22/04/2013

Qui veut la mort pour les apostats?

Opinion

Par Baudouin Loos

Faut-il tuer le musulman qui se convertit? Oui, répondent les oulémas.

Ouvert, le débat risque de devenir très chaud…

La mort pour les apostats? C’est la sentence classique que toute personne étudiant l’islam apprend avec les premiers rudiments. La loi islamique, en somme. Mais son application reste rare et, dans de nombreux pays musulmans, obsolète. C’est pourquoi l’avis (fatwa) qu’a rendu le très officiel Conseil supérieur des oulémas (théologiens musulmans) du Maroc a provoqué la stupeur.

Un site marocain d’information, panoramaroc.ma, titrait sa manchette comme cela hier: «Ahurissante fatwa: le Conseil des Oulémas du Maroc recommande la peine de mort pour les musulmans apostats». Il réagissait à la publication par le quotidien arabophone Akhbar Al-Yaoum de la fatwa en question.

Que dit exactement ce texte? Le site fr.lakome.com en a publié une traduction en français. Voici le point sensible du texte: «Le Prophète, paix et salut sur lui, a dit: ‘‘Quiconque change sa religion, tuez-le’‘. Il a aussi déclaré qu’il est interdit de verser le sang d’un musulman, sauf dans l’un des trois cas: celui qui commet un acte d’adultère en étant marié, celui qui commet un meurtre, et l’apostasie: celui qui abandonne sa religion et sa communauté. On ne doit pas s’écarter de ces dispositions légales, sous quelque prétexte que ce soit: ni par l’explication ni par l’interprétation toute opinion ou avis ne doivent s’en écarter ne serait-ce que d’un iota. Ce sont des dispositions de la religion prévues et connues nécessairement par les musulmans».

Cette prise de position, qui accrédite la version la plus conservatrice de l’islam, fait le buzz sur internet. Où elle est très critiquée, on s’en doute. Notre confrère Aboubakr Jamaï, du site Lakome, nous le confirme: «On a battu notre record d’audience hier grâce à cette info. La Délégation interministérielle des droits de l’homme qui avait requis cet avis a démenti son existence. Nous apportons la preuve de l’existence du document».

Comme le précise l’AFP de Rabat, «le code pénal marocain ne prévoit pas explicitement l’apostasie, mais il punit «quiconque tente d’ébranler la foi d’un musulman ou de le convertir à une autre religion» de six mois à trois ans de prison». C’est dire si le document des oulémas a de quoi frapper les esprits…

Le site panaramaroc.ma déjà cité a pris l’avis d’Ahmed Assid, chercheur et militant des droits de l’homme et de la liberté de conscience, qui dit ceci: «Nous sommes là face à un avis juridique englué dans l’extrémisme et le sous-développement, faisant de ses auteurs des personnes vivant en marge du siècle qui est le nôtre; ce sont ce genre de fatwas qui incitent les gens à fuir la dureté de cette jurisprudence arriérée et moyenâgeuse, pour épouser les référentiels internationaux en matière de droits de l’homme qui les protégeront contre l’obscurantisme des oulémas et de leurs semblables que l’on peut qualifier de préhistoriques, d’hommes des cavernes».

L’embarras de la monarchie marocaine risque de se développer dans les prochains jours d’autant que la fatwa devrait, à l’heure d’internet, multiplier les avis indignés. Chacun, au Maroc, devra sans doute se positionner, et de manière claire.

«Nous travaillons à la publication d’un article qui recense la position des différents mouvements islamistes, nous dit encore Aboubakr Jamaï. Il s’avère que Al Adl Wa Al Ihssan (un mouvement islamiste très opposé à la royauté, NDLR) et Hizb A Oumma, autre mouvement islamiste d’opposition condamnent cet avis. Le Parti pour la justice et le développement (PJD, le parti islamiste modéré du Premier ministre Abdelilah Benkirane, NDLR) est ambivalent. Alors que dans ses documents officiels avant la réforme constitutionnelle de juillet 2011, il était en faveur de la liberté de conscience, il a subitement changé d’avis au moment de la rédaction de la nouvelle constitution (on pense que c’est à la demande de la monarchie car celle-ci s’est opposée à la mention de la liberté de conscience dans la constitution, le roi étant ‘‘commandeur des croyants’‘). Toutefois, après le passage de la constitution, le PJD est revenu à sa position de soutien à la liberté de conscience».

Ce débat, important, s’est sans doute donc ouvert contre la volonté des autorités.

18 Avril 2013