19/03/2013

L’instrumentalisation de l’instabilité au profit de l’affermissement du pouvoir politique

Analyse

L’instrumentalisation de l’instabilité au profit de l’affermissement du pouvoir politique

Par Barah Mikail, directeur de recherches Afrique et Moyen-Orient à la  FRIDE (Madrid), spécialiste du Moyen-Orient

Nouvel extrait de son ouvrage « Une nécessaire relecture du Printemps arabe », éditions du Cygne, Paris, 2012.

Parmi les dénominateurs communs ayant mené à la sclérose du pouvoir, on retrouve cependant un facteur amplement répandu dans la psyché collective des Arabes : l’image du leader en tant que rempart contre les risques d’instabilité pouvant s’imposer au pays. La question israélo-arabe, précitée, est omniprésente ici. Nasser s’était, de son temps, fait fort d’une popularité basée sur les termes de son combat contre Israël et contre les politiques impérialistes. Assad père et fils ont également adopté une posture de garant contre une soumission aux volontés israéliennes et américaines qui a participé de la soumission des Syriens à l’ordre politique établi. Saddam Hussein fera de ce même argumentaire le sien, même si de manière bien moins convaincante.

Mais à ce motif s’en rajoute un autre, au moins tout aussi fondamental : la sécurité sociale, prise dans le sens du développement par des États policiers d’une omniprésence des forces de l’ordre garante à la fois d’un ordre interne, et d’une étroite surveillance de la société. Les Arabes ne sont pas dupes. Ils savent, ou du moins savaient combien leurs actes et mouvements pouvaient être surveillés, que ce soit dans leurs pays ou au-delà. Il suffit de s’entretenir jusqu’avec les Tunisiens vivant en France pour voir et comprendre combien, sous Ben Ali, la terreur pouvait franchir les frontières de la seule Tunisie. Combien d’entre eux allaient en effet jusqu’à cacher les ouvrages subversifs qu’ils pouvaient acquérir dans leurs pays occidentaux de résidence, de peur qu’ils ne soient découverts par les membres d’une police secrète tunisienne apparemment tentaculaire.

Mais, que ce soit par conviction, ou pris comme un moyen pour se consoler, l’idée selon laquelle les méthodes lourdes et abusives des gouvernements en place avaient pour corollaire la garantie d’un haut niveau de sécurité était largement répandue chez les ressortissants de la région, et le demeure d’ailleurs à certains endroits. Les phénomènes post-Bouazizi ont en effet abondé dans le sens de cette idée. Alors que la Tunisie et l’Égypte se plaignent d’un sentiment profond d’insécurité sans bien évidemment en appeler pour autant à un retour à l’ordre précédent, la Libye de Mouammar Kadhafi l’a cédé à des perspectives extrêmement inquiétantes en termes de stabilités étatique et sociale. On a d’ailleurs tendance à l’oublier, mais le cas irakien avait été un révélateur puissant à cet égard. Après la chute du régime de S. Hussein en 2003, le pays s’est enfoncé dans un épisode de violences inouïes qui n’est d’ailleurs pas terminé à ce jour. C’est d’ailleurs cette formule d’ « après moi le déluge » qui paraît être un dénominateur commun pour les leaders du monde arabe. Moubarak, Kadhafi et Ali Abdallah Saleh en avaient fait usage de leur temps. Assad et Hamad Ben Issa al-Khalifa, le roi du Bahreïn, font de même, l’un pour mettre en garde devant le risque terroriste et les luttes confessionnelles pouvant suivre sa chute, l’autre pour prévenir de la satellisation iranienne qu’il voit derrière les motivations de chacun de ses manifestants. De manière plus indirecte mais non moins prononcée, le même constat peut être étendu aux leaders marocain et algérien, qui s’érigent comme remparts contre l’instabilité pouvant suivre leur chute, référence à la tentation politique islamiste qui a saisi les sociétés arabes contemporaines.

Pour autant, le fait pour les leaders de s’ériger comme remparts efficaces contre les possibles « atteintes à la nation et au territoire » est une chose, la décapitation de tout potentiel mouvement d’opposition à leur action et l’aseptisation acharnée du paysage politique en est une autre. Le malheur des décennies post-indépendance pour le monde arabe a en effet résidé dans l’absence d’émergence d’une vie politique digne de ce nom. À l’exception des Territoires palestiniens, et dans une certaine mesure du Koweït, on peine à recenser des exemples démocratiques probants. Même au Liban, une forme de polarisation politique génétique a donné lieu à un foisonnement de formations politiques pas pour autant synonymes de l’existence d’un processus démocratique. Même l’Irak post-2003 relativise l’existence d’une telle configuration dans ce pays. La situation y est certes plus saine qu’elle ne l’était sous Saddam Hussein, d’un point de vue politique et représentatif s’entend. Mais l’identification majoritaire de la population à des programmes et schémas politique politico-confessionnels annule à bien des égards la notion de référent national tel que traditionnellement conçue.

Ce phénomène explique pour beaucoup pourquoi une partie des citoyens des pays arabes ont eu du mal à prendre leur destin en main autrement qu’en prônant un écartement brutal des leaders en place. On voit d’ailleurs mal quel autre choix aurait pu être privilégié. Les paysages oscillant entre absence de partis politiques et, comme cela est le plus souvent le cas, existence de coquilles vides complètement soumises à l’ordre ambiant, le tournant radical était de mise. Évidemment, n’était la présence en parallèle de politiques d’accaparement des richesses nationales par les leaders en place, la situation eut pu être différente, et les citoyens auraient pu s’accommoder pour quelque temps encore des limites et abus de leurs systèmes. Les exemples du Qatar, des Émirats arabes unis et, dans une certaine mesure à tout le moins, de l’Arabie saoudite, où la condition économique moyenne des citoyens est loin de tourner au désastre, le soulignent. Ainsi, alors que la sécurité sociale paraissait avoir valeur de garantie pour la pérennité des pouvoirs en place, il convient aujourd’hui de constater que la notion d’insécurité socio-économique a pris le pas sur cette première. Les signes avant-coureurs ne manquaient d’ailleurs pas, même s’il demeure plus aisé de l’affirmer maintenant que les bourgeons du « printemps arabe » ont connu quelques éclosions. En 2008, la région minière de Gafsa (Tunisie) avait connu six mois de grève. Deux ans plus tôt, l’usine textile égyptienne de Ghazl el-Mahalla avait connu une situation similaire, phénomène qu’elle réitérera d’ailleurs de même en 2008. Mais si ces signes n’ont pas été analysés comme il se devait, ni par les leaders en place, ni même par les observateurs, ils ne sauraient occulter un autre fait au moins tout aussi important. Derrière l’inamovibilité apparente de beaucoup des leaders de la région, on retrouvait en effet une complicité internationale en général, et occidentale en particulier, qui était loin de se tenir à un caractère passif et attentiste.