03/05/2013

Les Midis de la Méditerranée: La Turquie à la croisée des chemins.

 LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE  

 La Turquie à la croisée des chemins.

par

Marc Semo

Mercredi 27 mars 2013 de 12h30 à 14h

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique

 

Introduction :

C’est une révolution silencieuse mais bien réelle que connaît la Turquie depuis dix ans. La République laïque créée par Mustapha Kemal sur les décombres de l’empire ottoman est gouvernée depuis novembre 2002 par un parti en mutation présenté comme « post-islamiste » ou « islamiste-modéré » et qui se définit lui-même « conservateur libéral ». Cette démocratisation se traduit aussi par un poids croissant de la religion comme des valeurs islamiques sous la pression conjuguée de la société et des nouvelles élites dirigeantes. Aux tensions entre laïcs et islamistes s’ajoutent celles entre turcs et kurdes dans un pays qui reste une mosaïque de minorités malgré plus de huit décennies d’État-nation inspiré du modèle jacobin.

Marc Semo, grand reporter au quotidien français Libération, dont il dirige les pages “Monde”, nous livre sa vision sur la nouvelle politique étrangère turque.

 

Évolution de la politique étrangère turque depuis 2002

Depuis l’arrivée de l’AKP en novembre 2002, la politique étrangère turque est directement connectée aux enjeux de la politique interne du pays. Jusqu’en  2007 la politique étrangère était menée par Abdullah Gül, qui est devenu  Président de la République. La sienne était une politique de médiation, et  la Turquie  jouait un rôle d’interface entre l’Europe et le monde musulman. Depuis 2009, quand Ahmet Davutoğlu est arrivé au Ministère des affaires étrangères il y a eu des accents nouveaux, des actions qui ont été définis comme « néo-ottomans ». Le grand paradoxe de la politique étrangère turque est qu’elle est à la fois au cœur de tout mais en même temps, elle est en dehors de tout parce que la capacité d’action extérieure de la Turquie est extrêmement  limitée.

Le journaliste constate aussi, avec l’enjeu syrien, que la Turquie se retrouve de nouveau avec ses alliés  occidentaux, nos seulement avec l’Europe, mais aussi avec les Etats Unis. On peut parler d’une véritable position commune  et d’une volte-face par rapport à la politique étrangère turque des années 2008-2010, où la Turquie s’était distanciée de ses alliés traditionnels, en essayant de mener sa propre politique musulmane.

Les exemples de cette « politique musulmane » sont diverses. Marc Semo  évoque la visite du leader du Hamas Khaled Mechaal à Ankara, la position du pays  lors de  l’affaire du nucléaire iranien (la Turquie avait tenté une espèce de médiation avec le Brésil pour trouver une solution en suscitant la colère de Washington), où sa réaction au début de la  crise libyenne (quand la Turquie était extrêmement réticente à intervenir et essayait de faire des médiations avec l’Afrique du Sud).

 

Le cas syrien

Le journaliste constate  aussi que la Turquie, même après le « printemps arabe », a eu une marge de manœuvre très limitée. Semo reprend le cas syrien, pour parler de l’actualité immédiate, qui est à son égard, très révélateur.

Il rappelle   le cas de l’avion turc abattu en juin 2012 pour parler de l’impuissance turque et du profil bas que le pays garde. La raison de cette impuissance ? Selon lui, on trouve des raisons structuro-militaires et géoéconomiques. L’armée turque est en ce moment en très mauvais état et une bonne partie de sa hiérarchie, notamment dans la marine et l’aviation, a été démantelée par les enquêtes sur le coup d’état. En ce qui concerne les raisons géoéconomiques,  il faut remarquer la dépendance  de la Turquie d’un point de vue énergétique et rappeler que ses principaux  fournisseurs de gaz sont la Russie et l’Iran, qui sont les grands protecteurs du régime syrien.

Cependant, malgré cette impuissance, il y a eu une énorme activité diplomatique turque dans l’ancien espace ottoman déployée dans les Balkans et le monde arabe mais pas seulement. Le journaliste rappelle par exemple qu’en Afrique, la Turquie est très présente (elle y a ouvert une vingtaine d’ambassades) .Marc Semo nous donne autre exemple en soulignant l’activité de la compagnie aérienne Turkish Airlines, qui est une des compagnies avec le plus grand nombre des destinations et classées parmi les meilleurs compagnies européennes.

 

L’affaire kurde.

Le chef rebelle kurde Abdullah Öcalan a appelé, jeudi 21 mars, les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à déposer les armes et à quitter la Turquie. Marc Semo explique que la Turquie a négocié pour  la première fois  directement avec Abdullah Öcalan, qui jusqu’il y a quelques mois était considéré comme « le tueur de bébés » par la presse nationaliste.  C’est le grand tournant d’aujourd’hui, l’appel au cessez-le- feu, l’adieu aux armes.

Il remarque que la Turquie va être le pays qui va de toute évidence récupérer les entités kurdes des pays voisins (kurdes d’Irak et kurde syriens), ce qui est aussi une garantie  pour eux et un rapprochement de l’UE.

 

Conclusion

Avec Davutoğlu, c’est la première fois depuis Kissinger qu’un intellectuel se trouve à la tête d’un Ministère des affaires étrangères d’une grande puissance. Jusqu’en 1989, la Turquie était un pays entouré des pays hostiles (l’Union Soviétique, la Bulgarie, la révolution khomeyniste en Iran, la Syrie, l’Irak et la Grèce) mais aujourd’hui elle se trouve encore une fois avec le chaos a ses portes.