05/04/2013

Les sciences sociales face à la révolution : la myopie des chercheurs ?

Par Vincent Geisser* et Michaël Béchir Ayari**

Extrait de la préface de l’ouvrage « Tunisie, laboratoire de la transition démocratique », une publication Institut MEDEA/ACM/CCMO, éditions du Cygne, à paraître le 5 juin 2013

Personne, pas même les spécialistes des phénomènes politiques dans le monde arabe[1], n’avait prévu la chute aussi rapide du régime de Ben Ali et ses « effets de diffusion » à l’ensemble de la région. Il est vrai que, la grande majorité des travaux en sciences sociales se sont surtout attachés, ces dix dernières années, à souligner l’extraordinaire capacité de mutabilité des autoritarismes arabes[2], ces derniers parvenant à s’adapter formellement au nouveau credo international de la démocratisation (consensus de Washington), offrant ainsi des gages de libéralisation politique et économique, sans pour autant remettre en cause les fondements du « système »[3]. Cette longévité exceptionnelle des régimes autoritaires du Maghreb et du Machreck explique que les chercheurs se soient principalement attelés à mettre en exergue les formes de « ruptures dans la continuité », insistant sur la consolidation de systèmes politiques hybrides que certains ont qualifiée d’« autoritarismes démocratiques » ou de « démocraties autoritaires »[4]. L’ambivalence politique semblait constituer la marque de fabrique de ces pouvoirs autoritaires, jouant sur des registres de légitimation contradictoires à destination de leurs propres peuples mais aussi de leurs soutiens étrangers (Banque mondiale, Fonds monétaire international et Union européenne)[5].

De ce point de vue, le régime de Ben Ali, héritier direct de l’autoritarisme de Bourguiba[6], constituait une épure presque parfaite de cette hybridité politique, offrant tour à tour les visages du libéralisme et de l’autocratisme, du constitutionnalisme et de l’arbitraire, de l’ouverture internationale et d’une forme de chauvinisme agressif, d’une civilité de l’Etat et d’une « policiarisation » croissante de ses modes de gouvernance[7]. Il faut reconnaître que le régime du 7 novembre 1987 – date du « coup d’Etat médical » de Ben Ali – a excellé dans l’art de jouer sur les paradoxes et de manier les contraires, parvenant à acquérir une sorte « d’immunité internationale », car considéré par nombre de dirigeants occidentaux comme le « modèle » de gouvernance politique et économique dans le monde arabe[8], en dépit de quelques critiques formulées ici et là sur ses atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales.

Sans adhérer nécessairement au discours idyllique et normatif de l’ « exception tunisienne », largement entretenu par la propagande du régime benaliste[9], les chercheurs en sciences sociales ont parfois contribué involontairement à conforter les images de « stabilité » et d’« hyper-cohérence » du pouvoir autoritaire, apportant ainsi des arguments scientifiques à l’explication de sa longévité et de sa capacité à produire une forme de « consensus », sinon de « consentement populaire ». Certes, les travaux universitaires sur la Tunisie, au-delà de la diversité des positionnements axiologiques et épistémologiques de leurs auteurs, ont rarement versé dans une tentative de légitimation scientifique des « acquis du benalisme », comme ce fut parfois le cas dans les années 1960-1970 avec la défense des politiques des régimes développementalistes de Bourguiba, de Kadhafi ou de Boumédienne. Sur ce plan, force est de reconnaître que les analyses sociologiques et politologiques sur les « années Ben Ali » ont toujours pris soin de se distancier de la vulgate internationale sur la performance économique et sur l’efficacité sécuritaire du régime tunisien, présenté à la fois comme le bon élève des bailleurs de fonds internationaux[10] et comme le meilleur rempart contre la « contagion islamiste ». Mais cette volonté de distanciation critique à l’égard des tentatives de sens commun de légitimation du régime tunisien n’a pas empêché l’émergence de myopies propres aux chercheurs et aux universitaires –on pourrait les qualifier de « myopies académiques » – qui expliquent sans doute, qu’à l’instar des autres observateurs, l’immense majorité des auteurs n’ont pas vu venir la révolution et encore moins la déchéance rapide du pouvoir présidentiel. Il convient de l’admettre : aucun des courants de recherche n’avait réellement prévu la chute éminente du Raïs, car, en définitive, en dépit de signes probants, révélant une crise de légitimité du régime, celui-ci parvenait à se maintenir coûte que coûte, confortant cette figure presque paradoxale d’ « une fin de règne qui n’en finit pas »[11], formule employée dès 1999 pour décrire l’état de crise permanente du « système Ben Ali ».



* Chargé de recherche au CNRS, détaché à l’Institut français du Proche-Orient (Ifpo) de Beyrouth.

** Politologue, expert pour une grande organisation internationale.

 

[1] PICARD Elizabeth (dir.), La politique dans le monde arabe, Paris, Armand Colin, 2006.

[2] Droz-Vincent Philippe « Quel avenir pour l’autoritarisme dans le monde arabe ? », Revue française de science politique 6/2004 (Vol. 54), p. 945-979.

[3] KIENLE Eberhard, « Libéralisation économique et délibéralisation politique : le nouveau visage de l’autoritarisme », dans DABENE Oliver, GEISSER Vincent, MASSARDIER Gilles (dir.), Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIe siècle. Convergences Nord-Sud, Paris, La Découverte, 2008, p. 251-266.

[4] GEISSER Vincent, DABENE Olivier, MASSARDIER Gilles (dir.), Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIe siècle, ibid.

[5] GEISSER Vincent, DABENE Olivier, MASSARDIER Gilles, « La démocratisation contre la démocratie », dans Autoritarismes démocratiques et démocraties autoritaires au XXIe siècle, op. cit., p. 7-26.

[6] CAMAU Michel, GEISSER Vincent (dir.), Habib Bourguiba. La trace et l’héritage, Paris/Aix-en-Provence, Karthala/CSPC, 2004.

[7] Lamloum Olfa, Ravenel Bernard (dir.), La Tunisie de Ben Ali : la société contre le régime, Paris, L’Harmattan, 2003.

[8] [8] HIBOU Béatrice, « Tunisie : le coût d’un miracle économique », Critique internationale, n°4, été 1999, p.48-56.

[9] SFEIR Antoine (dir.), « L’exception tunisienne », Les Cahiers de l’Orient, n° 97, hiver 2010.

[10] HIBOU Béatrice, « Les marges de manœuvre d’un “bon élève” économique : la Tunisie de Ben Ali », Les Études du CERI, n° 60, 1999.

[11] GEISSER Vincent, « Une fin de règne qui n’en finit pas », Annuaire de l’Afrique du Nord, Année 1999, Paris, CNRS-Editions, vol. 38, 2002, p. 333-361.