15/04/2013

La relance des relations israélo-turques. Le retour du triumvirat non-arabe ?

Par Jean-Baptiste Beauchard, doctorant en droit international au CECOJI rattaché à l’IRSEM (Paris) et chercheur associé à l’Institut MEDEA

La Turquie, tout comme, l’Iran, fut l’un des premiers États du Moyen-Orient à reconnaître l’existence de l’État d’Israël. La non-arabité, la laïcité ainsi que l’alliance avec l’Occident participèrent à une convergence d’intérêts entre ces pays.

Si une coopération plus officielle se dessina entre Ankara et Tel-Aviv dès 1991 avec l’échange d’ambassadeurs, celle-ci prit une toute autre dimension en 1996 : année marquée par la signature d’accords de libre échange mais aussi par l’institution d’une coopération militaire. Néanmoins, il ne s’agissait pas d’une alliance puisque qu’aucune clause d’assistance mutuelle de régissait les relations bilatérales entre les deux États. Israël, grâce à la Turquie, bénéficiait ainsi d’une profondeur stratégique indispensable à sa vision des cercles concentriques, lui permettant de dépasser le voisinage arabe immédiat. La Turquie, quant à elle, bénéficiait de la technologie israélienne en matière militaire.

L’année 2009 marqua un tournant dans cette relation et notamment dans la politique étrangère turque, orientée jusqu’alors par le dogme du « zéro problème avec ses voisins », cher au ministre des Affaires étrangères, Amhet Davutoglu. En effet, tandis que la Turquie renforça ses relations avec la Syrie en officialisant un Conseil de coopération stratégique en septembre 2009 tout en se rendant à Téhéran en octobre 2009 pour finaliser d’importants contrats gaziers, Ankara mit fin la même année à sa coopération avec l’État hébreu suite à l’opération « Plombs durcis ». Cette prise de distance, et non cette rupture, se matérialisa par l’annulation de la participation israélienne à des exercices militaires otaniens, notamment l’exercice « aigle anatolien » en 2009. La brouille israélo-turque s’accentua nettement l’année suivante. En mai 2010, l’assaut contre la « flottille de la paix », qui se solda par un fiasco et la mort de 9 ressortissants turcs, provoqua une grave crise entre les deux pays. Parallèlement, la Turquie fut l’instigatrice d’un accord tripartite entre L’Iran, La Turquie et le Brésil sur la question du nucléaire iranien. Cette tentative de médiation turque échauda particulièrement Israël.

Cette distanciation aura finalement duré 4 ans. Si la récente visite du Président Obama au Proche-Orient fut marquée par une politique du renoncement à l’égard du conflit israélo-palestinien, elle eut pour unique effet de poser les jalons d’un rapprochement entre Israël et la Turquie. C’est en effet grâce à la présence du Président américain que les deux Premiers ministres, Netanyahu et Erdogan, ont pu renouer contact avec la perspective d’un accord de normalisation des rapports. Côté israélien, des excuses ont été adressées aux autorités turques pour la mort des 9 militants lors de l’assaut du « Mavi Marmara » et un dédommagement financier a été versé aux familles des victimes. La visite, tout aussi récente, du secrétaire d’État américain John Kerry dans les deux pays concernés visa à permettre ce rapprochement guidé par deux facteurs. Le premier est lié aux affrontements syriens et le second à l’Iran. En effet, l’effondrement du régime syrien, la potentielle fragmentation territoriale ainsi que la présence islamiste sont perçus comme une menace par les deux voisins de la Syrie. La répression du régime de Damas déborde largement sur le territoire turc et engendre un afflux de plus en plus massif de réfugiés. Sur le plateau du Golan, le calme précaire qui régnait depuis sa conquête en 1967 et son annexion en 1981 est dorénavant menacé, sans oublier les transferts d’armes syriennes au Hezbollah libanais qui justifia l’attaque aérienne israélienne en janvier dernier. Ainsi, le partenariat stratégique signé avec la Syrie n’a pas permis à Ankara de calmer les ardeurs du voisin syrien. Cette politique de bon voisinage s’avère donc être un échec pour la diplomatie turque.

Néanmoins, le chaos syrien n’est pas le facteur la plus pertinente de ce rapprochement. L’échec des négociations et l’absence d’effets politiques majeurs des sanctions internationales contre le programme nucléaire iranien explique la volonté américaine de voir la Turquie se rapprocher d’Israël. Le dessein américain consiste à valoriser la Turquie pour qu’elle serve de courroie de transmission entre Israël et l’Iran. La récente reprise des négociations du groupe « 5+1 » avec Téhéran encourage la diplomatie états-unienne à modifier l’approche, qui a échoué jusqu’alors, à l’égard de sa préoccupation régionale majeure représentée par le nucléaire iranien.

Paradoxalement, les USA semblent adopter, pour la première fois depuis longtemps, une « stratégie » relativement claire au Moyen-Orient. Celle-ci vise à reconstituer le triumvirat d’antan entre les puissances non-arabes de la région. Après les perspectives bushiennes consistant à remodeler le « Grand Moyen-Orient » selon des fractures territoriales reflétant les identités religieuses, les États-Unis reviennent à une conception plus classique des enjeux régionaux dans un contexte d’incertitudes grandissantes: assurer un lien entre les trois puissances moyen-orientales.

Malgré la perte d’influence des militaires turcs, généralement favorables à Israël, depuis l’ascension de l’AKP, le rapprochement relatif entre les deux pays semble en bonne voie. En revanche, les dissensions internes au régime iranien et la nécessité israélienne d’entretenir la présence d’un ennemi existentiel fragilisent la perspective américaine du retour à un triumvirat non arabe. .