10/05/2013

La crise syrienne catalyseur de toutes les crises régionales

 

Par Antonin Grégoire, journaliste indépendant au Liban.

« Extension de la crise syrienne au Liban », « risque grandissant de guerre régionale », « embrasement du Moyen-Orient », « guerre ouverte chiites contre sunnites », « possibilité de l’émergence d’un Etat alaouite comme refuge pour Assad »…

Des idées émergentes et insistantes dans l’opinion qui fixent l’esprit de l’analyste de sorte qu’il n’a plus le loisir de ne pas les mentionner, de ne pas aller vers elle, de ne pas les faire siennes. L’axiome du risque d’un embrasement général du Moyen-Orient devient le sommet de la montagne que l’analyste doit gravir. Il reste libre du choix de son versant : géopolitique avec des savants calculs du jeu des puissances qui aboutissent tous à la même conclusion, culturello-religieux qui aboutit à la différence essentielle entre chiites et sunnites, historique avec une longue litanie des guerres et conflits dans la région… Mais la conclusion reste toujours la même : le Moyen-Orient avec la crise syrienne va vers l’affrontement général de tous contre tous.

Et pourtant, jamais une telle chose ne s’est produite au Moyen-Orient. En Europe souvent, jamais au Moyen-Orient. Les conflits restent très localisés et atteignent difficilement le niveau régional. Tout le monde y participe mais tout le monde s’accorde pour que le champ de bataille ne s’étende pas. Ni la question palestinienne ni même aucune des deux guerres mondiale n’ont réussis à venir à bout de cette règle : il n’y a pas de conflit régional au Moyen-Orient. Et pour l’instant, la « crise » ne s’étend pas. Elle se rétracte au contraire. C’est en Syrie que se font les frappes israéliennes promises à l’Iran, en Syrie que s’utilisent les armes du Hezbollah, en Syrie que l’Iran défend son nucléaire, en Syrie encore que Poutine joue son influence, en Syrie toujours, que sont utilisées les armes chimiques Ce n’est donc pas la « crise syrienne » qui s’étend au Liban, c’est la crise libanaise qui s’infiltre en Syrie.

L’argument de la crise syrienne qui s’étend au Liban est bien commode dans un pays habitué à rendre l’étranger responsable de ses problèmes. L’augmentation des réfugiés syriens est un problème au Liban. Car la société libanaise est profondément raciste. Car les propriétaires n’hésitent pas à faire exploser le prix des loyers en logeant des familles entières dans des petites pièces. Car il n’y a pas de gouvernement et que la criminalité augmente. La raison d’être des armes du Hezbollah n’est pas un problème syrien. C’est un problème libanais qui intervient en Syrie. La montée des salafistes n’est pas non plus due à ce qu’on appelle pudiquement la « crise » syrienne. Elle est due au fait que Saad Hariri a décidé de rester le chef de l’opposition et du courant sunnite modéré mais en exil ce qui créé un vide politique dans lequel s’engouffrent les cheikh Assir qui encouragent au Jihad… en Syrie.

La Révolution arabe est une force historique qui menace l’équilibre régional. Elle ne vise pas à le remettre en cause au profit d’un nouvel équilibre mais bien à le renverser totalement et fondamentalement. En conséquence, c’est bien l’équilibre régional qui lutte totalement et fondamentalement contre la révolution. Les pays alentours, la communauté internationale, ont tous le même intérêt de faire perdurer cet équilibre, de le protéger ou de le reproduire. Equilibre entre chiites et sunnites, équilibre entre l’Iran et Israël, équilibre entre le Hezbollah et l’armée israélienne, entre zone d’influence iranienne et zone d’influence saoudienne, entre Moscou et Washington, entre les Etats-Unis et Al Qaida, entre l’Orient et l’Occident, entre « l’impérialisme » et « l’anti-impérialisme ». Cet équilibre systématiquement décrit comme fragile est en réalité un système intégré et protégé par tous les acteurs régionaux et internationaux et disposant d’une hégémonie culturelle qu’il est possible d’appeler l’Orientalisme. Et c’est ce système (Nizaam) que veut renverser la Révolution arabe par son slogan (Ashaab yourid iskhat al nizam – le peuple veut la chute du régime). Cette idée que nous empruntons à l’historien Jean-Pierre Filiu est certainement la plus élaborée pour la compréhension de ce qui se joue en ce moment au Moyen-Orient : non pas un « déséquilibre régional » ou une « menace sur la stabilité » mais un renversement absolu de ce système d’équilibre et de stabilité basé issu du colonialisme et basé sur l’oppression et la dictature, la peur de l’Islam, les divisions confessionnelles et les calculs géopolitiques.

C’est pour faire perdurer le système que Bachar al Assad massacre aujourd’hui son peuple. C’est pour maintenir cet équilibre que Poutine, l’Iran et le Hezbollah aident le président syrien. Et c’est la peur que ce système soit renversé qui empêche la France ou les Etats-Unis de livrer des armes à la Révolution trop facilement confondue avec Al Qaida . L’idée commune, aussi bien à ceux qui livrent des armes à Bachar al Assad qu’à ceux qui continuent d’hésiter d’en livrer aux rebelles, est la suivante : il n’y a pas de révolution en Syrie, il n’y a que des arabes islamistes fanatiques qui combattent des arabes dictateurs sanguinaires. L’équilibre entre les deux doit continuer de perdurer quel qu’en soit le prix.