15/05/2013

Abdellilah Benkirane : stop ou encore ? Le Maroc, premier échec sanctionné des islamistes au pouvoir depuis deux ans?

La coalition portée par le PJD et les islamistes aura fait long feu. Le désistement du parti conservateur de l’Istiklal (« Indépendance ») à la coalition gouvernementale, menée par le chef du Parti Justice et Developpement d’Abdellalih Benkirane, depuis le 29 novembre 2011 renvoie les islamistes à leurs propres promesses lors des élections et leurs limites. Il renvoie surtout au défi majeur qui doit les animer dans les divers pays où ils sont aux manettes : la résolution de la crise économique et sociale que traversent ces derniers du Maghreb et du Machrek en transition démocratique. Abellilah Benkirane, premier Premier ministre islamiste de l’histoire du Royaume chérifien vient de perdre son principal allié et plonge le pays dans l’incertitude.

L’image que l’on retient de ces islamistes que l’on attendait pas autant en force lors de la destitution ou le renversement des vieux dictateurs dans la région, était celle de mouvements au contact du peuple, immergés dans la politique sociale locale, terreau fertile d’adhésion à leurs convictions et leur revendications politiques « le jour où ». Désormais, au pouvoir en Egypte, en Tunisie, et au Maroc, ils peinent, une fois promu en force de gouvernement, à œuvrer sur ce même terrain dans un cadre étatique. Ils peinent car ce n’est pas plus facile pour eux que pour tous les autres. La crise est profonde.

De nombreuses réformes ont été menées au Maroc depuis dix ans, d’ordre social et politique. Mais le gouvernement Benkirane, au pouvoir depuis un an et demi, au-delà de manifestement souffrir de déficit de démocratie notamment dans la réflexion collégiale sur les grandes décisions à prendre d’urgence, peine à engager les grands chantiers économiques et sociaux : résolution du problème du déficit public de près de 7%,  système de protection social, question des retraites, etc.  C’est l’avis d’Hamid Chabat, le président d’Istiklal : « Nous sommes entrés dans ce gouvernement d’abord pour réussir les réformes politiques entamées depuis maintenant une décennie, notamment en matière de démocratisation et de gouvernance, ensuite parce que nos propositions et celles du PJD sur les questions économiques et sociales se rejoignaient. Mais entre le moment où il est devenu Premier ministre, en janvier 2012, et mon élection à la tête d’lstiqlal en septembre, Benkirane a gouverné seul, décidant de tout sans jamais prendre l’avis des partis de la coalition. »[1]

Quelle issue pour le chef du gouvernement ? Effectuer un remaniement ministériel ou convoquer des élections anticipées ? Ce qui ne risquerait pas beaucoup de l’arranger, car les islamistes ont toujours pu récemment surfer sur le bénéfice du doute qui planait sur eux quant à la bonne gestion des affaires. Le PJD, désormais « normalisé, devenu un parti de gouvernement comme les autres, ne bénéficiera pas de l’aura qu’il détenait en 2011. Au pire, les prétendants ne manquent pas. A commencer par Chabat lui-même : « Je veux que mon parti redevienne le premier parti du Maroc. » D’autant que Benkirane n’a plus vraiment la côté non plus auprès du Roi. L’expérience islamiste est-elle en train de tourner court ? Les partis traditionnels sont-ils sur le point de revenir ? Ce serait la première expérience post-islamiste et post-transformation politiques dans la région.

En attendant, l’opposition se réunit régulièrement et se tient prête. Elle comprend le parti Authenticité et Modernité (PAM), le Rassemblement National des Indépendants (RNI), l’Union Socialiste des Forces populaires (USFP) et l’Union Constitutionnelle (UC) . Leur dernière grande réunion internationale, à laquelle ont également assisté les ambassadeurs de quelque quarante pays, s’est tenue le 15 février dernier à Rabat. Leur objectif est d’arriver le plus rapidement au pouvoir et de faire appliquer au plus vite les réformes voulues par la nouvelle Constitution marocaine[2].

D’autant que l’histoire se répète souvent et qu’il y a urgence. Il y a exactement vingt ans, le Maroc connaissait l’un des pires mouvements de protestations contre la crise économique et sociale qui sévissait et était durement réprimé : « Des protestations contre l’augmentation du prix de la nourriture provoquent la pire crise sociale au Maroc depuis les troubles du printemps 1981. En décembre 1983, l’augmentation annoncée du prix de la nourriture de 77% crée des tensions au Maroc. Les émeutes, qui se propagent à travers le pays, font l’objet d’une intervention des forces de l’ordre. Elle se solde par des centaines de morts et des milliers d’arrestations. Des émeutes débutent à Marrakech, dans le sud du pays, avant de s’étendre au nord. La répression est dure, mais elle ne suffit pas à rétablir le calme. »[3] Le Roi a entamé de grandes réformes politiques, au gouvernement maintenant  d’enclencher la vitesse supérieure en matière économique et sociale.

Ajoutons enfin que la situation dont a hérité Benkirane restait ingérable en si peu de temps: la crise économique  tout comme les pratiques de mauvaises gestion anciennes et c’est aussi l’occasion de rendre les islamistes responsables de tout, y compris du fait que les caisses de l’Etat sont vides. Ce qui est confortable pour les plus modérés. Mais que pourront-ils faire de mieux dans l’urgence avec de telles finances?

Sébastien Boussois


[1] http://www.lexpress.fr/actualite/maroc-pour-hamid-chabat-abdelilah-benkirane-n-a-pas-l-habitude-du-dialogue-ni-du-compromis_1247957.html

[2] Lire http://magharebia.com/fr/articles/awi/features/2013/02/24/feature-01

[3] http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve?codeEve=931