21/05/2013

Réflexion sur l’autonomisation de la femme saoudienne comme socle de la légitimité des Al Saoud dans un temps post-printemps arabe

Par Elisabeth Vandenheede, membre du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) est doctorante à l’ULB. 

Paru dans Grotius International

Le printemps arabe a fêté ses deux années et a fait vaciller plusieurs régimes républicains du monde arabe. Les pays du Golfe, exception faite de Bahrain, semblent, quant à eux, échapper à ce processus d’individuation, entendu comme la volonté de la part des individus ou des groupes de « décider des valeurs qui président au devenir social » (1). Au contraire, est-ce que ces monarchies arabes, caractérisées par leurs rentes pétrolières, favorisent l’individualisation, définie comme l’aspiration d’un individu à rechercher son propre bonheur, pour continuer d’asseoir leur légitimité et de continuer de s’inscrire dans les dynamiques de la société de marché ? Cela est particulièrement révélateur dans la question de la femme, en particulier saoudienne.

Les revendications féminines saoudiennes sont apparues sur la scène publique après la guerre du Golfe en 1991 en prenant le volant dans les villes de Riyadh (2). Le droit de conduire est devenu le fer de lance des femmes engagées sur la place publique. Cette revendication est largement commentée et relayée ces dernières années dans les médias, en particulier, depuis le printemps arabe. Derrière la multiplication des actions individuelles, le pouvoir saoudien semble récupérer ces demandes en promouvant une plus grande intégration des femmes dans la société saoudienne. Le pouvoir a, en particulier depuis le 11 septembre, favorisé l’accès des femmes au savoir universitaire ainsi qu’au marché du travail même si la grande majorité des Saoudiennes ne travaillent pas. En défiant les sujets les plus conservateurs du royaume, religieux ou patriarches, la famille Al Saoud se positionne dans une modernité qui respecte les valeurs de l’Islam tout en promouvant l’autonomisation de la femme, capable de prendre ses propres décisions. Rappelons que la femme saoudienne est considérée comme un mineur : toutes décisions relatives à son travail, ses déplacements, ses dépenses, etc., sont prises par leur gardien mâle (père, frère ou oncle).

C’est une représentation de l’individu utilitariste qui est ici défendue par le pouvoir saoudien mais également par les femmes qui réclament plus de droits en faisant de la religion le référent ultime. Evoluant dans un monde séparé des hommes, les Saoudiennes ont construit un monde de femmes pour les femmes depuis les années 60 au moment du « réveil islamique » (3). L’appropriation féminine des sphères religieuses et du savoir a favorisé l’émergence d’un discours qui s’est affirmé de plus en plus, mais, sans véritable conscience de groupe. Leur conception du moi impose l’idée de se battre individuellement et de poursuivre leur quête du bonheur dans la sphère privée comme en témoigne la multiplicité des livres et conférences sur le développement personnel en Arabie saoudite fait par des femmes pour des femmes (4). Cette « saudi way of life » est très proche, mais ne s’en réclame pas, de l’ « american way of life » où l’assouvissement des désirs et la réalisation des capacités individuelles mèneraient à la réalisation du bonheur personnel qui ne passe pas par la sphère politique. Cette génération de jeunes femmes qui fréquentent ces cercles, intègre le fait, encouragé par les valeurs de la mondialisation libérale, qu’elles sont des individus responsables de leur destinée mais qui ne se réalisera pas à travers les mobilisations collectives.

L’Etat saoudien est une monarchie islamique absolue qui multiplie, depuis trente ans, les politiques néolibérales en privatisant des institutions et en favorisant l’entreprenariat pour répondre aux exigences de l’économie mondiale mais également des organisations internationales telles que le Fonds Monétaire International ou l’Organisation Mondiale du Commerce. La sphère économique saoudienne est encore largement sous le contrôle étatique puisque la très grande majorité du produit intérieur brut provient de l’extraction de pétrole. Cependant, la volonté de privatiser un pan de l’économie se fait en parallèle avec un « désencastrement » de la sphère économique de la sphère politique, contrôlé par la famille régnante. La société de marché favorise cette conception de l’individu unique et particulier qui n’a plus d’exigences sociales ou politiques (5), conception qui semble favoriser la légitimité des Al Saoud au pouvoir, régulièrement remise en question. Le contrôle de la sphère politique passe donc d’autant mieux dans le cas où le sujet a une conscience individualiste : il est de la responsabilité de l’individu de se battre pour satisfaire ses désirs illimités et profonds – qui se traduit par un consumérisme certain comme en témoignent les multiples et immenses shopping centers dans le royaume saoudien.

En récupérant à sa cause les désirs d’autonomisation des Saoudiennes, le pouvoir saoudien trouve un nouveau socle pour asseoir sa légitimité dans un contexte troublé par le printemps arabe qui balaie les pouvoirs autoritaires. Dans les discours des princes ou des femmes – pour la plupart très éduquées -, se retrouvent les nouveaux rapports à la famille et à la société qu’ont les Saoudien(ne)s actuellement, tout en se référant à un Islam qu’ils considèrent comme vrai et moderne et qui favoriserait la recherche du bonheur individuel. Arguments islamiques à l’appui, les revendications d’autonomisation féminines s’opposent au patriarcat et aux religieux qui seraient pétris de vieilles traditions (6) qui sont contraires à la religion.

Ainsi, cette réflexion visait à s’interroger sur le phénomène de l’individualisation des Saoudiennes comme étant le socle de légitimité de la famille Al Saoud en recherche de projets de société pacifique et surtout, a-politique. Plus largement, nous pouvons nous interroger sur la conception du moi dans les pays du Golfe qui semble tendre vers l’individualisme favorisé par une société de marché pétrie de valeurs néolibérales et des Etats coercitifs qui tuent l’engagement politique et les mobilisations collectives.

 

(1)   LAVAL Christian, « Le nouveau sujet du capitalisme », Mauss, février 2011, n°38, p.413-427.

(2), (3), (4), (6) LE RENARD Amélie, « « Droits de la femme » et développement personnel : les appropriations du religieux par les femmes en Arabie saoudite », Critique Internationale, janvier 2010, n°46, p. 67-86.

(5) FERNANDEZ Benjamin, « Le temps de l’individuation sociale », Mauss, février 2011, n°38, p. 339-348.