30/05/2013

L’AFFAIRE HABIB KAZDAGHLI, OU LA TUNISIE POST-RÉVOLUTIONNAIRE FACE AUX DIFFICULTÉS DU JEU DÉMOCRATIQUE

L’AFFAIRE HABIB KAZDAGHLI, OU LA TUNISIE POST-RÉVOLUTIONNAIRE FACE AUX DIFFICULTÉS DU JEU DÉMOCRATIQUE

Rencontre avec le Doyen de la faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de l’Université de la Manouba

 

 conferencia kaz

 

Introduction par Sébastien Boussois 

La situation en Tunisie depuis deux ans est un des meilleurs laboratoires en ce qui concerne la transition démocratique, une transition en version accélérée dans un Moyen Orient et un Maghreb en plein transformation. A cette occasion, la société civile a clairement révélé son dynamisme. Il y a dans cette société civile tunisienne un certain nombre de combats menés et le succès de la transition démocratique comme le respect de la démocratie doit se faire dans un respect des droits de l’Homme et dans une certaine liberté de conscience.

Notre invité, Habib Kazdaghli, fait partie aujourd’hui, surement malgré lui,  de ces acteurs extrêmement importants de la société civile tunisienne. Habib Kazdaghli est professeur d’histoire et  doyen de la Faculté de Lettres, des Arts, et des Humanité de l’Université de la Manouba à Tunis et il est devenu dans l’espace de quelques mois un symbole de la résistance politique dans la société civile tunisienne face à la montée de salafisme.

Il est l’objet d’un procès qui lui fait encourir une peine de cinq ans de prison, et qui l’accusait d’avoir giflé une jeune étudiante portant le niqab.

Discussion avec Habib Kazdaghli :

L’Université est devenue un symbole de ces changements profonds en Tunisie, mais il y a malheureusement des groupes  qui  essayent  de la changer en proposant la fin de la laïcité en son sein. Les questions  tournent maintenant autour du port du niqab, de la prière, etc. Pour y arriver, ces groupes sont passés par deux phases : une première phase où ils ont essayé de convaincre l’Administration et le Conseil Scientifique et une deuxième phase, après quelques semaines, où ils sont  passé à l’action en utilisant la violence et la pression dans une situation d’impunité totale.

Même s’ils ont été délogés, (ces groupes avaient occupé des bureaux à l’université) ils ont continué leur pression. Le point culminant est arrivé en mars 2013 puisqu’on a fait fonctionner le Conseil de Discipline pour lutter contre ces actes de pression contre les professeurs et contre les insultes.

Ces attitudes ont abouti finalement  avec la profanation du drapeau national. Nous pouvons affirmer qu’ils ont fini par représenter un nouveau pouvoir marqué par la banalisation.

Ces mêmes pratiques ont été aussi expérimentées en dehors de la Manouba, contre les journalistes, contre les artistes et ensuite contre les représentations diplomatiques à Tunis au mois de septembre  2012. Sans que personne ne soit puni, la situation s’est faite sous l’instrumentalisation de la justice. Celle-ci  a pris la forme d’une affaire politique et le procès contre un doyen de l’université qui a commencé le 5 juillet et qui finira le 2 mai prochain et dont je suis la victime.

Sébastien Boussois: Par  rapport à ce que vous venez de nous dire, je retiendrai un élément intéressant dont on ne parle pas assez. C’est le rôle joué par les intellectuels dans un processus de transformation politique. Je donne deux citations qui peuvent faire réfléchir sur le rôle de l’intellectuel.

« Il  ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec des allumettes. » de  Jacques Prévert.

Et une deuxième qui probablement se rapproche de la situation de la Tunisie.  C’était Jean Paul Sartre qui disait : « Il y a 50 ans que le peuple et les intellectuels se sont séparés, il faut qu’ils  ne fassent plus qu’un. »

La question qui se pose est la suivante : que peuvent faire les intellectuels dans cette Tunisie à la croisée des chemins ?  Et finalement, est-ce que vous avez un véritable soutien des intellectuels ? 

Habib Kazdaghli : Aujourd’hui, je dirais qu’il y a une démocratie naissante mais on continue à séparer les intellectuels du reste.  Ce qui est devenu très important c’est le rôle de l’Université, elle n’est pas là pour attaquer les politiques ou la religion. A chaque fois on a présenté l’Université comme un endroit pour lutter contre la religion, ce qui n’est pas vrai. Le rôle de la religion pour moi c’est d’être dans les lieux de prière, et celui de la politique c’est d’agir à travers les partis. A l’Université on constate le soutien de la société civile, et entre nous il y  a un vrai sens de la solidarité. Nous sommes tous doyens,  l’Université doit concerner tout le monde.

Sébastien Boussois : Comment aviez-vous imaginé la fin de Ben Ali ? Vous  parlez souvent de la Tunisie comme une terre de passage, une terre de dialogue, dans cette phase de transition en Tunisie, est-ce que vous croyez qu’on peut préserver  cet esprit de dialogue qui a la Tunisie ? 

Habib Kazdaghli : En ce qui concerne la première question, nous étions tous contre la dictature symboliquement le 14 janvier. Cela a été une révolution de couche moyenne. C’était prévisible pour un tel régime de finir à un moment ou à un autre mais ce qui était difficile c’était de prévoir comment cela pourrait se passer. Je pense que notre rôle c’est de garder la flamme, et de rappeler les vrais valeurs de cette révolution que sont la liberté, la justice sociale et la dignité.

Concernant la deuxième question, en effet, la Tunisie est un pays ouvert. Elle a 1300 km de côtes qui ont favorisé une ouverture ancestrale au monde méditerranéen. Je pense que le devoir des générations actuelles ce n’est pas de préserver seulement ce capital mais aussi de rajouter de nouvelles influences. J’ai confiance en elles.

Dans cette phase de transition il y a eu deux visions, une vision progressiste et une vision conservatrice qui se confrontent. Comme dans toutes les révolutions, il y a des gens qui profitent et essaient de s’emparer des rêves des autres. Je pense que ces deux forces là sont présentes et j’espère qu’il y aura à la fin une belle synthèse à la tunisienne.

Sébastien Boussois : Je vais finir avec  une question qui est plus personnelle : je voudrais savoir comment vous vivez cette histoire qui dure déjà deux ans, et enfin, est-ce que vous pensez qu’il serait bon, à  un moment où à un autre que  vous vous engagez véritablement en politique ? 

Habib Kazdaghli : Je commence par la dernière question. Je n’ai jamais été désengagé, je suis dans la politique depuis 38 ans, et je considère que ma génération, n’a  jamais été neutre par rapport à l’évolution du pays. Mon combat actuel est celui de la liberté académique, la liberté de l’Université.

En ce qui concerne la question de comment je vis cette affaire,  je peux dire que c’est en effet difficile au niveau personnel. Mon compte Facebook a été piraté à deux reprises  et j’ai été insulté et diabolisé. Les agressions deviennent aussi  matérielles et je dois désormais être protégé dans tous mes mouvements. Mais je peux vous dire que je n’ai pas peur, ce qui ne veut pas dire que je ne sois pas prudent. J’espère que cette période ne va pas durer longtemps. Cela va dépendre un peu de la situation du pays.

Finalement, Habib Kazdaghli a été acquitté  le 2 mai et les deux étudiantes ont été condamnées pour atteinte aux biens d’autrui et préjudice à un fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions.

 

Vous pouvez télécharger l’enregistrement audio du rencontre en cliquant ici.

 

DOCUMENTAIRE (Emission « 66 Minutes » sur M6)

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