30/05/2013

1991-2011, Le Moyen-Orient au cœur de vingt ans de redéfinition des relations internationales et des conflits régionaux

Par Sébastien Boussois

En parlant de « nouvel ordre mondial » en 1991, le président Georges Bush père, annonçait l’effondrement d’un système bipolaire mondial et l’avènement d’un monde unipolaire, en sous-estimant par contre le retour d’une planète multipolaire quelques années seulement plus tard. Même si l’expression est à peu près tout aussi contestable que l’expression atlantiste de redéfinition d’un «grand Moyen-Orient » depuis dix ans, force est de constater que les transformations mondiales de la nature des conflits a essaimé au cœur du Moyen-Orient de la même façon et que les crises locales se sont largement multipliées.  

La prolifération des conflits intraétatiques dans le monde en général, au Moyen-Orient en particulier, a largement pris le pas sur les crises interétatiques. Et aujourd’hui, après la domination américaine écrasante, le retour de vieilles puissances et l’émergence de nouvelles redéfinissent la donne et influent de nouveau le jeu des alliances et des contre-alliances locales. Jusqu’à revenir à l’ancien ordre ? La comparaison est parfois troublante. La crise syrienne en est la preuve dans un bras de fer entre USA et Russie incessant depuis deux ans. Alors que le président américain Obama n’écarte plus l’option d’armer les « rebelles », l’annonce récente de Vladimir Poutine de fournir des armes au président syrien Bachar Al Assad, ravive des souvenirs. L’arrivée des batteries anti-missiles S-300 à Damas en provenance directe de Moscou jette un peu plus d’huile sur le feu.

Au sujet de la Guerre froide, les théoriciens des relations internationales avertis ont pour habitude de dire que jamais finalement le monde n’avait été aussi stable sur cette période. La confrontation permanente des deux grands Blocs, le positionnement d’un grand nombre de pays d’un côté ou de l’autre dans une forme de guerre psychologique de tranchées malgré quelques grandes guerres, et l’échec d’une tentative d’une troisième voie des non-alignés donnèrent toutefois une forme d’équilibre au monde quasi-inédit.

Désormais, il a cédé la place sur la scène mondiale à l’agitation dû aux puissances régionales de retour en quête de leadership continental ; soit pour jouer les maître du jeu en indépendant soit plutôt pour assurer le rôle de médiateurs privilégiés de la communauté internationale : c’est le cas de la Turquie, de l’Egypte avec l’aval international, c’est le cas de l’Iran plus solitaire qui est désormais en perte de vitesse dans l’effritement de l’axe chiite avec la crise syrienne et la libanisation du conflit.

De même, à l’image de la nature même des conflits qui étaient largement interétatiques avant la chute de l’URSS, les conflits régionaux et notamment au Moyen-Orient sont totalement différents : alors que les Etats sont plus sécurisés sur leurs frontières malgré certaines instabilités régionales récentes (la crise syrienne et ses remous aux frontières turque, libanaise et jordanienne), les armées conventionnelles elles deviennent largement impuissantes face aux phénomènes de guérillas de mouvements non-étatiques et non traditionnels. Le Hezbollah donnait déjà du fil à retordre au Liban, voilà qu’il entre en guerre en Syrie, hors de son terrain d’action habituel. Enfin, c’est l’occasion d’évoquer, au-delà du phénomène de guerre unilatérales déclenchées tout de même pas certaines puissances contre un Etat ennemi, comme Israël contre le pouvoir du Hamas à Gaza en 2008, la transformation de l’équipement même des armées dites traditionnelles avec l’acquisition croissante de drones, bijoux de technologies, pilotés à distance, sans pilote, et qui permettent d’effectuer des frappes bien ciblées contre du matériel ou pratiquer des éliminations humaines souvent moins précises, sans risque aucun. Comme le dit Grégoire Chamayou dans « Théories du drone » (La Fabrique, Paris, 2012), « le drone est l’instrument d’une violence à distance, où l’on peut voir sans être vu, toucher sans être touché, ôter des vies sans jamais risquer la sienne. Cette forme de violence télécommandée, qui à la fois supprime le face-à-face et fait éclater la distance impose de repenser des concepts apparemment aussi évidents que ceux de combattant (qu’est-ce qu’un combattant sans combat ?) ou de zone de conflit (où a lieu, une telle violence, écartelée entre des points si distants ?). Mais, plus radicalement, c’est la notion de « guerre » qui entre elle-même en crise : le drone est l’emblème de la « chasse à l’homme préventive », forme de violence qui débouche, à mi-chemin entre guerre et police, sur des campagnes d’exécutions extrajudiciaires menées à l’échelle globale. » Et aujourd’hui, les drones s’activent largement dans la région jusqu’à l’Afghanistan désormais depuis avril 2013, et ce souvent contrôlés du sol britannique.

La multiplication des conflits locaux évoluerait-il vers un traitement mondial et risquerait-il l’internationalisation, donc le retour au pire ? Rien n’est moins sûr. Ce qu’il l’est c’est que notre monde change à vitesse grand V, en termes de progrès comme en termes de régression. La période que nous vivons est l’occasion unique d’assister à une redéfinition complète des relations internationales. La guerre devient plus réelle pour ceux qui la subissent, et plus virtuelle pour ceux qui la mènent. Mais au final, les victimes restent les mêmes : les civils. Alors qu’au début du XXe siècle, 90% des victimes des guerres étaient les militaires contre 10% de civils, aujourd’hui, c’est bien de chiffres totalement inverses dont il est question et la virtualisation récente du traitement de la guerre ne risque pas d’inverser la tendance.