02/05/2013

Messianisme juif et Troisième Temple en Israël, une idée qui séduit de plus en plus les Israéliens

On parle de plus en plus de la progressive théocratisation de la vie politique israélienne et d’Israël de manière plus globale. Il est vrai que l’histoire du sionisme s’est essentiellement fondée sur des principes laïcs de construction nationale et nationaliste d’un Etat pour les juifs dès la fin du XIXe siècle. Si de nombreux principes socialisants, démocratiques, et providentiels d’un Etat qui se normalise aujourd’hui ont été en partie abandonnés, c’est parce que l’emprise du religieux et du national religieux ont cru dans l’espace public et privé israélien et séduit depuis les années 1960 de manière spectaculaire.

La société israélienne elle-même a fortement évolué en 65 ans d’existence. Florence Heymann, chercheuse sociologue au CRFJ (Centre de Recherches Français de Jérusalem) précise les faits : « La majorité juive israélienne est plurielle, tant socialement que culturellement, sans toutefois pouvoir parler à son propos de multiculturalisme. Elle se compose de trois groupes principaux : les laïcs (hilonim), classe moyenne en majorité ashkénaze, entre 40 % et 46 % ; les traditionalistes (massoratim) surtout « Orientaux  » (mizrahim), environ 32 % ; enfin les religieux (datiim), environ 27%. Ce dernier groupe se sépare en deux sous-cultures principales  : les « sionistes religieux » (tsionim datiim) ou « religieux nationaux » (datiim leumiim), environ 22 %, qui comprennent nettement plus d’Ashkénazes que de Séfarades ; les ultra-orthodoxes (haredim) autour de 5 %, dans leur écrasante majorité non sionistes ou a-sionistes. »[1] Face aux laïcs, il faut donc compter sur la forte présence ancrée des ultra-orthodoxes qui ont peu évolué, mais surtout sur ce qu’elle appelle « le religieux national nouveau » qui a su s’adapter à la société et présenter un visage plus séduisant de la religion traditionnelle et conservatrice. En politique, on constate la même évolution, au détriment des hommes en noir et au profit des sionistes religieux.

Aujourd’hui, une coalition en bonne et due forme à l’israélienne ne peut durablement se constituer sans la présence forte, soit des partis ultraorthodoxes séfarades comme ce fut longtemps le cas avec le Shas, soit aujourd’hui avec celle croissante des partis ultra nationalistes et sionistes religieux comme avec Maison juive du populaire Naftali Bennett. La nouvelle coalition Netanyahou III, tient essentiellement après les résultats décevants du Likoud, par l’alliance improbable entre le dit centre-gauche laïc de Yair Lapid et son parti Yech Atid avec Bennett. Pour ceux qui croyaient en une résurgence d’un phénomène centriste de gauche, c’est la douche froide.

Or, la création même de l’Etat d’Israël avait été largement contestée par les juifs religieux, farouchement contre la matérialisation d’un Etat juif tant que le messie ne serait pas arrivé sur terre. Aujourd’hui, les rabbins ont largement changé d’opinion parlant de « rédemption », défendant les ultra-orthodoxes soutenus même matériellement par l’Etat et devenus à part entière de grands garants avec les colons de l’identité israélienne d’aujourd’hui. Schizophrénie de la société israélienne ? Non, bouleversement idéologique et pragmatique total en quarante ans.

Dans son dernier ouvrage « Au nom du Temple, l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013) », le journaliste Charles Enderlin remet en perspective cette montée des courants nationalistes et religieux en Israël, largement incarnés par les colons des territoires de Cisjordanie d’une part, et les mouvements messianistes internes à Israël favorables à la construction du Troisième Temple d’autre part. Le messianisme juif n’est plus selon lui un courant marginal ou une idée farfelue, loin de là. Et ce sera selon lui, probablement la grande pierre d’achoppement majeure d’un futur accord entre Israéliens et Palestiniens, plus que tous les autres problèmes: un blocage désormais autour du religieux, ce qu’on avait cru pouvoir éviter. Selon Shmuel Benhamou, l’un des défenseurs du projet de nouveau Temple à Jérusalem, interviewé par un journaliste de France Info en avril 2013, « c’est à nous de monter sur l’endroit, prier et construire le Temple après l’accord du gouvernement. La construction du Troisième Temple va tout changer au  niveau du pouvoir politique, économique. Tous les sages seront réunis là-bas et le pays sera dirigé par un Roi. Le pouvoir laïc perdra toutes ses prérogatives dont la Knesset, mais si c’est écrit, nous devons le faire »[2]. Avant, les juifs n’étaient pas autorisés par les docteurs de la loi pour des raisons religieuses à pénétrer sur l’esplanade des Mosquées, puisque lieu saint musulman. Aujourd’hui, les visites de juifs se multiplient sur des motifs pratiques, sous escorte des soldats israéliens seuls maîtres à bord de la souveraineté sur l’Esplanade, en vue d’une hypothétique reconstruction du Temple.

Le processus est en réalité ancien et bien implanté dans toutes les sphères de la vie politique et sociale israélienne. Ce qui est frappant dans l’ouvrage d’Enderlin, c’est que l’on comprend que l’Etat d’Israël, s’il n’a jamais souhaité être religieux, a finalement toujours été largement influencé par le messianisme juif depuis le début sans véritablement se l’avouer. Il semble toujours y avoir eu pas très loin d’un dirigeant sioniste, un conseiller très religieux ou un pater comme garant moral. Si Herzl se défendait d’un tel risque en 1896 : « Aurons-nous une théocratie ? Non ! Si la foi maintient notre unité, la science nous libère », force est de constater que la colonisation des territoires palestiniens depuis 1967 s’est inscrite dans un processus politique mais bien religieux également. Pour Enderlin, la culture nationale juive récente se fonde sur l’idéologie du Temple et de la reconquête de la Judée et de la Samarie. La sécurisation de l’espace sanctifié israélien s’est donc fait sur deux plans : la judaïsation de Jérusalem-est, contrairement  au plan de partage du 29 novembre 1947 des Nations unies qui prônait un statut international et le symbolique contrôle sur l’esplanade des Mosquées, le Haram Al-Sharif, troisième lieu saint de l’Islam depuis 1967 et la guerre des Six Jours ; puis le contrôle des territoires par l’implantation de 350 000 colons.

Aujourd’hui, si la paix est devenue improbable pour Charles Enderlin et qu’« il n’y aura pas d’Etat palestinien », c’est parce que « l’ensemble de ces mouvements religieux alliés à la droite nationaliste, s’opposent à toute concession territoriale, et à fortiori à la création d’un Etat palestinien souverain et indépendant »[3]. Désormais, ce qu’il reste du sionisme laïc, socialiste et libéral semble être à la botte du fondamentalisme messianique juif. Preuve en est : en 2005, le retrait de Gaza et l’évacuation des colons par Ariel Sharon, alors premier Ministre, fut vécu comme une tragédie nationale. Or, de plus en plus de soldats israéliens portent la kippa blanche, un Institut du Temple a été créé pour envisager la construction d’un point de vue pratique du Troisième Temple, et les nationalistes et sionistes religieux sont désormais présents dans toutes les strates du champ politiques.

« Le conflit entre Palestiniens et Israéliens était territorial, il est en train de devenir religieux et c’est pour cela qu’il n’y aura pas d’accord » précisait Enderlin dans une interview récente.  La menace existentielle, combinée aux dangers frontaliers face au bouleversement régional inédit, tout comme la crainte iranienne que beaucoup d’Israéliens voient comme l’ennemi ultime, l’amalek[4], que même l’historien Benny Morris peu suspects d’accointances avec les messianistes a priori projetait comme le responsable à venir d’une seconde shoah dès 2008[5], et le repli sur la religion d’un nombre croissant d’israéliens déboussolés à de quoi inquiéter. Tant que l’Etat d’Israël faisait rêver, tant que la construction prometteuse de son pays et de son Etat selon l’idéologie sioniste mythique rassuraient les Israéliens, tant que l’armée était encore largement auréolée de prestige, la classe politique intègre dotée d’une vision pour le pays, les Israéliens se sentaient encadrés et protégés : leur glissement vers la droite et le religieux témoigne d’une perte de repères rationnels d’une part, mais surtout d’une grande inquiétude face à l’avenir. L’heure est en effet grave pour les laïcs, car Enderlin précise enfin : « des études sociologiques montrent que 51% des Israéliens juifs pensent que le messie va arriver. »[6] Cqfd.

 

Sébastien Boussois

 

Pour aller plus loin :

Charles Enderlin, « Au nom du Temple, Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013) », Seuil, Paris, 380 pages.

 


[1] « Identités erratiques et dissidences dans le monde religieux juif en Israël », Florence Heymann, Jérusalem, 2013.

[2] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09

[3] Au nom du Temple, p.16

[4] Selon la Bible, Amalek est le premier ennemi des tribus d’Israël à les avoir attaquées sans raisons. Aujourd’hui, il représente l’ennemi juré, belliqueux et hostile à l’Etat hébreu.

[5] http://contreinfo.info/article.php3?id_article=397

[6] http://www.franceinfo.fr/monde/les-choix-de-france-info/charles-enderlin-en-israel-la-droite-religieuse-gagne-du-terrain-946275-2013-04-09