06/05/2013

Alep ressuscitera-t-elle ?

Par Salam Kawakibi, chercheur spécialiste de la Syrie et vice-président de l’Arab Reform Initiative.

Paru dans Grotius International  le 4 mai 2013

Le 24 avril 2013, s’est écroulé le minaret de la grande mosquée d’Alep qui a été bâti en 1090. Une partie de mon âme s’écroule ainsi. Moi, qui n’ai jamais prié dans ce lieu sacré, ni ailleurs, je vie cette disparition comme étant une perte personnelle qui touche au plus profond de mes sentiments. Que signifie cette bâtisse donc ? C’est ma mémoire culturelle, c’est ma mémoire visuelle, c’est la beauté physique et c’est bien entendu, la référence spirituelle dans toutes ses dimensions.

Alep, vit depuis un an une guerre ouverte entre un régime et des rebelles. Pourtant, elle a été accusée au début de la révolution pacifique d’être en marge de la contestation et loin d’être impliquée dans les manifestations populaires qui ont submergé les rues de Daraa, Homs, Hama et Deir Ezzor et à une échelle moindre, Damas. Il a été même dit que « pour se mettre debout, Alep a besoin de viagra » ! Cette hésitation, qui n’a pas duré, peut être attribuée à une multitude de raisons dont les suivantes :

– Victime d’une répression sanglante au début des années 1980, elle attend toujours le retour de millier de disparus depuis. Abandonnée sans secours ni solidarité à cette époque, elle s’est donnée le droit d’attendre et d’observer le développement de la situation.
– Lieu d’implantation de l’industrie « prospère » syrienne qui a été depuis l’avènement de ce régime « socialiste » un espace privilégié pour le clientélisme et l’interdépendance entre une classe dirigeante et une classe possédante.
– Avoir connu les dix dernières années un retour de l’investissement public après des décennies d’abandon.

– Le développement des échanges économiques avec la Turquie et l’Irak qui ont rendu à cette ville, la troisième de l’Empire Ottoman, une bouffée d’oxygène après l’étouffement organisé par le régime.

–  L’appauvrissement de ses richesses culturelles et la neutralisation de son intelligentsia. Même si ce phénomène était répandu sur l’ensemble du pays, il semble qu’il ait été le plus farouche contre sa culture, sa société civile et son tissu urbain.

– Un conservatisme traditionnel à l’égard de tout développement radical et accéléré. Si la cuisine alépine est très réputée, elle doit sa réputation, en partie, à la manière lente dans sa préparation.

– Une relation conflictuelle avec sa campagne qui perdure, sur des bases économiques et sociales, depuis des siècles et que les autres villes ont réussi relativement à y échapper grâce à une transformation du tissu social et urbain.

– Une implantation surdimensionnée des différents services de sécurités en créant un (des) Etat (s) dans l’Etat et en transformant en calvaire la vie des opposants politiques. Face à cette tentative pour comprendre le retard présumé, il est fortement déconseillé d’omettre l’existence, dès les premiers jours, de mouvements contestataires sous plusieurs formes civiles dans Alep et notamment, à son université. La militarisation forcée de cette révolution, qui a débutée 6 mois après le commencement des manifestations pacifiques le 15 mars 2011 et suite à une répression sanglante contre les civiles, a elle aussi tardé à s’introduire dans la ville.

Avant cela, Alep avait connu l’effervescence des mouvements citoyens pacifiques pour soutenir les autres villes victimes de la répression, l’encerclement et les bombardements, ainsi que pour dénoncer la gravité de la gestion sécuritaire aveugle par le régime et organiser des réseaux de paix sociale. L’implantation des activités militaires dans la ville a eu lieu avec l’organisation des groupes rebelles issus essentiellement de sa campagne. Une campagne qui a été longuement délaissée et profondément appauvrie.

La région d’Alep ainsi que celle d’Idleb à son Est, connaissaient un mouvement migratoire significatif vers la ville ainsi que vers l’étranger (Liban, Grèce…) à la recherche du travail. Le « socialisme » biaisé, le capitalisme d’Etat ainsi que la corruption systémique ont rendu la situation infernale dans une région rurale qui a toujours été connue pour ses richesses agricoles. La relation conflictuelle avec la ville dans toutes ses définitions, l’amertume emmagasinée dans l’esprit des combattants, les stéréotypes accumulés de part et de l’autre et la haine ancrée n’ont pas aidé à établir une relation de confiance entre les libérateurs et les citadins. Dès lors, le rejet des symboles urbains et historiques ne peut être expliqué simplement par l’ignorance.

Au régime, qui a traité la ville et son histoire comme un terrain conquis, à lui surtout, revient l’établissement d’une « culture » hostile envers les références urbaines et archéologiques. La destruction de la vieille ville qui a été initialement inspirée de la modernisation aveugle des années 1960 et 1970, s’est vue structurée avec l’administration locale en liaison avec la spéculation frauduleuse qui avait souvent un mépris de la ville dans toutes ses dimensions. Un gouverneur avait même regretté de ne pas pouvoir détruire sa citadelle réputée afin de construire un centre commercial dans les années 1980. Cependant, ce même haut représentant du pouvoir avait réussi à démolir le centre névralgique de cette vieille ville avant qu’elle soit protégée par une « intervention étrangère » avec le classement décrété par l’UNESCO dans le patrimoine mondial en 1989. En revenant aux combattants de la révolution qui ont choisi de pénétrer dans la ville intramuros, il est très délicat de leur reprocher cette stratégie puisque l’explication est fortement convaincante : « Il vaut mieux se soucier de la vie des humains que la vie des pierres ».

Cependant, il est aussi légitime de reprocher aux bonnes volontés le manque d’une vision à long terme : Alep est un musée d’une valeur historique et esthétique inestimable. Il fallait savoir que son traitement par un monstre déboussolé allait la détruire. La ville, que tous les envahisseurs dans l’histoire ont épargnée, se voit démolie par le pouvoir qui n’a aucun scrupule dans une guerre de survie. Elle n’est pas la première ni la dernière dans cet enchainement diabolique. Alep ressuscitera malgré les séquelles dans son cœur et sur son corps. Cette épreuve l’aidera à reconstruire l’Homme avant de reconstruire la pierre. Cet homme qui a été, depuis toujours, très attaché à sa ville, sa culture et ses monuments, parviendra à effacer les images de la mort pour redonner de la vie à l’espoir.