21/05/2013

L’intégration de la dimension cybernétique dans le fonctionnement du Hamas et du Hezbollah

Extrait du rapport réalisé en avril 2013 par Olivier Danino, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), pour la Délégation aux Affaires stratégiques (DAS), ministère de la Défense français. Le document complet est disponible en ligne en cliquant ici 

Le Hezbollah s’intéresse au cyber depuis plusieurs années. En 2002, déjà, la CIA publiait un rapport précisant que le mouvement libanais préparait des attaques contre les systèmes d’information de pays occidentaux. Le secrétaire général du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, a effectivement très tôt compris l’intérêt de ce domaine qu’il a complètement intégré à sa stratégie en dotant d’ailleurs le Hezbollah d’une unité cybernétique dès les premières années du XXIe siècle. Il est difficile de dater avec précision à quand remonte la création de cette structure mais elle s’est illustrée pour la première fois en novembre 2004 lors du survol du territoire israélien par un drone du Hezbollah. Ce type d’initiative s’est par la suite répété plusieurs fois. Ainsi, le 14 octobre 2012, l’aviation israélienne bombardait au-dessus du Negev un drone qui avait décollé du Liban 3 heures plus tôt et qui semblait effectuer une mission de renseignement. Lors d’un discours prononcé à la télévision, Hassan Nasrallah a confirmé les accusations israéliennes contre l’Iran en affirmant que l’appareil était de fabrication iranienne.

L’implication de Téhéran n’est pas surprenante au regard des relations qu’entretiennent le Hezbollah et l’Iran. Elle est d’ailleurs connue et confirmée depuis la guerre qui a opposé Israël et le mouvement libanais durant l’été 2006[1]. Lors de ce conflit, les militaires israéliens ont été particulièrement surpris par le savoir-faire du Hezbollah en matière cybernétique et par son avance technologique. Depuis cette guerre, le mouvement libanais a profondément amélioré ses compétences, surtout que l’Iran a, de son côté, très rapidement progressé dans le domaine offensif. Le transfert de connaissances entre Téhéran et le Hezbollah reste toutefois difficile à évaluer même si leur collaboration ne fait aucun doute et que le drone lancé par le Hezbollah en octobre 2012 démontre que cette coopération ne s’est effectivement pas arrêtée après la guerre de 2006.

D’ailleurs, elle s’est même étendue au Mouvement de la résistance islamique[2]. Durant l’opération « Pilier de défense » de novembre 2012, l’armée israélienne a bombardé plusieurs usines de drones dans la Bande de Gaza, soulignant ainsi les capacités cybernétiques du Hamas et posant la question de ses relations avec l’Iran, la Syrie et le Hezbollah dans ce domaine. La construction de drones suppose effectivement que le Hamas dispose non seulement de l’infrastructure matérielle nécessaire au fonctionnement de ces appareils, en d’autres termes de stations de contrôle équipées et opérationnelles, mais aussi du personnel qualifié pour le pilotage et pour l’analyse des images transmises aux stations au sol[3].

Ne disposant pas encore de tous ces éléments, le Hamas a donc un effort considérable à faire en termes de formation. Pour le moment, le mouvement dispose d’une unité cybernétique dont les compétences restent encore fragiles. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant de voir les dirigeants hamsaoui[4] lancer une campagne de recrutement auprès des hackers de la bande côtière pour les intégrer à sa structure et bénéficier ainsi de leur savoir-faire. L’un des groupes les plus actifs dans la Bande de Gaza est le Gaza Hacker Team, qui dispose d’un site Internet, d’une page Facebook et qui a revendiqué plus de 1726 attaques depuis janvier 2011, principalement contre Israël, les Etats-Unis et la France[5]. Cependant, les hackers de Gaza n’ont pas les connaissances nécessaires au pilotage de drones et à l’analyse des images. Pour les Israéliens, il ne fait aucun doute que les membres du Hamas seront formés à ces techniques par des spécialistes iraniens à l’image de ce qui a été fait pour le Hezbollah au Liban.

Plusieurs éléments indiquent en tout cas que le mouvement palestinien est dans une phase d’acquisition de ses compétences et qu’il a commencé à intégrer le cyber dans la panoplie de ses outils offensifs. Pour ce qui concerne l’aspect défensif, certaines mesures prises par le Hamas laissent penser que la réflexion n’est pas encore arrivée à maturité mais qu’une prise de conscience est en cours. Le 11 décembre 2012, les autorités de la Bande de Gaza ont ainsi exigé des 10 fournisseurs d’accès à Internet présents sur le territoire côtier d’arrêter de travailler avec des compagnies israéliennes. Evoquant principalement un enjeu économique, lié à la compétition avec Israël, c’est en réalité un souci sécuritaire qui a motivé cette décision. Elle s’inscrit d’ailleurs dans une loi adoptée en septembre 2012, par le gouvernement hamsaoui, obligeant les fournisseurs d’accès à Internet à interdire les sites pornographiques sous peine de fermeture. Une loi similaire avait été votée en 2008 mais elle était restée sans effets.

Si le Hamas souhaite exercer un contrôle sur son réseau Internet, celui-ci est également utilisé par le mouvement à des fins de communication. Le Mouvement de la résistance islamique possède effectivement de nombreux sites de nature diverse. Certains sont consacrés à la diffusion de son idéologie et de ses analyses, d’autres sont des sites d’information. Plusieurs sites sont également dédiés à sa branche armée, les Brigades Ezzedine al-Qassam. Le Hezbollah s’inscrit d’ailleurs dans la même stratégie. Outre sa chaîne télévisée, Al-Manar, créée en juillet 1991, sa radio, Al-Nour, lancée en mai 1988, le Parti de Dieu possède plus d’une cinquantaine de sites Internet répartis en différentes catégories : les sites d’information, comme Moqawama, Al-Manar et Al-Intiqad, le quotidien du Hezbollah, les sites locaux, comme Bint-Jbeil, Taybeh, Houla et les sites consacrés aux organisations affiliées au Hezbollah et aux organismes sociaux du mouvement chiite comme Mu’assasat al-shahid[6].

Pour le Parti de Dieu, comme pour le Hamas d’ailleurs, Internet est un outil de communication qui contribue à la « guerre psychologique » contre les ennemis et qui vise à conquérir « les cœurs et les esprits ». Il s’agit pour eux, en d’autres termes, d’un outil de propagande puissant[7]. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart de ces sites sont accessibles en arabe, en anglais, en espagnol mais aussi en français et en hébreu et qu’ils sont visés régulièrement par des opérations cybernétiques dont le but est de bloquer leur accès aux internautes. Les attaques par déni de service distribué sont fréquents au Moyen-Orient et tous les acteurs de la région, Etats comme groupes non-étatiques, utilisent cette technique. Des groupes qui ne sont pas par nature du Moyen-Orient participent également à cette dynamique. Anonymous est de ce point de vue un exemple parfait. L’originalité toutefois de ce collectif de hackers réside dans le fait que son implication dans la région ne s’arrête pas là.

 

 


[1] Pour plus de détails voir le chapitre 4 de cette étude dans lequel la guerre de 2006 est abordée de manière plus précise.

[2] Pour en savoir plus sur les relations entre le Hezbollah et l’Iran et sur l’unité chargée au sein du parti de Dieu d’apporter un soutien aux mouvements palestiniens,voir l‘excellent livre de Matthew Levitt : « Hezbollah : the global footprint of Lebanon’s Party of God », George Town University Press, 368 p. 

[3] Il s’agit de la strate sémantique du cyberespace décrite par Jean Loup Samaan dans « Mythes et réalités des cyberguerres », Politique étrangère, IFRI, n° 4, 2008, p. 830.

[4] Un hamsaoui est un membre du Hamas.

[5] Le Gaza Hacker Team a archivé la totalité de ses attaques sur un site Internet : http://www.zone-h.org/archive/notifier=Gaza%20Hacker%20Team

[6] Pour plus de détails sur ces sites Internet et leurs objectifs, voir l’étude menée par un organisme israélien, le Centre d’Information sur les Renseignements et le Terrorisme, en décembre 2006 :

http://www.terrorism-info.org.il/data/pdf/PDF_18674_3.pdf

[7] La nature des informations et des documents mis en ligne est très variée. Le Hamas par exemple publie de cette manière des manuels destinés à la jeunesse comme Al-Fateh. Voir le rapport réalisé à ce sujet par IMPACT-SE et disponible en ligne sur http://www.impact-se.org/docs/reports/Hamas/Al-Fateh_Francais.pdf