04/03/2013

Être jeune en Méditerranée : Présent difficile, avenir incertain

Analyse

Être jeune en Méditerranée : Présent difficile, avenir incertain

Par Khadidja Guebache-Mariass, doctorante en anthropologie politique à l’université Nice-Sophia Antipolis.

La question de l’avenir est tout à fait cruciale pour les jeunes du monde entier et plus particulièrement pour la jeunesse méditerranéenne qui est en train de connaître ces dernières années, une transformation importante de son environnement régional. Bien que jugés comme des évènements positifs, les Printemps arabes sont en train de transformer les sociétés au Sud et à l’Est de la Méditerranée et cette période de transition place les plus jeunes générations dans une situation inconfortable où ils doivent lutter au quotidien pour améliorer leur présent sans pour autant avoir la garantie d’un avenir meilleur.

Bien évidemment les jeunes méditerranéens ne représentent pas une catégorie homogène et un jeune n’est pas le même selon si l’est un européen du Sud, un jeune maghrébin ou bien un palestinien ou encore un israélien. Le gage de l’avenir n’est pas le même pour tous tout autour de la Méditerranée et c’est ce qui constitue l’un des points cruciaux des relations Nord-Sud dans cette partie du globe. Cependant, on a pu constater que les jeunes méditerranéens pouvaient avoir les mêmes aspirations et les mêmes inquiétudes face à l’avenir étant donnée l’uniformisation des modes de vie et de pensée favorisés par le phénomène de la mondialisation. Et même s’ils ne sont pas tous à égalité devant la réalisation de leurs ambitions il est tout de même important de constater que de part et d’autre de la Méditerranée, il existe une proportion importante de la population qui aspire à un avenir plus sûr et ceci quel que soit son appartenance sociale, culturelle ou confessionnelle.

Trois éléments caractérisent le présent des jeunes méditerranéens aujourd’hui : des aspirations sans cesse contrariées par la dureté de la vie ; le chômage, passage obligé de tout jeune méditerranéen qui souhaite accéder à l’autonomie ; et enfin l’exil la solution supposées à tous les problèmes.

Des aspirations contrariées

A ce sujet, l’organisation Babelmed a lancé un cycle d’enquêtes dans 11 pays méditerranéens du Nord et du Sud et deux des volets thématiques sont assez révélateurs des difficultés rencontrées par la jeunesse méditerranéenne aujourd’hui et de ses aspirations quant à l’avenir. L’intérêt de ces enquêtes réside dans le fait qu’elles nous débarrassent de certaines idées reçues sur les jeunes du sud et ceux du nord. En effet, malgré des disparités criantes de leurs réalités et de leur quotidiens, les jeunes de la région nourrissent tous d’une certaines manière les mêmes inquiétudes et les mêmes espoirs.

Les jeunes de onze pays[1] méditerranéens ont été sondés. Il a été constaté un sentiment partagé d’inquiétude quant à l’avenir et un manque d’utopie. Aujourd’hui en Méditerranée, les jeunes  ne rêvent plus à des lendemains qui chantent et cela est dû au fait que ces derniers demeurent jeunes trop longtemps, l’âge de l’autonomie étant sans cesse repoussé  à cause d’une situation économique précaire et de la crise du travail. Ainsi dans des pays comme l’Egypte ou l’Italie, les jeunes restent chez leur parents jusqu’à l’âge de trente ans ou plus. Cette enquête révèle également que le principal désir exprimé par la majorité des jeunes sondés est de fonder une famille. Cette jeunesse apparaît comme moins politisée que les précédentes générations – exception faite des palestiniens du fait du contexte de guerre sur leur territoire – et est tournée vers des considérations plus terre à terre.

Une autre réalité a également été révélée par ces enquêtes, c’est celle relative aux systèmes éducatifs des pays du bassin méditerranéen. En effet, les jeunes algériens, égyptiens, libanais et marocains se disent « affligés » par la défaillance du système éducatif public dans leur pays. Ceci les contraint le plus souvent à opter pour des écoles privées ou à aller étudier à l’étranger quand ils en ont les moyens. La Tunisie est le seul pays de la rive sud qui échappe à cette critique. Elle propose un système éducatif public assez performant avec des pôles de compétitivité dans de nombreux domaines. Cependant, la démocratisation d’un tel système pose le problème d’un afflux de diplômés qui peinent à trouver un emploi correspondant à leur niveau universitaire.

En somme, deux aspirations intrinsèquement liées ressortent de ce portrait de la jeunesse méditerranéenne. La première est l’acquisition d’une plus grande autonomie financière, sociale et politique. La seconde est l’amélioration du système éducatif et son adaptation au marché de l’emploi.

Une formation inadéquate pour un emploi introuvable

Les huit pays arabes[2] qui composent la partie Sud et Est de la Méditerranée totalisent à eux seuls 180 millions d’habitants dont 70 millions âgés de 15 à 34 ans, soit 40% de la population arabe méditerranéenne que l’on peut classer en trois catégories :

La première catégorie concerne les jeunes hors système : ils sont 20 millions à se trouver en dehors de tout système éducatif et en dehors du marché du travail, les trois-quarts de cette catégorie sont des jeunes femmes.

La deuxième catégorie concerne les chômeurs à la recherche d’un emploi : 5 millions sont au chômage et la grande majorité d’entre eux sont de jeunes diplômés à la recherche de leur premier emploi.

La troisième catégorie concerne les travailleurs : cette troisième catégorie peut être divisée en deux : sur les 45 millions de jeunes qui la composent, un tiers sont des travailleurs avec un emploi plus ou moins stable. Les deux autres tiers sont des travailleurs précaires qui subsistent grâce à des emplois informels sans aucune protection sociale (marchands ambulants, chauffeur de taxi, etc.). Leurs gains mensuels sont estimés à environ 100 euros en Egypte et 256 euros au Liban.

Une étude de la Banque africaine de développement a révélé dernièrement que le Maghreb est la région du monde où le taux de chômage est le plus élevé avec 12% et ce depuis une vingtaine d’années. Le taux de chômage des jeunes âgés entre 15 et 29 ans est quant à lui multiplié par deux par rapport au taux de chômage global dans certains pays, avec 21,5% pour l’Algérie, environ 26% pour l’Egypte et 30% pour le Maroc. Les raisons à cela sont multiples : inadéquation des formations avec le marché du travail, un surplus de jeunes diplômés chaque année sur le marché – en Tunisie 47% des jeunes diplômés en Doit, Economie et Management âgés entre 23 et 29 ans sont au chômage en 2007, difficultés à trouver des emplois « décents » qui correspondent au niveau universitaire de chacun.

Ces chiffres nous apprennent trois choses importantes sur la condition des jeunes méditerranéens et plus particulièrement ceux du sud et de l’Est : tout d’abord, que les jeunes femmes méditerranéennes sont plus touchées que les hommes par l’absence de formation professionnelle ou universitaire et sont donc celles qui se trouvent le plus souvent dans une situation précaire et de dépendance. Ensuite, que les jeunes diplômés ont de grandes difficultés à s’intégrer au marché de l’emploi, en grande partie à cause d’une inadéquation entre la formation universitaire et les besoins du marché du travail. Enfin, que le secteur informel est la seule perspective d’emploi ou presque pour les jeunes méditerranéens, avec des salaires bas et des conditions de travail très aléatoires.

L’enjeu de la résolution de la problématique de l’emploi des jeunes en Méditerranée est considérable car il pèsera sur l’avenir des pays du Sud de la Méditerranée et sur leur relation avec leurs partenaires européens du fait de la pression migratoire existante.

L’exil : la solution supposée à tous les problèmes

En effet, bien que considérée comme un choix plutôt positif pour la plupart des jeunes Sud-méditerranéens, la solution de l’émigration s’impose faute de mieux dans le pays d’origine. Bien évidemment il ne viendrait pas à l’esprit de ces jeunes de quitter famille, amis et terre natale si leurs conditions économiques, sociales et parfois politiques ne les forçaient pas à le faire. Leur espoir d’un Eldorado européen est quant à lui souvent contrarié par la dure réalité du Nord, confronté à une crise économique sans précédent depuis les années 1930.

On compte en 2006 plus de 3 millions d’immigrés issus des Pays arabes méditerranéens (PAM) en Europe. Et alors que ces immigrés se dirigent traditionnellement vers les pays d’Europe du Sud tel que l’Italie, L’Espagne ou la France, il semblerait que certains d’entre eux, certes encore peu nombreux, n’hésitent pas à émigrer dans les pays d’Europe centrale et orientale comme la Hongrie, la République tchèque ou encore la Lituanie.  Il est vrai que cette émigration vers les PECO est encore très limitée et concerne essentiellement des demandeurs d’asile en transit vers d’autres pays de l’Union Européenne. Mais ces chemins alambiqués pour rejoindre l’Europe tout comme les dangereuses traversées des nombreux jeunes clandestins maghrébins désireux d’atteindre les rives européennes – Gibraltar, Iles Canaries, Lampedusa – au risque d’y laisser leur vie, montrent le désespoir des jeunes méditerranéens du Sud et leur manque de confiance dans les gouvernements des pays d’origine. De nombreux entretiens avec des jeunes issus de la rive Sud révèlent que ces derniers préfèrent endurer les difficultés financières et la discrimination au Nord plutôt que de subir l’injustice sociale et politique imposée dans leurs propres pays.


[1] Algérie, Egypte, Espagne, France, Italie, Liban, Malte, Maroc, Palestine, Tunisie et Turquie

[2] Les 8 pays arabes méditerranéens PAM membre de l’UPM : Algérie, Egypte, Maroc, Tunisie, Jordanie, Liban, Palestine et Syrie