14/02/2013

Une reconfiguration à hauts-risques des relations entre Le Caire et Téhéran

Avec l’agitation interne en Égypte et la guerre s’intensifiant en Syrie, la visite historique du président iranien Mahmoud Ahmadinejad au Caire mercredi 6 février a soulevé l’espoir d’une normalisation des relations entre les deux pays en froid depuis plus de  trente ans.  Mais n’est-ce pas un jeu dangereux pour l’Egypte qui se trouve être à la croisée des chemins ? Après des décennies de soutien à Washington, le traité de paix avec Israël et les relations détériorées avec Téhéran depuis la Révolution islamique de 1979, le président égyptien Mohamed Morsi salue la visite historique du Président iranien.

Après le succès de la révolution égyptienne de 2011 et l’éviction de Hosni Moubarak, l’Iran a nommé un ambassadeur en Égypte pour la première fois depuis des décennies. La visite historique de Morsi à Téhéran en août dernier, fut la première étape symbolique de cette transformation. Pendant le dernier conflit unilatéral qui opposa Israël au Hamas dans la bande de Gaza en décembre 2012, Morsi s’était rapproché du mouvement islamiste jusqu’alors soutenu essentiellement par Téhéran.

À la suite du « Printemps arabe », les perspectives internes et externes de l’Egypte ont changé. Pourtant, il reste surprenant que les points de vue puissent se rapprocher si rapidement même avec l’Iran. Il en fut longtemps autrement. On se souvient de nombreux éléments de tension entre les deux pays : l’Égypte d’hier qui avait accordé l’asile au Shah d’Iran évincé à la suite de la révolution Islamique ; Téhéran qui avait donné le nom d’une rue à l’Islamiste qui avait assassiné  le président égyptien Sadate en 1981 ; le traité de paix enfin entre Tel Aviv et le Caire qui a toujours été l’une des principales pommes de discorde avec Téhéran.

Indiscutablement, ces deux visites diplomatiques ont des avantages pour les deux côtés. Avec celles-ci, l’Iran essaie avant tout de sortir de son isolement tandis que l’Egypte tente de reconsolider son pouvoir régional pour redevenir un acteur majeur de la région. C’est probablement la raison principale pour laquelle l’Égypte a favorisé ces avances diplomatiques publiques au lieu d’engager des pourparlers déguisés. Mais tout n’est pas joué. C’est pourquoi, bien que Téhéran ait nommé un ambassadeur au Caire, l’Egypte n’a pas encore rendu la pareille jusqu’à aujourd’hui.

Car,  Téhéran et Caire sont loin d’avoir une politique entièrement compatible sur les enjeux de la région. Bien que des soutiens et perspectives analogues vers le Hamas puissent les amener à la même table, leurs perspectives de la crise syrienne sont radicalement opposées. L’Égypte exige avec la Turquie et l’Arabie Saoudite le départ d’Assad, alors que l’Iran le soutient toujours. De plus, ces avancées diplomatiques arrivent dans un contexte de polarisation régionale inévitable entre sunnites et chi’ites. Bien que l’Arabie Saoudite ait des relations avec l’Iran, la compétition pour le leadership régional dans la région est un indicateur clé de la rivalité entre sunnites et chi’ites en cours dans la région. Riad et Doha restent en effet opposés aux velléités régionales de l’Iran. Il n y a aucune raison de penser que sunnites et des chi’ites enterreront soudainement la hache de guerre.

La résonance de cette tension sectaire persiste au cœur même de l’Egypte comme un obstacle majeur à la pacification de la société. Il y a en effet une aversion virulente contre le chiisme. Contrairement aux Frères Musulmans, les salafistes qui sont plus proches du sunnisme saoudien dur qu’est le Wahabisme,  occupent quelques sièges au Parlement égyptien et n’ont évidemment pas les mêmes points de vue que Morsi. Les Egyptiens étaient donc divisés sur la visite du président iranien et quelques-uns ont fermement protesté contre l’agenda politique de leur président surtout pour tenter d’inverser l’ordre des priorités ce de dernier. En effet, la crise économique est grave dans le pays. Et dans de telles conditions de fragilité politique sur la scène intérieure, la marche de manœuvre de Morsi est réduite d’autant que l’aide  américaine et européenne que reçoit chaque année l’Egypte semble incompatible avec un rapprochement du Caire avec Téhéran. Alors pourquoi prendre de tels risques de fâcher ses principaux bailleurs de fond ?

Shahrazad Elfar, chercheuse associée à l’Institut Medea