28/06/2013

La nébuleuse terroriste du Mali à la Syrie : risque et péril pour l’Europe ?

LES MIDIS DE LA MÉDITERRANÉE 

La nébuleuse terroriste du Mali à la Syrie : risque et péril pour l’Europe ?

Déjeuner-débat avec Anne Giudicelli, directrice de l’agence TERRORISC, spécialiste des risques politico-sécuritaires dans la région Afrique/ Moyen-Orient.

Mercredi 27 mai 2013 de 12h30 à 14h 

Organisé avec le soutien du Mouvement Européen-Belgique

Introduction par Sébastien Boussois 

Je remercie le point info Europe, le Mouvement européen Belgique, pour la co-organisation de ce nouveau rendez-vous des Midi de la Méditerranée.

Aujourd’hui, notre sujet portera sur le  « terrorisme »

me », et la  « nébuleuse terroriste » dans cet arc géopolitique tendu depuis le Mali jusqu’à la Syrie. Dans le cadre de « ce nouvel ordre mondial » désigné par Bush père en 1991 et l’effondrement du bloc soviétique, ceux qui localement y avaient en partie contribué sont devenus en quelque sorte les nouveaux ennemis de l’Occident « libéré ». Mais, attention, je ferai une différence entre réalité et perception comme notre invité le fait souvent. Il y a la peur de la menace et sa réalité. Je veux parler bien sûr des « islamistes » de tous poils, d’Al Qaeda, des groupes armés islamistes divers et variés du Mali à la Syrie, mais  il y a bien sûr de l’autre côté des « islamistes modérés », comme on dit, qui ont fait le jeu de la démocratie, qui ont été élus et sont la face acceptable par le Nord de l’islamisme qu’il qualifie lui-même souvent de modéré. Evidemment, toutes ces panoplies recouvrent différents moyens d’action et d’opération, et pendant que certains sont rentrés dans le rang pour administrer un territoire, d’autres ont opté pour le « terrorisme » comme outil d’avancée de leurs revendications.

Pour en parler aujourd’hui  l’Institut MEDEA  vous présente Anne Giudicelli, directrice de l’agence TERRORISC et spécialiste des risques politico-sécuritaires dans la région Afrique/ Moyen-Orient

Grâce à elle, nous passerons en revue la situation politique et sécuritaire dans la région Afrique/ Moyen Orient depuis le déclenchement du « printemps » arabe, la difficile transition politique de ces pays le retour de la mouvance de l’islam politique  sur la scène,  l’intervention française au Mali, justifiée par la lutte contre le terrorisme et la sécurité dans le monde, la reconfiguration de nouvelles alliances entre les « résidus » terroristes d’AQMI et des nouveaux réseaux notamment en Libye et en Tunisie, le départ pour les zones de guerre et de fracture des « volontaires au djihad », en provenance des pays arabes et de l’Europe. Trois grandes questions : Quels sont les risques à l’heure actuelle ? Quelle importation de cette expression radicale peut-on déjà observer ? Les Etats concernés risquent-ils d’être rapidement dépassés aussi bien au Sud que dans le Nord ?

Je retiendrai comme souvent je le fais deux citations pour illustrer notre sujet : « Rien n’est défendu de ce qui peut servir notre cause.» d’Albert Camus (1913-1960)

Et pour équilibrer: « Une action violente est dénommée terroriste, lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques.»de Raymond Aron (1905-1983)

Ces citations reflètent bien les deux orientations de telles organisations : le « jusqu’au boutisme» politique d’une part de certains groupes non étatiques ou des partis politiques élus, et l’image et la représentation de la menace qui rend souvent la réalité de la menace beaucoup moins perceptible.

 

Intervention d’Anne Giudicelli

« Je voudrais d’abord distinguer plusieurs secteurs qui sont toujours présents dans ce conflit. On a d’abord, bien sûr,  la communauté internationale qui a toujours un rôle ou un non-rôle à jouer, les régimes, ceux qui émergent aujourd’hui, et ceux qui sont encore combattus –ce qui se passe, par exemple, encore en Syrie–  et les rebelles qui sont soit issus de la société civile pour combattre les régimes comme celui de Bachar al-Assad, (…) soit ceux issus de groupes radicaux plus ou moins prééxistants.

L’idée c’est  de savoir comment se positionne aujourd’hui la communauté internationale par rapport à une crise, comme la crise syrienne où la crise malienne. Ce sont des questions qui sont extrêmement stratégiques : comment peut-on faire le tri entre groupes radicaux, rebelles, et  criminels terroristes ? Lesquels va-t-on designer comme des interlocuteurs ? Parce que, en effet, on  en a besoin. Quand on fait la paix il faut s’appuyer sur  des acteurs locaux, sur ceux qui sont à l’origine de cette crise. (…)

Dans ce contexte, l’action de la communauté internationale est mise à mal par cette nouvelle donne parce qu’aujourd’hui, on est dans une géopolitique qui est totalement bouleversée, où les ennemis d’hier sont devenues les alliés d’aujourd’hui et vice-versa. »

Voyons ensemble les deux terrains actuels les plus sensibles.

La Syrie.

Sur le terrain syrien, par exemple on a vu une espèce de contradiction. Aujourd’hui ceux qui combattent contre le régime, ce sont à la fois des rebelles, des groupes radicaux et des groupes terroristes. Or, aujourd’hui, les Nations Unies, malgré ces divisions, sont favorables à la chute du régime. Le point commun avec elle c’est qu’on a aussi des groupes radicaux qui sont favorables à la chute et qui combattent pour la chute du régime. On a aussi des groupes terroristes qui combattent contre le régime actuel, soutenus finalement une espèce d’alliance stratégique entre, par exemple, les Etats Unis et la France, et ceux qui combattent avec des armes, parfois payées par des puissances régionales, mais qui sont utilisées contre le même ennemi, alors que ces groupes radicaux-là sont des entités que l’on va combattre sur d’autres terrains.  Ce qui d’ailleurs a eu un effet pervers dans le plan de la sécurité même européen puisqu’on a constaté qu’on avait évalué un nombre de combattants (entre 500 et 300) jeunes européens–ce qu’on appelle les « volontaires au jihad »– qui étaient partis du territoire européen pour rejoindre les groupes radicaux, la nébuleuse radical-terroriste en Syrie. Et pourquoi ? Parce que d’une certaine façon les puissances occidentales, notamment les puissances européennes avaient cautionné la lutte contre le régime de Bachar-al Asad et la volonté de le faire tomber.

L’autre contradiction visible qu’on peut trouver, c’est la position de Hezbollah, dont le pilier est la résistance contre l’oppression du peuple. Aujourd’hui, le Hezbollah se retrouve à défendre le régime syrien. Il y a eu une déclaration il y a deux jours (25 mai) où le Hezbollah choisit de combattre du côté du régime et non pas défendre la société civile et la population.

De même, on a vu aujourd’hui qu’au sein même de la mouvance radicale qui combat en Syrie, il y a plusieurs entités : elles sont aujourd’hui sont  considérées comme terroristes, comme c’est le cas du Front Al-Nosra, qui regroupe plusieurs micro groupes qui sont plus ou moins mobilisables en fonction des zones. (…)

La question est celle de savoir si faut-il armer où pas les rebelles. C’est un grand débat au niveau européen puisque les Américains sont contre même s’ils considèrent qu’il faut établir des critères (mais aller établir des critères dans une situation aussi chaotique que celle de la Syrie est très complexe).  La décision devrait être prise à la fin du mois puisque il y a la date limite de l’embargo le 31 mai. D’autre part, l’une des raison de la non-intervention de la communauté internationale  est précisément de ne pas refaire une nouvelle affaire libyenne puisqu’on considère que l’intervention de l’OTAN  en Lybie a généré une crise et une instabilité qui a des effets dans la région. Ce qui fait qu’aujourd’hui il y a une prudence pour déterminer l’action de la communauté internationale justement afin de faire en sorte que le prochain régime qui arrivera à la place du régime baasiste ne soit pas un régime qui aille à l’encontre des intérêts des puissances occidentales.

Le Mali

Sur le terrain malien il y a aujourd’hui une totale implosion comme en Syrie. La grande différence, c’est qu’au Mali on ne combat pas un régime. Dans le cas malien, le chaos s’est installé parce que les acteurs étaient déjà présents dans ce paysage et notamment il y avait un groupe qui avait y  fait son sanctuaire : AQMI. L’organisation  est une émanation, d’un ancien groupe algérien appelé le « Groupe salafiste pour la prédication et le combat ». AQMI avait établi son sanctuaire dans le nord du Mali et lors de la chute du régime, une multitude de groupes se sont constitués assez vite pour essayer d’occuper un terrain face à la vacance institutionnelle et politique du pays. Ces dynamiques ont mobilisé la communauté internationale, en particulier la France, qui a décidé d’internationaliser cette crise, parce qu’elle une conséquence de la crise libyenne et parce que  beaucoup de ces groupes radicaux qui avaient été chassés lors de l’intervention en Lybie se sont repliés au Sahel, au Mali, en Mauritanie et au Niger.  Il y a eu  un appel à l’aide lors de cette vacance institutionnelle et la France s’est emparée de ce dossier parce qu’il était hors de question de créer un nouveau front d’instabilité dans cette zone là où elle a des intérêts importants. Une résolution  portée par la France aux Nations unies (résolution 2085 du CS des Nations unies) a été mise en place mais l’intervention française dépassant largement le cadre légal fixé a été très peu soutenue par la communauté internationale et  timidement suivie par les européens.

L’intervention française à partir de janvier 2013 a fait imploser une organisation qui commencait déjà à se fissurer avec la création des groupes concurrents. Aujourd’hui on peut constater  qu’il y a eu un déplacement de l’activité de ce groupe, un repli sur un nouveau sanctuaire qui a pris la place du nord-Mali : celui situé dans le sud libyen et dans une partie aussi du sud tunisien + (…).

AQMI est aujourd’hui une organisation dépassée par rapport à son objectif initial et les nouvelles oppositions générées par les nouveaux régimes mis en place pourtant islamistes. Le printemps arabe  en Tunisie, en Lybie et les évènements du Sahel ont créé une opposition radicale islamiste plus forte encore et  qui aujourd’hui s’appuie sur AQMI essentiellement pour pouvoir concurrencer les régimes et placer des fronts actifs tout autour de cette région. En plus, avec les dernières attaques au Niger,  il y a désormais aussi une volonté d’extension au Niger et vers la Mauritanie qui ont déjà été visés par ce type d’organisations.

Finalement, on peut constater les effets aujourd’hui de ce renversement politique  sur nos Etats européens. Mais on constate aussi  l’angoisse sécuritaire qui est générée, que l’on a vu lors de l’agression  mortelle à l’encontre d’un militaire britannique il y a quelques jours, où  la réaction des autorités françaises lors d’une agression d’un militaire à Paris, dans le quartier de la Défense). C’est parfois difficile de faire la part des chose dans l’urgence.