19/04/2013

Hymne à l’Université tunisienne: « Notre pont vers l’universel »

Par Habib Kazdaghli, professeur d’histoire contemporaine et Doyen de la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de l’Université de la Manouba.

Sept longs mois séparent la date de la parution du premier des textes constituant les chroniques de mon ami et collègue Habib Mellakh (05 décembre 2011),  de  celui écrit le 05 juillet 2012,  après ma première comparution devant le tribunal de première instance de La Manouba. Ces « Chroniques du Manoubistan » tentent, en effet, de reconstituer les épisodes d’un étrange feuilleton qu’on pensait d’un autre âge, mais les faits sont têtus, ils sont bel et bien là. Ils constituent, espérons-le, des phénomènes pervers dans le contexte d’une Tunisie postrévolutionnaire. Les évènements se sont déroulés à la Faculté des Lettres de Manouba, sise à quatre kilomètres seulement du siège de l’Assemblée nationale constituante, source, depuis les élections du 23 octobre 2011, de tous les pouvoirs et où est en train de se décider l’avenir de la Tunisie.

Partis d’un simple point d’information qui voulait   faire connaître le point de vue des enseignants sur ce qui se passait dans leur propre institution depuis qu’elle était devenue le matin du 28 novembre 2012 l’objet d’une conquête (ghazoua) salafiste suivie par une occupation de son administration centrale par des éléments, en majorité étrangers à la faculté et au monde universitaire, les textes écrits par mon collègue et ami Habib Mellakh tout au long de ces mois et édités aujourd’hui par les soins d’un grand partenaire de notre faculté, les éditions Cérès, se sont transformés au fur et a mesure des semaines et des mois, en un véritable journal de combat, de résistance, de défense des valeurs académiques, qui a non seulement servi à entretenir la flamme de la mobilisation entre les professeurs de La Manouba autour de leurs objectifs, mais a également servi de lien avec tous ceux et toutes celles qui, en Tunisie et à travers le monde, nous ont exprimé leur sympathie, leur soutien  et leur solidarité.

Devenues un bulletin d’information, ces chroniques nous décrivent les moments d’un combat qui a été imposé à la faculté de La Manouba par des personnes qui allaient s’avérer au fil du temps, non seulement un danger pour notre université, mais aussi des ennemis   de la Tunisie des lumières et de la modernité. Les évènements qu’a connus notre pays durant l’année 2012, montrent que la faculté de La Manouba n’était que la cible privilégié d’une série d’attaques contre les libertés. Les mêmes personnes vues dans l’enceinte de notre faculté étaient, en effet, les dangereux fauteurs de troubles aperçus à la Faculté des Lettres de Sousse, filmés lors de l’affaire Persépolis. Ils ont continué leur besogne lors du fameux sit-in devant le siège de la TV Nationale visant les journalistes. Pour parachever le cycle de leurs hauts faits, ils ont perpétré les agressions contre les artistes du Palais d’El-Abdellia.

Les textes recueillis ici constituent la chronique  d’une résistance au quotidien des enseignants de La Manouba pour la défense de l’autonomie de l’Université, des valeurs universitaires partagées avec l’ensemble du monde du savoir, mission dévolue à toutes les universités du monde. Ce n’est pas du tout un hasard si cette lutte a trouvé un écho favorable auprès des enseignants des autres facultés et instituts de Tunisie et nous a valu leur soutien ainsi que celui, tout aussi large, de nos collègues des universités européennes et américaines et de la société civile tunisienne.

Mais si l’action de quelques uns de ces récits n’a pas pour théâtre la faculté de La Manouba, c’est parce que  le climat inquisitorial, qui autorise des accusations de mécréance et des expéditions punitives contre les défenseurs des libertés, sévit dans l’ensemble du pays, qu’il vise non seulement les enseignants de La Manouba mais aussi leurs collègues dans las autres universités, les artistes, les journalistes, les penseurs et les écrivains. Ces récits, situés hors du « Manoubistan » qui font aussi     de ces pages un recueil de chroniques tunisiennes, ont  le mérite de montrer qu’il y a en Tunisie d’autres             « Manoubistan » et que les évènements de La Manouba font partie d’une campagne savamment orchestrée d’atteinte aux libertés dans notre pays. Ils prouvent aussi à quel point cette offensive liberticide qui a ciblé notre faculté a pour objectif de mettre en péril le projet moderniste tunisien initié par Kheireddine et approfondi par le Mouvement national tunisien et les choix de société, objet d’un consensus national depuis l’Indépendance. De ce point de vue, ces chroniques rendent compte d’une page de l’histoire tunisienne caractérisée par la « persécution » de l’intelligentsia tunisienne.

Même si ces Chroniques du Manoubistan situent les évènements de La Manouba dans le contexte général de l’atteinte aux libertés pendant la période de la deuxième transition démocratique, leur auteur s’était assigné pour mission essentielle de faire connaître à l’opinion publique en Tunisie et ailleurs le point de vue des enseignants de la faculté et leur calvaire dont les médias n’arrivaient pas parfois à rendre compte malgré les efforts louables des journalistes qui ne savaient plus à quelle source se fier parce qu’ils étaient pris dans un tourbillon d’actes  spectaculaires qui leur donnaient le tournis. Les assaillants, le plus souvent étrangers à l’Université, fanatisés,  déterminés, ne reculaient devant rien pour la réalisation de leur sombre besogne : blocage des départements, insultes des professeurs, agressions physiques, sit-in, allant jusqu’à la mise en place d’une page internet qui s’est spécialisée dans la diffusion de calomnies à l’encontre des professeurs, du doyen, des agents de l’administration, etc., qualifiant effrontément de tous les adjectifs tous ceux qui ne partageaient pas leur point   de vue. En ce sens, ces chroniques sauront garder une partie de la mémoire de la faculté, elles constitueront une source importante pour l’écriture de son histoire pendant la période qui a suivi la révolution de 2011.

Elles ont été écrites dans le feu de l’action et des réactions, avec beaucoup de passion, certes, mais peut-on reprocher à un enseignant qui a passé l’essentiel de sa carrière à se dévouer pour la recherche et l’enseignement, d’exprimer son attachement et son amour pour son noble métier, pour lequel il s’est donné durant toute une vie professionnelle, croyant fermement que la transmission du savoir était la plus noble des missions dans la société moderne ? Peut-on en vouloir à un universitaire qui se dévoue depuis trente ans aussi bien au sein du Syndicat général de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique qu’au sein des instances scientifiques de notre faculté pour la défense des valeurs   universitaires, de l’autonomie institutionnelle et des libertés académiques de ne pouvoir tenir la bride à son enthousiasme ?

Rapportés dans l’ordre de leur succession, les faits relatés dans ces chroniques, constituent un témoignage à la fois précis et précieux. Habib Mellakh a été de tous les combats qui sont décrits au fil des pages : assemblées générales syndicales, réunions avec le doyen, actions de protestations devant le ministère de l’enseignement, participation à des marches pour les libertés académiques et démocratiques. Il a été, lui-même, victime d’agressions physiques suites auxquelles il a dû être transporté à l’hôpital, comme ce fut le cas le mardi 6 décembre, devant l’entrée de l’administration centrale, alors qu’il était allé secourir un doyen qui se battait à son corps défendant avec les salafistes sit-ineurs qui l’avaient empêché d’accéder à son propre bureau.

Le récit met en scène les comportements des personnes les plus directement concernées par les évènements, les acteurs du monde universitaire : les étudiants qui se sont battus avec détermination et passion pour la défense de leur université, les enseignants qui se sont mobilisés pendant de longues journées, des fonctionnaires et des ouvriers continuellement sur la brèche, subissant parfois dans leur chair les conséquences de cette vigilance, un ministre de l’enseignement dont les positions ont été le plus souvent marquées par une ambigüité   terrifiante qui n’a fait qu’encourager les agresseurs. Un ministre qui, au lieu de défendre énergiquement les valeurs universitaires et l’intégrité physique de ses collègues, s’est transformé en véritable procureur, allant jusqu’à leur faire endosser la responsabilité du pourrissement  de la situation, comme ce fut le cas lors de la fameuse interview qu’il a accordée début février 2012 au journal « Al-Akhbar ».

Ces chroniques relatent aussi des faits dangereux : atteintes répétées à l’autonomie de l’institution éducative, à la noblesse du métier de l’enseignant, dont la  mission a été quasiment assimilée à celle des « prophètes ». Elles font une description précise de la profanation des emblèmes nationaux comme ce fut le cas pour notre  drapeau national, symbole d’un ancrage civilisationnel dans le monde méditerranéen, sa couleur rouge rappelant pour toujours le sang versé par les vaillants combattants dans la lutte pour la libération de la Tunisie du joug colonial. Elles nous décrivent, en effet, les déboires d’un étendard arraché, déchiré et jeté à terre par un brigand n’ayant aucun lien avec la faculté, qui a été dépêché sur les lieux ce  matin du 7 mars, pour diriger l’opération de destitution du doyen, opération vite transformée en attaque contre le drapeau national, symbole de la souveraineté nationale et son remplacement, pendant quelques minutes, par un drapeau noir lugubre, voulant ainsi proposer à l’Université et à la Tunisie un sombre destin, mais, à sa grande surprise, une belle femme, Khaoula, étudiante au département de français de la faculté de  La Manouba est montée sur la terrasse pour défier cet homme barbu sorti des ténèbres, avec un rare courage et une détermination à toute épreuve et tenter de hisser  l’emblème national profané.

Les chroniques se terminent par une belle reconstitution de « l’affaire montée de toute pièces », l’histoire d’un doyen traîné devant les tribunaux, consacrant le retour aux pratiques de jadis en ayant recours à une instrumentalisation de la justice pour régler des comptes avec ceux qu’on n’arrive pas à assagir en leur imposant une politique qu’ils refusent. Comme le montrent bien les chroniques, le procès intenté au doyen, traduit une volonté politique de mettre au pas l’université, une tentative de faire taire les universitaires, comme cela avait été tenté avec les journalistes, avec les artistes, bref avec tous les membres de l’élite tunisienne.

Un procès qui s’est ouvert le 5 juillet, en pleine canicule caractérisant le début de l’été et des vacances      scolaires, alors que la faculté, grâce au dévouement de toutes ses composantes, a réussi à remplacer les cours non assurés suite à la fermeture de la faculté, à terminer l’année en assurant avec succès les deux sessions d’examen, qui ont donné lieu à des résultats illustrant que la faculté est, par excellence, un lieu de savoir mais aussi  de défense des libertés des femmes puisque sur 587  étudiants ayant obtenu la licence, 483 sont des filles et 94 sont des garçons.

En guise de conclusion à cette préface, qu’on nous permette de dire que nous avons la conviction que le lecteur des chroniques de Habib Mellakh sera d’accord avec nous pour affirmer qu’elles auront au moins trois mérites : préserver de l’oubli une page de l’histoire de la faculté de La Manouba, montrer à quel point l’agression contre La Manouba était bel et bien une phase d’un vaste projet voulant imposer un modèle sociétal à tout le pays en passant par la mise au pas de l’Université tunisienne. Ces chroniques confirment que les espoirs suscités par la révolution tunisienne sont toujours là, que malgré les agressions et les violences, les capacités de résistance des élites tunisiennes et leur engagement à défendre les acquis de la Tunisie indépendante sont bien réels. Certes, le chemin reste encore long, la vigilance doit rester de rigueur, le procès du doyen va se poursuivre. Cependant, la confiance en un avenir meilleur pour notre Université, la détermination dans la lutte pour une Tunisie moderne et démocratique doivent être, toujours,  le point de ralliement des forces vives et progressistes de ce pays. Les universitaires tunisiens répondront  toujours présents à chaque fois qu’ils seront appelés à apporter la contribution qui est la leur, dans ce combat.

Tunis, le 5 octobre 2012