21/03/2013

A propos de l’Algerie comme exception du « printemps arabe »

Analyse

A propos de l’Algerie comme exception du « printemps arabe » :  

par Nadji Safir, sociologue

Alors qu’en ce mois de Mars 2013, la société algérienne est de nouveau traversée par d’importants mouvements sociaux, essentiellement animés par de jeunes chômeurs et articulés autour de leur revendications en matière d’emploi, le pays, replacé dans le contexte de ce qui a pu être appelé le « printemps arabe », continue encore d’être perçu comme une  exception. Ce statut particulier trouve son explication dans un certain nombre d’ensembles convergents de facteurs qui, brièvement, peuvent être présentés comme suit :

1.  Les traumatismes présents dans les consciences individuelles et collectives et liés aux  épreuves des années 1990, marquées par des formes exacerbées de violence, et que plus personne ne souhaite vivre ou revivre et ce, alors que le terrorisme est encore actif. Que ce soit dans le Nord du pays, notamment  dans des zones rurales montagneuses ou dans le Sud comme l’illustre l’action enregistrée à In Amenas. En fait, tout se passe comme si, dans la société, se mettaient en place les conditions d’un consensus privilégiant la stabilité relative retrouvée au détriment d’un changement assimilable à une démarche vers l’inconnu.

2.  Le fonctionnement d’institutions démocratiques avec, notamment, des partis politiques, des organisations de la société civile et une presse écrite – le secteur audio-visuel demeurant  sous contrôle public – intervenant de manière relativement libre. La mise en place de ce système dont le fonctionnement réel ne correspond pas toujours à la mise en œuvre de mécanismes impliquant effectivement des pratiques démocratiques est malgré tout considérée par de larges couches de la population comme satisfaisant à des normes démocratiques.

3.  Les faibles capacités de mobilisation des forces visant une contestation  radicale du pouvoir politique. Qu’il s’agisse des « courants démocratiques » qui n’arrivent pas à s’unir pour constituer une force politique nationale représentative et crédible dépassant les limites de certains espaces sociaux, culturels et géographiques. Qu’il s’agisse des « courants islamistes » qui n’arrivent plus à mobiliser pour un programme dont l’attractivité a faibli en raison des évolutions, à la fois, de la société algérienne et de son environnement régional arabe.

4.  La faiblesse relative des mouvements sociaux qui s’organisent autour de la défense des libertés publiques ou de celle de catégories sociales particulières comme c’est le cas des organisations de défense des droits humains ou des syndicats libres.  Souvent en butte à l’hostilité du pouvoir politique et de l’administration, ces organisations ont le mérite de continuer sur le terrain des actions qui ont permis l’émergence d’une société civile présente dans les débats publics. Cependant, son impact réel demeure faible en termes de capacités de mobilisation effective pour pouvoir vraiment influer sur le cours des politiques publiques.

5.  Le fait qu’en l’absence de large représentativité nationale des « courants démocratiques » la seule possibilité de changement apparue comme possible face au pouvoir demeure perçue comme celle représentée par les « courants islamistes ». En effet, ceux-ci plus fortement implantés dans la société, notamment en raison des politiques suivies dans le secteur de l’éducation qui leur assurent une « hégémonie culturelle » pouvaient sembler en mesure de représenter une offre politique crédible de changement. Or l’histoire récente du pays – durant les années 1980/1990 – a montré qu’une telle option pouvait conduire à une crise politique, voire à une impasse plus grave. Dans de telles conditions, « l’option politique islamiste », a perdu beaucoup de soutiens dans la société qui, de plus en plus, lui préfère une action plus en profondeur et de plus longue haleine.

6.  L’attitude complaisante du pouvoir politique à l’égard de l’islamisation de la société « par le bas » actuellement en cours,  souvent même sous l’influence de groupes « salafistes » et qui ne fait que renforcer « l’hégémonie culturelle » islamiste. Ce soutien du pouvoir politique  au mouvement d’islamisation à l’œuvre dans la société, tant qu’il se limite à des pratiques religieuses, sociales et culturelles, a contribué à le faire percevoir comme garantissant une offre politique à caractère islamique crédible. « Suffisamment islamique » en termes de contenus religieux, sociaux et culturels tels qu’exprimés par l’essentiel de la demande sociale, elle apparaît, y compris à beaucoup d’acteurs islamistes, comme un compromis acceptable.

7.  La perception négative des évolutions intervenues dans les pays du « printemps arabe »  qui se sont vite retrouvés confrontés à de préoccupantes situations d’instabilité. Cette perception est nettement renforcée par une conviction largement répandue dans la société et au sein des élites mêmes selon laquelle les processus de changement politique correspondant au « printemps arabe » s’inscrivent dans le cadre d’un « complot occidental » visant à déstabiliser le Monde Arabe.

8.  La forte perception chez les élites et les citoyens d’un pouvoir politique fonctionnant de manière duale et collective et dont les mécanismes réels demeurent toujours, en dernier ressort, sous le contrôle de la Haute Hiérarchie de l’Institution Militaire. Dès lors, il est clair que la réalité de ce pouvoir – plutôt qualifiable d’oligarchique – ne peut être réduite à son exercice par une seule personne dont pourrait être demandé le départ, comme signal initiant  le processus de changement démocratique.

9.  Le contexte économique rentier devenu systémique qui domine l’ensemble de la société algérienne dont il pénètre tous les interstices. Cette situation est à l’origine d’un ensemble d’effets, directs et indirects, résultant de la redistribution en cours des ressources  financières concernées. Par divers stratagèmes – plus ou moins explicités comme tels, y compris ceux liés à la corruption –  elle permet au pouvoir politique en place de gérer autant les revendications légitimes des couches sociales populaires ou de certaines catégories professionnelles, que les velléités mêmes de changement d’une partie des élites.

10.  L’importance croissante d’une économie informelle incluant également de larges pans relevant de logiques mafieuses, qui permet à de très nombreux jeunes, sans emploi stable, en recourant à diverses logiques de « débrouille », de survivre et donc, de ne pas exprimer leur désespoir de manière violente.  Il convient également de mentionner le maintien de liens de solidarité familiale permettant aux jeunes sans emploi ou sous-employés ou exerçant dans l’informel ou encore employés mais ne disposant que de faibles revenus de continuer de vivre au sein de leur famille et d’améliorer leur niveau de vie réel.

11.  L’extension de diverses formes d’émeutes locales déclenchées pour les motifs les plus divers dès lors qu’une demande sociale ne rencontre pas une offre satisfaisante de la part de l’Etat. Leur relative maîtrise par les pouvoirs publics a fini par les faire fonctionner comme autant de soupapes de sécurité permettant de libérer progressivement le potentiel de contestation et de violence existant dans la société. Cette maîtrise est grandement facilitée par la nature même des acteurs sociaux de ces émeutes qui, dans leur majorité, ne visent pas à contester la nature du pouvoir politique central, mais l’interpellent en tant que gestionnaire de la rente collective et veulent négocier avec lui les conditions dans lesquelles ils peuvent améliorer leurs conditions d’accès aux ressources rentières.

12.  La généralisation de la violence ordinaire sous les formes les plus diverses d’incivilité, de délinquance et de criminalité qui contribue à orienter le potentiel de violence présent – notamment chez une grande majorité de jeunes en raison de la vulnérabilité de leur statut socio-économique – vers des cibles non politiques. En fait, de manière plus générale, les relations entre les divers acteurs du champ social sont de plus en plus affectées par des dysfonctionnements de type anomique. Derrière ces phénomènes sont latents des enjeux en termes de mobilité sociale ascendante pour la réalisation desquels, du point de vue des  acteurs sociaux concernés, seule compte l’atteinte des objectifs visés.

Toutes les évolutions évoquées, mais également celles actuellement en cours, montrent bien que la société algérienne demeure une société parcourue par de nombreuses dynamiques de toutes natures dont, en aucun cas, les résultats ne peuvent être aisément prévisibles. C’est dire que toutes les potentialités de changement y demeurent plus que jamais très présentes.