant qu’elle s’imposera nécessairement à l’ensemble de la région. Mais force est de constater que cette instrumentalisation de l’islamisme a eu ses effets indésirables dont les Occidentaux se doivent d’envisager les conséquences maintenant. Et ce quand bien même, contrairement à ce qui avait prévalu dans l’Allemagne hitlérienne, la consécration d’élections régulières semble devoir l’emporter dans les pays arabes en transition, et donc laisser miroiter de possibles changements de coloration politique sur le terme. Quitte à ce que ceux-ci puissent aller vers plus de radicalisme, ou plus de progressisme.

Mais le paradoxe de l’histoire, c’est que si les populations arabes voient d’un mauvais œil ce soutien octroyé à leurs leaders au nom de la lutte contre les idéologies radicales, elle affiche encore plus de dépit devant cette plus grande ouverture de la part des Occidentaux à un pays tel que l’Arabie saoudite. Celui-ci a en effet la particularité d’être régi par une famille régnante qui n’est pas moins sujette à l’imposition de la rigueur religieuse à échelle sociale. Mais ses choix pro-Occidentaux poussés, combinés à son formidable potentiel financier, semblent l’avoir prémunie à bien des égards de toute critique.

Les Occidentaux, comme les leaders arabes, paient aujourd’hui le prix de leur fermeture vis-à-vis des populations de la région et de leurs aspirations. Il est ici un point fondamental qui est demeuré ô combien négligé. Même si elle demeure balbutiante, la notion de société civile n’existe pas moins dans le monde arabe. Et avec elle, l’attente toujours aussi vivace de lendemains meilleurs qui puissent être à la hauteur des combats qui ont motivé les soulèvements arabes de l’année 2011.

Extrait de l’ouvrage « Une nécessaire relecture du Printemps arabe », éditions du Cygne, Paris, 2012.


[1]. Régent d’Arabie saoudite qui avait déjà pris les rênes du pouvoir suite à la maladie de son frère Fahd.